LIVRE I , CHAP. vr. 5g
'temps de sécheresse. Pour imposer silence à ce maudit babillard , nous le priâmes , si la fressure était apprêtée , de nous en apporter promptemeut un morceau. Elle est prête, nous dit-il, et tout assaisonnée. A ces mots, il courut à la cuisine en faisant des gambades , et revint quelques noomens après avec deux plats , dans l'un desquels il y avait de la salade , et dans Tautrê une partie de la fressure de ce bon petit veau si regretté.
Je laissai mon compagnon se jeter sur la salade dont je ne me souciais guère , et je commençai à manger de la fressure : elle n'avait pas mauvaise mine; et ce qui m'en déplaisait, c'est que je trouvais qu'il j en slvait bien peu pour deux ventres affamés : j'avais plus tôt avalé un morceau que je ne l'avais dans la bouche , et la faim ne me permettait pas de juger de ce que je mangeais. L'ânier remarquant, à la façon dont je m'y prenais , que bientôt il n'y aurait plus rien dans le plat de viande, quitta la salade pour venir du moins me disputer les derniers morceaux , qui disparurent dans le moment. Nous demandâmes encore de la fressure ; le bourreau d'hôte nous en apporta moins que la première fois, pour irriter notre appétit et nous en faire souhaiter davantage. En effet , le second plat ne nous amusa pas long- temps , et fut suivi d'un troisième.
Il n'en fut pas tout-à-fait de celui-ci comme
6o GUZMAN D'ALFARACHE.
des deux autres. Etant alors à demi rassasié , j y allai un peu plus doucement , et je pouvais rendre plus de justice à la fressure ; je ne la trouvai plus si bonne , et je dis à Thôte que , s'il avait quelque autre oiets à nous servir, je le priais de nous l'apporter : il répondît que, si nous voulions de la cervelle du même veau, il nous eo ferait dans un instant un ragoût exquis , et qu'en attendant il nous trouverait une andouille faite des tripes et de la fraise de la même bête ; ce qui , disait*il. était un morceau très-friand. Je n'en portai pas un jugement si favorable lorsque j'en eus goûté; elle sentait si fort la paille pourrie , que j'en fis d'abord la grimace : je ne m'en plaignis pourtant point ; je me contentai de lâcher prise et de laisser faire mon camarade , qui , mangeant toujours de la même force, dévora l'audouille en moins de rien.
Enfin la cervelle arriva ; j'espérais qu'elle réveillerait mon appétit : elle était accommodée avec des ceufs , de manière que c'était une espèce d'omelette ; ce que l'indiscret ânier n'eut pas sitôt remarqué , qu'il fit un éclat de rire : cela me chagrina ; je m'imaginai que c'était pour me dégoûter de cette omelette , en me faisant souvenir de celle de la dînée : je lui reprochai sa malice ; mais il n'en rabattit pas un ris , ce qui produisit une assez plaisante scène : car l'hôte , qui ne savait pourquoi l'un riait tant , ni pourquoi l'autre