‹ Histoire de Guzman d' AlfaracheChapitre 27 sur 101 · LIVRE I, CHAP.Vf. 6i · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP.Vf. 6i

se fâchait , nous écoutait en homme qui se croyait intéressé dans cette affaire; ne se sentant pas la conscience nette sur la cervelle , non plus que sur Tandouille et la fressure, il se troubla comme un criminel à qui tout fait peur , et son trouble redoubla quand il m'entendit dire en colère à l'ânier que , s'il continuait à se moquer de moi , je jetterais la cervelle contre le mur. L'hôte pâlit à ces paroles ; il lui sembla qu'on lui reprochait son crime ; mais voulant paraître ferme et résolu , il affecta de nous envisager tous deux , et de nonf dire d'un air de fureur , en enfonçant son bonnet : Vive dieu ! il ne faut point tant rire ; je vons soutiens , et vous soutiendrai toujours , que c'est une bonne cervelle de veau : si vous ne voulez pas m'en croire , je m'offre à vous le prouver par témoins ; il y a plus de cent personne» qui m'ont vu tuer le veau.

Nous ne fûmes pas peu surpris , mon compagnon et moi, de cet emportement d'un homme à qui nous ne pensions point du tout; ce fut pour l'ânier un sujet de rire sur nouveau frais , et pour le coup je ne pus m'em pécher de suivre son exemple , quoique d'ailleurs je n'en eusse aucune envie : nous achevâmes par là de déconcerter notre hôte, qui, ne doutant plus que nous n'eus- .s ions découvert la mèche, en devint plus furieux. 11 ôta brusquement le plat de dessus la table , en nous disant : Allez rire et manger ailleurs; je iie

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loge point de gens qui se moquent de moi à tna barbe; vous n'avez qu'à me payer et sortir de ma maison , après quoi je vous permets de rire tant qu'il vous plaira.

Mon camarade , qui se sentait de l'appétit , ne vit pas sans peine emporter le plat. Il prit son sérieux et dit à Thôte d'un ton aigre-doux : A qui en avez-vous , cousin ? Qui vous demande votre âge? et qui vous appelle grbssetéte? Grosse tête ou non , répliqua l'hôte , je dis que c'est une tête de veau bien fraîche et des meilleures. 11 prononça ces mots avec toutes les démonstrations d'un homme qui se préparait à nous battre ; mais l'an ier^ qui le connaissait mieux que moi, et qui était bon pour lui ,* se levant de table , et faisant à son tour le rodomont : Par saint Jacques, s'écria-t-il , est-ce qu'il y a quelque ordonnance qui règle,de quoi l'on doit rire dans cette hôteilerie? ou si l'on a mis une taxe là-dessus? Je ne vous dis pas cela , répondit Tbôte d'un air radouci ; je dis seulement que je ne souffrirai pas qu'on me tourne en ridicule chez moi, ni qu'on me fasse passer pour un homme qui traite mal ses hôtes. Qui vous parle de mauvais traitement? reprit l'anier. Qui songe à se moquer de vous? Remettez promptement sur la table cette cervelle , vous verrez que ce n'est point de cela que nous rions. Croyez-moi , laissez rire et pleurer les gens chez vous sans y trouver à redire.

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