‹ Histoire de Guzman d' AlfaracheChapitre 3 sur 101 · LIVRE *I, CHAP. I · texte numérisé non relu

LIVRE *I, CHAP. I

eomme neige. Je démentirai* seulement les gloses qui ont été faites sur le texte, car, dieu merci , on aime aujourd'hui à commenter. Tout homme qui fait un conte , soit par malice , soit par va-- Bité, y mêle ordinairement du sien , et toujours plus que moins. Telle est la bonne nature de notre esprit : il faut qu'il ajoute des choses de son propre fonds à celles qu'on attend^de lui. Je veux. t'en citer un exemple.

J'a i connu à Madrid un gentilhomme étranger qnî aimait les cfaeraux d'Espagne. Tl en avait deux fort beaux; un aubère * et un gris-pommelé. Il anrait souhaité de les emmener dans sa patrie; mais il ne lui est pas permis ni même possible, à cause qu'il était d'un p^ys trop éloigné ; il voulut du moins les emporter en peinture , pour sa propre satisfaction et pour les montrer à ses amis. 11 chargea deux peintres fameux d'en peindre chacun un, leur promettant, outre le prix qu'ils conviendraient de faire, un présent à celui qui s'en acquitterait le mieux.

L'un de ces grands ouvriers peignit < 'aubère merveilleusement bien , et remplit le reste de sa leile de clairs et d'ombres. L'autre peintre ne tira pas le gris-pommelé avec tant de perfection; mais , en récompense , il orna le haut de. son tableau d*arbres , de nuages , d'admir«ib1es loin -

< Un aubère. Un cheval donl le poil est couleur de pêche , coir* le biane {albus) et le haï. E. J.

1 6 GUZMAM D'ALFAKAGHE. '

tains , d'édifices ruinés ; et il peignit ail bas une campagne pleine d^arbrisseaax , de prairies et de précipice. On voyait encore dans un endroit nu tronc d'arbres d'où pendait un barnois de cheval, et au pied une selle à la genette, si bien repré^ sentée , que Fart ne pouvait aller plus loin.

Quand le gentilhomme vit ces deux tableaux , il fut avec raison , plus frappé de l'aubère que de Tau re, et commençant par payer celui-là , il donna sans marchander ce que l'ouvrier lui demanda , avec une bague par-dessus le marché.

L'autre peintre voyant l'étranger si libéral , et croyant mériter encore mieux d'être récompensé que son confrère, mit son ouvrage à un prix excessif. Le cavalier en fut surpris, et lui dit : Mon ami, vous n'y pensez pas; pourquoi voulez-^voua que j'achète plus cher votre tableau, qui, sans contredit, est au-dessous de l'autre ? Au-dessous ! répondît le peintre. Â la bonne heure pour le cheval : mon confrère peut m*avoir surpassé eu cela ; mais les seuls arbrisseaux et les ruines qui sont dans mon tableau valefit autant que le sien. Il n'était pas besoin , répondit le gentilhomme , que vous fissiez ces arbres et ces bâtim^ns ruinés; il n'y a que trop de tout cela dans mon pays. En un mot, je ne vous ai ordonné que de peindre mon cheval .

Là-dessus le peintre lui voulut persuader qu'un cheval tout seul n'aurait pu faire qu'un très-mau-

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