‹ Histoire de Guzman d' AlfaracheChapitre 36 sur 101 · LIVRE. 1, CHAP. VIII. 8i · texte numérisé non relu

LIVRE. 1, CHAP. VIII. 8i

et les dents ébranlées des coups de poing que j'avais reqns. •

Geia né nous empêcha pourtant pas de iious reniétttè sur nOs ânes et de continuer notre route , maîâ'ausâi tristement qu^ tu le pourrais faire dans une semblable conjoncture ; quand nous fûmes à uh quart dé lieue du village dé Pedosô , nous apeï*^ûmes et joignîmes nos deux ecclésiastiques, qui'hiarchaîént pas à ^as en nous attendant.

Je leur appris* le sujet de notre iretardement ; car 'dans Tétat ôîi était Tânier, il n'avait pas le coui'age de desserrer les dents. Les bons prêtres norà plàigtiirent fort ; la dernière de nos aventures surtocrt leni' parut la p\xx^ fâcbcuse , et donna occasion' ^ un de ces messieurs de dire : Dieu garde tout honnête "hbmimé de trois saintes qui sont en' Espagne; savoir, la sainte Inquisition , la sainte Herhiandad^ et la %ainte Gruzadà*.

* La sainte Hermandad. La santa Hermandad est on tribunal établi en diverses villes d'Espagne pour les vols de grandi <Jhéinins. Dans l'origine, c'ëtatt une confrérie où ligue ^es villes , bourgs et villages pour courir sus aux voleurs , une sorte de société d'as&urance mutuelle contre la concussion ; et en effet hermandad signi6e fraternité , confrérie. Ce mot est dérivé de hermano . frère , confrère , qui vient du latin gernutnûsj Vl'6'ù vient aussi le nom des Germanie ou Germains , par tm motif sans doute analogue, £• J.

' Lasùinie Crusada. La sainte Croisade; c'est le nom qv'on donne au tribùn^il d'où ressortissent les afft^ires qiji concernent la crustade ; car on appelle aussi ce tribunal , consefo de lacrusadày'éàwiiàe la crusiade. E. J.

8i .GUZMAN D^ALFAUACIIE.

Dieu préserve un innocent parliculièrement Je la sainte Hermandad ! Il y a encore quelque espérance de justice avec les deux autres ; raats tout ce que je puis dire de celle-là : Bienheureux sont ceux qui ne tombent point entre ses mains!

L'ecclésiastique, qui m'avait régalé d'un sermon le jour précédent , et qui se sentait une grande démangeaison de prêcher encore, fil adroitement rouler la conversation sur les plaisirs du monde, pour avoir occasion de nous dire qu'il n'y en a que de faux sur la terre , et que , si Ton eu voulait trouver de véritables , il fallait les aller chercher au ciel; que toutes les fêtes même où Ton se promettait les plus grands plaisirs ^ étaient toujours accompagnées ou suivies de quelques chagrins. Monsieur le bachelier, ajouta-t-il en s'ad ressaut à son camarade , souhaitez- vous que je vous raconte à ce propos une fable qui me semble digne d'être écoutée ? Vous ne serez pas fâché de la savoir; la voici. En même temps il la débita dans ces termes, sans attendre la réponse de son compagnon :

«« Jupiter n'étant pas content d'avoir créé pour les hommes tout ce qui se voit sur la terre , par un excès d'amour pour eux , envoya dès les pre-^ micrs temps le dieu du plaisir résider dans ce bas monde , uniquement pour les réjouir. Mais les hommes , et encore plus les femmes , s'attachant à ce nouveau dieu qui les charmait par ses

LIVBE ï, CHAI». IX. h'S

^traits , résolurent de ne reconnaître que lui pour eur divinité ; ils se flattèrent qu'il avait de quoi «robler tous leurs vœux: ainsi , croyant pouvoir « passer de tous les autres dieux du ciel , ils commencèrent à les oublier : les prières , les sarrifîces , les victimes , tout ne fut plus que pour e dieu du plaisir. Jupiter, comme le plus offensé, ut si sensible à l'ingratitude de ses créatures ,^ |u*il crut devoir se venger d*elles : il assembla es immortels pour les consulter, de peur qu'on le Taccusât de n'avoir écouté que sa colère

u Tous les dieuK en général blâmèrent le pro- ^c des bommes plus ou moins , selon les sentinens' que cbacun avait pour eux. Les plus dé* M>uDaires représentèrent à Jupiter que des raor^ eU n'étaient que d€s mortels, c'est-à-dire des . créatures faibles , pleines de défauts, et desqueles on ne devait attendre que de l'imprudence et.. le l'indiscrétion ; que le maître des dieux , bien ^ oin de voir leur faiblesse d'un œil irrité , ils lui ^ ionvenait^plutôl d'en avoir pitié , et de leur parlonner, au lieu de songer à les punir. Si nous kions hommes comme eux , ajoutèrent-ils, nous. ne nous conduirions pas autrement , peut-être même ferions-nous pis ; d'ailleurs , considérez qnel dieu vous avez donné; voyez de quelle sorte Il en use avec eux : il ne les abandonne point , il ftatte leurs désirs , et a des manières ravissantes ^ont ils sont enchantés. Vous , au contraire , von».

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ne vous montrez que de temps en temps , el presque toujours la foudre en main; eh un moi , vous les effrayez, et vous ne devez pas être étonné s'ils vous aiment moins qu'ils ne vous craignent : au reste', ils peuvent se corriger et rentrer en eux-mêmes , quand on lés aura sërîeusemeht avertis du tort que fait aux Immortels , et principalement à vous , l'aveugle attachement qu'ils . ont pour cette divinité.

a Lorsque les dieux pacifiques eurent fait cette remontrance à Jupiter, Momus , qui haïssait les hommes , lui en voulut faire une autre toute contraire ; mais il la comniença dans des termes si libres, que le' souverain Ues cieux lui ferma la boucfte en lui disant qu'il parlerait à son tour. D'autres divinités, qui n'étaient pas' mieux intentionnées pour le genre humain que Itlomus , voulurent persuader au fils de Saturrfe qu'il devait détruire les hommes \' que c'étaient des êtres inutHes, et dont les dieux n^av&ient pas ^besoin. D'autres immortels moins emportés , croyant lui donner lin avis admirable , 'lui conseillèrent de réduite' eh yiîoudre ces coupables humains, et d'en'éréer d'autres pins patfaitk, puisque c*c ta fl unet^iôse cju'il pouvait faire d'un souffle : alors Apolkfrt demanda permission de parler, et dit ^' avec det âîr dfe' douceur' qu'on lui altrîiiue , ces paroles au pèVe des àiéuX : '

« Jttpitèr, diVmîté remplie d^amour et de bonté;^

LlVUe ;., CHAP. YJU- 85 v,

es si justement irrité contre les hon^n^s,, que,, yuelque vengeance cruelle qu'il te.prît envie d'en . cirer, aucun habitant de Tôly rapç.. n'osera ît s'opposer à ta volonté : il nVs,t pas, moins derinléret. • île tons les dieux en général que du lieq, quc^; , les mortels ne paient pas d* ingratitude,. les grâces^ , elles bienfaits qu'ils reçoivent de nçus.tous lç$ jours. Mai^, après tout, je ne puis m'emp^çher die te remontrer que si lu fais péjir les (i^i^nains, , c*cst ton propre ouvrage que .t.u détruits. Ce monde , que tu as ci'éé et emi>elli de mille choses .. admirables que tu y as. fait naître > ne s^jra .plus d'aucune utilité ; nous ne quitterons pas le.ci,el ■; pour aller Thabiter. De dçtruire les hommes pour en faire de nouveaux , cela ne le fera po^i^t d'honneur ; on dira que ^ tu ne, peux qu'en deux fois rendre tes œuvres parfaites : laisse le genre humain tel qu'il est ;. il y va de ta gloire de le maintenir comme tu l'as créé ; je ne sais pas ipéme , s'il serait de l'intérêt des diçux que les hommes , n'eussent aucune iniperfefti.on : s'ils n'étaient pas . faibles et pleins ue misères ,,apr2^ient-il.s. besoin, , de nous 7

«t Cependant , poursuivit^il , ce^son^ ^es ingrats ,,. qu'il faut punir ; tu leur a fait présent du dieu . ., du plaisir, et ils s'y sont trop. attachés :.I^é bien! ., il n'y a qu'à le leur arracher, et. leur ^v.cyrwi., sa place le dieu du déplaisir son f^ère; ce sera, les châtier par le m^^me ^ndroit.q^i'iU fpntafT.

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fensé : ils reconnaîtront bientôt leur faute , et tu^ les verras recourir à ta bonté , pour la supplier de leur pardonner leur aveuglement ; tu seras alors pleinement vengé , et tu pourras leur faire grâce, ou les abandonner à la tyrannie de leur nouvelle divinité. Voilà, grand Jupiter, ce qui. me semble convenir à ta gloire en cette occasion ; mais le maître du ciel et de la terre sait mieux que moi quelle résolution il doit prendre.

M Apollon cessa de parler, et Momus qui avait préparé un discours que sa haine pour les hommes lui avait suggéré , voulut aggraver leur fauté ; il né laissa pas toutefois d'être la dupe de sa mauvaise volonté : tous les autres immortels , qui connaissaient son aversion pour les humains , rejetèrent son avis , et furent de celui d'Apollon. Mercure , suivant le résultat de l'assemblée céleste, fendit l'air aussitôt, et descendit sur la terre , oîi il trouva les hommes occupés , charmés, possédés du dieu du plaisir; mais quand il se mit en devoir d'exécuter l'ordre qu'il avait de le leur enlever, ce fut un soulèvement général , tant du côté des femmes que de celui des hommes ; on ne vit jamais une telle fureur : ils se rangèrent tous autour de leur divinité chérie, en protestant qu'ils mourraient tous plutôt que de souffrir qu'on la leur ôtât.

u Mercure remonta au ciel en diligence , pour informer de ce désordre Jupiter , dont la mau--

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