LIVRE I, CHAP. IX
tacba sa vue sur le mouchoir qu'il portait au bras^ et dans le moment elle sentit une palpitation de coeur qui lut dit bien des choses. Néanmoins elle ne pourait croire encore que ce fût le même mouchoir qu'elle avait envoyé à son amant lorsqu'il était blessé , ni que ce fût ce cher amant lui-même qui se présentât à ses jeux ; mais comme il s'arrêta devant le balcon , et qu'elle eût tout le loisir de l'examiner, son cœur lui dit que ce ne pouvait être un autre.
Elle allait s'abandonner à la joie, quand le troisième taureau , qui dès sa sortie avait causé de grands désordres dans la carrière , vint troubler des momens si doux , en s'avançant du côté d'Ozroin. Ce redoutable animal était de Tarita ; on ne se souvenait point d'en avoir vu un si monstrueux. Il poussait des mugissemens qui répandaient la terreur dans la place. Quoiqu'il n'eût pas besoin d'être animé , on ne laissait pas, suivant l'usage, de lui jeter des pieux; ce qui irritait tellement sa fureur , que don Rodrigue , don Alonse et les autres cavaliers n'osaient se présenter devant lui avec cette intrépidité qu'ils avaient montrée devant les deux autres.
Cette terrible bête courait donc vers Ozmin , qui ne songeait alors à rien moins qu'à se mettre en défense ; mais averti^ du péril par Orviedo , qui lui donna promptement sa lance , et animé de la vue de ce qu'il aimait, il fit fièrement fac^
120 GUZMAN D'ÀLFAaACHE.
au taureau , lui passa sa lance entre le cou et rëpaule avec tant de vigueur , qu'il le cloua h terre , où il demeura comme s'il eût été frappé de la foudre , avec plus de la moitié de la lance dans le corps ; après quoi ce brave champion jeta dans la carrière le tronçon qui lui était resté dans la main, et se retira.
Une action si hardie et si vigoureuse excita l'admiration de la cour et du peuple ; la place retentit de cris de joie et d'acclamation ; on n'entendit partout , pendant un quart d'heure , que , ^Vtf le clieçalier à Vécharpe bleue , le plus fort et le plus courageux de son siècle. Tandis qu'on célébrait ainsi dans la place la valenr d'Oz* min, la timide Daraxa , que la vue du laureau avoit épouvantée pour son amant, était encore si hors d'elle-même , qu'elle croyait voir Tanimal en fureur; elle reprit pourtant peu à peu ses esprits au bruit des applaudissemens des spectatteurs. Elle chercha des yeux dans la carrière son cher Maure , et ne l'y découvrant point , ses sens furent saisis d'un nouveau trouble : elle demanda ce qu'il était devenu ; on le lui montra déjà bien loin hors de la barrière, et suivi d'une foule de peuple , qui ne pouvait se lasser de voir un homme qui venait de faire un si beau coup de lance.
La nuit étant arrivée pendant ce temps-là^ toute la place en un instant parut éclairée d'une