LIVRE I, CHAP. IX
aux yeux de sa maîtresse et devant le roi même? Il ne se posséda plus ; et sans avoir égard à ce qu'il devait à la présence de leurs majestés , il tira son épée ; mais dans le moment qu'il se préparait k fondre comme un lion sur son ennemi , qui de son côté l'attendait sans le craindre , le taureau arriva sur eux , et les obligea bien à se séparer. Cet animal attaqua don Alonse, et le jeta d'un coup de corne à quatre ou cinq pas de lui , blessé cruellement à la cuisse ; ce qui excita dans la place un cri général de terreur. Pour comble d'infortune , la béte, plus en furie que jamais, ne s'attachant qu'à ce cavalier, se disposait à retourner à la charge ; mais Ozmfin , par une générosité digne des guerriers de ce temps-là , ne balança point à voler au secours de son rival , malgré ce qui venait de se passer entre eux. Avec le même bâton qu'il lui avait arraché , il piqua rudement le taureau, qui , tournant toute sa fureur contre lui , baissa la tcte pour lui enfoncer ses cornes dans le corps. Le Maure saisit cet instant pour lai décharger sur le cou un revers de son épée dont il connaissait la trempe ; et telle fut la force du coup , que l'animal en tomba roide sur la place , au grand étonnement de tous les spectateurs.
Ce que le cavalier à l'écharpe bleue avait fait ne passa plus que pour un pelit exploit en comparaison de celui-ci , que le désavantage de com-
12$ GUZMAN D'ALFARACIIE.
battre à pied rendait plus glorieux; aussi le» acciaraatioDS en datèrent plus long-temps. Ozmin se déroba par une prompte retraite à la cuTiosité des personnes qui cherchèrent à le connaître. Le roi même eut beau demander à le voir^ on fut obligé de lui dire qu'il venait de disparaître , et qu'on ne savait qui il était.
Parlons à présent deDaraxa. Cette dame, attentive à la querelle des deux rivaux , avait été sur le point d'en avertir leurs majestés pour en prévenir les suites , au hasard de faire perdre la liberté à son cher Maure ; mais la frayeur dont elle avait été toutàcoup saisie, en voyant le tau* reau prêt à se jeter sur eux , lui avait oté la parole et le sentiment. Cependant , les nouvelles aor clamations qui se faisaient entendre dans la place la tirèrent peu h peu de cet état ; c'est ainsi que cette tendre amante passait successivement de la joie à la douleur, et de la douleur à la joie : l'amour n'en fait pas d'autres, il se plaît à faire sentir ses peines aux cœurs qu'il comble de plaisirs.
Comme l'aventure du bouquet était arrivée presque sous les yeux de la reine , cette prin-» cesse y^ avait pris garde ; et, curieuse d'en savoir toutes les circonstances , elle en démanda dès le soir même le détail à la belle, Maure et à dona Ëlvire de Padilla, qui avaient été toutes deux l'une auprès de l'autre pendant la fête. Daraxa ,