LIVRE I, CHAP. IX. i5i
«['autres lumières là-dessus, s'en retourna auprès de la reine.
On crut à la cour que toutcela n'était pas sans mystère , et que don Alonse , par un retour de générosité, ne voulait pas déceler un cavalier qui souhaitait d'être inconnu. Pour Daraxa , elle ne fut soupçonnée d'aucune inlelligence, et l'on n'attribua le trouble qu'elle avait fait paraître pendant les courses qu'au seul malheur de don Âlonse. On crut , et l'on trouva cela fort juste , qu'elle avait la bonté de s'intéresser pourun jeune seigneur, qui était son chevalier, et qui l'aimait éperdument : elle jouissait toute seule du seccet plaisir de savoir ce qui se passait ; mais ce plaisir était accompagné d'une inquiétude qui en corrompait la douceur. Elle avait entend i ce qu'Ozmîn avait dit à son rival au sujet du nœud de rubans ; elle connaissait la délicatesse des Maures sur cette matière , si bien qu'elle se reprochait l'imprudence qu'elle avait eue de donner «1 Zuniga une chose qui lui venait d'une main si chère; elle ne pouvait se consoler d'avoir fait cette faute , quoique son coeur n'y eût eu aucune part ; elle ne pouvait non plus écrire à Ozmin , ne sachant où il était logé : il fallait bien qu'elle attendît que cet amant trouvât moyen de lui donner de ses nouvelles. Elle passa quelques jours dans cette attente, si douce et si cruelle tout ensemble; tantôt pensant avec plaisir que son
i5l GUZBIAN D'ALFARACHE.
futur époux était dans la même ville qu'elle, et tantôt dévorée par des impatiences mortelles de le revoir : mais enfin le temps amène tout.
Vous avez été apparemment dans les jardins du palais deSévIlle, et vous savez ce qu'on appelle le haut et le bas jardin : ce sont deux jardins l'un sur l'autre. Celui d'en haut, soutenu par des arcades, est au niveau du premier étage, et ne peut passer que pour un parterre ; celui d'en bas , qui est le plus grand , n'était alors ouvert qu'aux hommes de la cour, qui avaient la liberté d'y entrer à certaines heures. Le haut jardin n'était que pour les dames , qui s'y promenaient pour se faire voir aux seigneurs, avec qui elles s'entretenaient quelquefois de dessus la balustrade qui règne à hauteur d'appui tout autour de ce jardin; mais ces conversations n'étaient permises que dans l'absence de leurs majestés : il fallait dans un autre temps se contenter du langage des signes. Il n'était pas défendu aux hommes de chanter, même en présence du roi et de la reme , pourvu que le cavalier qui chantait eût la voix belle. On y faisait aussi de petits concerts d'instrumens dont l'exécution était ordinairement ravissante.
Un soir la belle Maure se promenait avec dona Elvire son amie ; elles n'eurent pas fait deux tours d'allée , qu'elles entendirent la voix d'un homme, lequel, à ce qu'il leur parut, chantait