LIVRE I, CHAP. IX
à la cour. L'histoire était simple et vraisemblable. Elvire n'en demanda pas davantage ; et s'étant toutefois informée s'il y avait une maison de Vives en Aragon , elle apprit avec un extrême plaisir cpic c'en était nnc des plus nobles.
Ce commerce galant devint peu à peu trèsincommode aux deux amans maures. Dona Elvire s'enflamma tout de bon , et son amour les embarrassait à mesure qu'il prenait de nouvelles forces. Dès qu'Ozmin s'aperçut que ce n'était pins un jeu, il changea de ton : il n'eut plus pour la dame que des manières bonnétes et polies ; mais il avait affaire à une fille qui s'échauffait d*elle-méme. Daraxa , très-satisfaite de la conduite de son amant , avait pitié de sa rivale, et l'aurait volontiers désabusée , si elle n'eût pas craint de lui donner de la jalousie en faisant cette démarche : ce qu'elle croyait devoir plus appréhender dans la disposition où étaient les choses, que de hasarder une partie de son bonheur.
Le printemps arriva , pendant que tout cela se passait , et la cour changea de face. Ferdinand résolut d'ouvrir la campagne par le siège de Grenade ; et les Maures, qui s'y attendaient, se préparaient à bien défendre une place si importante. Il y avait dedans une garnison de quinze mille hommes des meilleures troupes du roi Mahomet ; c'est ce que n'ignorait pas le monarque catholique : aussi avait-il prudemment fait solliciter ,
i4o GUZMAN 0'ALFARAGHE.
tant par ses ministres que par l'entremise eu pape, les autres princes cb rétiens, pour qu'ils l'aidassent à exécuter une entreprise où il s'agis» sait de chasser d'Espagne tous les infidèles. Plusieurs princes lui avaient promis du secours ; et quand il fut assuré que leurs troupes s'avançaient, il se mit lui-même en marche avec le pins de diligence qu'il put , pour surprendre les Maures, et ne leur pas donner le loisir de se fortifier davantage.
Gomme la reine jugea bien qu'un siège si considérable demandait beaucoup de temps, elle prit la résolution d'y accompagner le roi , et de faire la campagne avec lui. Le bruit s'en étant répandu, nos deux amans en eurent d'autant plus de joie, qu'ils espéraient que, dans la confusion où serait l'armée , ils pourraient , avec l'industrie d'Orviedo, trouver jour à se jeter dans Grenade ; mais ils comptaient sans la fortune : la reine, la surveille de son départ , dit à Daraxa qu'elle ne se* rait pas du voyage. Pour avoir moins d'embarras, ajouta cette princesse , je ne mènerai avec nioi que les femmes dont je ne puis absolument me passer. Je prétends laisser mes filles d'honneur ik Séville, entre les mains de leurs parens ou de personnes de distinction à qui je les recommanderai. Pour vous , ma chère fille, vous tomberez en partage à don Louis de Padilla. J'ai fait choix de ce seigneur , à cause qu'il est père d'Elvire ,
UVR£ I, GHAP. IX. r4i
volit; amie ; outre cela , je croîs que vous serex chez lui plus agréablement qu'ailleurs.
Ozmin fut au désespoir quand sa maîtresse lui manda cet ordre delà reine. Il voyait par là toutes ses mesures rompues ; et son esprit , flottant entre une înBnité de pensées et de résolutions différentes que l'amour et la gloire lui inspiraient tour à tour, était dans une étrange perplexité. Néanmoins la belle Maure écrivit à cet amant des lettres si tendres et si passionnées , qu'enfin elle fixa ses irrésolutions. Je ne vous rapporterai qu'une de ses lettres , de peur de vous ennuyer. La voici :
« Votre écuyer m'a fait dire que vous vouliez vous laisser mourir de regret de n'être point à Grenade. Partez, Ozmii\, partez : votre coeur sacrifie plus à la gloire qu'à l'amour. Je ne vous retiens plus : je sais bien que votre départ m» coûtera la vie ; mais ma plus grande peine sera de mourir pour un ingrat qui m'abandonne dans le temps que j'ai le plus besoin de lui. Je croyais vous être plus chère que toute chose au monde. Quelle était mon erreur ! A qui dois-je m'en prendre ? Est-ce à moi ^lour vous avoir èru , ou bien à vous pour me l'avoir persuadé? Si l'amour que j'ai pour vous ne m'aveugle pas , votre vie esta moi : vous me l'avez dit cent fois , vous me lavez juré. Pourquoi donc, sans mon aveu^ voulez-vous disposer de mon bien ? Pourquoi songezr
i4a GUZMAN D'ALFARACHE.
vous à l'employer h ce qui ne regarde pas mon service? Ah I Ozmin , que vous savez peu aimer ! Que vous êtes encore loin du terme où l'amour a su m'amener ! On peut acquérir de la gloire partout, et Ton trouverait, si Ton voulait, des gens qui mettraient ]a leur à partager les peines d'une infortunëe plutôt qu'à servir tous les monarques de la terre. »
Il ne fut pas possible à l'amoureux Grenadin de résister à la passion de Daraxa, quelque envie qu'il eût de rendre sa valeur utile à sa patrie; et l'amant, dans cette conjoncture , l'emporta sur le héros. La cour partit donc pour l'armée , et la belle Maure se retira chez le marquis de PadiUa, qui la reçut avec tous les honneurs qu'il aurait pu faire à la reine même. Dona Elvire, qui aimait tendrement son amie , et qu'un intérêt encore plus vif que son amitié obligeait à se réjouir d'avoir cette dame pour sa compagne inséparable , était ravie de ce changement. Daraxa aurait été assez contente de son sort , si elle eût eu darts cette maison un peu plus de liberté ; mais on lai en donna beaucoup moins qu'elle n'en avait eu à la cour. Véritablement elle était chez don Louis comme une esclave. Premièrement, il ne fallait point qu'elle se flattât, non plus qu'Ëlvire, de sortir jamais, pour quelque raison que ce pût être. Tous leurs passe-temps se bornaient à se promener le soir dans un jardin à certaine heure ré*