LIVRE 1, GHAP. IX. i
t-U , parlez, Daraxa,si vous ne voulez me désespérer. Que me présagent votre silence et ce soupir qui vien t de vous échapper ? Ils semblent m'annoncer plus de malheurs que je n'en ai à craindre. La belle Maure enfin lui répondit que la bizarrerie de leur fortune et les traverses qu'ils avaient Tun et l'autre à essuyer tous les jours , étaient la cause de cette tristesse où il la voyait plongée.
Il essaya de la consoler , en lui représentant qu'elle ne devait point manquer de courage après avoir jusque là soutenu leurs disgrâces avec fermeté; que véritablement il était bien mortifié d'être réduit à payer de quelque complaisance la tendresse aveugle qu'Ëlvire avait pour lui. Il n'eut pas achevé que la belle Maure fondit en pleurs , et lui dit d'une voix entrecoupée de sanglots : £h ! c'est cela seul qui ébranle ma constance qui est à l'épreuve des autres persécutions. Quel suppli^ee pour nu cœur tendre et délicat d'être incessamment en butte à tout ce qui peut le déchirer ! Hélas ! je suis peut-être même à la veUle de me reprocher d'avoir eu trop de confiance dans votre fidélité.
L'ai-je bien entendu ! reprit Ozmin avec un vif sentiment de douleur. Vous me croyez ca-* pable d'aimer une autre que vous ! Ah , Daraxa , pouvezr-vous me faire cette injustice, vous qui connaissez mon cœur ! vous qui savez que je me pique de quelque vertu ^ et surtout d'être en^
l66 GUZlIfAN D'ALFARAGHE.
nemi de la trahison ! Je venx croire , vepiartit la dame en essujant ses^ larmes , que j'ai tort àt m'alarmer ; mais je vous aime , O^min , et je ne puis me souvenir tranquillement des complaisances que vous avez eues pour la fille de don Louis ; vous ne les auriez pas poussées si loin si elles vous eussent autant coûté qu'à moi. Quand je pense à l'etfet qu'elles ont produit , je fais miUe réflexions qui me donnent la mort. Elvire espère plus que jamais qu'elle vaincra par son opîniâ^ treté votre résistance. Qui me répondra que vous ne vous laisserez pas à la fin toucher de l'excès de sa passion? Moi ! s'écria te seigneur Maure avec transport; fiez-vous à l'assurance que je vous... Il fut interrompu en cet endroit par £W vire, qui rentra tout a coup dans le cabinet avec précipitation , ei son frère y revint un moment après elle.
Ozmin ne les attendait pas sitôt ; il avait compté que don Rodrigue amuserait plus long^ temps sa sœur, sous prétexte d'avoir à lui parler de quelque affaire sérieuse. Le fils de don Louis avait effectivement eu ce dessein , mais il n'avait pu retenir dona Elvire, qui s'était brusquement échappée de ses mains jîour aller troubler la cou-' versation de Daraxa et de dou Jaymé. Il se passa entre ces quatre personnes une scène muette qni leur fit penser bien des choses. Don Rodrigue et sa sœur s'aperçurent que la dame Mafureétai^