‹ Histoire de Guzman d' AlfaracheChapitre 75 sur 101 · LIVRE I, GHAP. IX. 1S · texte numérisé non relu

LIVRE I, GHAP. IX. 1S

de Séville avec Orviedo et deux laquais seulement. Sitôt qu'ils furent arrivés à la maison.de campagne de don AJonse , ce jeune seigneur chargea un paysan rusé de remettre en main propre à Glarice un billet , par lequel cette fille était avertie que le jour suivant ellç rencontrerait dans le bois , qui n'était qu'à deux cents pas de la maison dudit marquis, deux jeunes bergers qui mouraient d'envie d'avoir avec elle une petite conversation.

Glarice, qu'on observait moins à la campagne qu'à la ville , sut bientôt se dérober du logis pour courir au rendez-vous. Elle y trouva don Alonse et don Jaymé habillés en villageois. Elle leur apprit que les dames étaient toutes deux en bonne santé , mais si gênées , qu'elles avaient à peine la liberté de se promener dans le jardin : cependant, ajouta-t-elle , si le seigneur don Louis allait' demain , comme je n*en doute pas , à une ferme qu'il a à trois lieues d'ici , et où l'appelle une affaire de conséquence, je pourrais bien vous ménager une entrevue avec elles ; aussi bien don Rodrigue vient tout à l'heure de partir pour Sé^ ville , d'où il ne doit revenir que dans deux jours.

Si les cavaliers furent charmés de la douce es-^ pérance dont Glarice les flatta , cette soubrette ne fut pas moins contente des présens qu'ils lui firent pour reconnaître sa bonne volonté. Gette fille.

i88 GUZBIÂN D'ALFARACHE.

après avoir pris congé d'eux, regagna promptement la maison de son maître, et alla rendre compte aux dames de l'entretien qu'elle venait d'avoir avec ces seigneurs.

Le lendemain matin , tout parut seconder les désirs des amans : le marquis partit pour sa ferme , et les dames se disposèrent à profiter d'une conjoncture si favorable. Elles s'habillèrent en paysannes , pour se conformer au déguisement des galans ; puis elles sortirent de la maison , suivies de Clarice et de Laïda seulement. Elles furent bientôt dans le bois , où leurs bergers les attendaient pour s'entretenir et se promener avec elles. Ils commencèrent de part et d'autre par laisser éclater une grande joie de se revoir; ensuite se regardant les uns les autres , travestis comme ils étaient , ils se mirent à rire et à plaisanter. Ces sortes de parties font ordinairement beaucoup de plaisir; mais elles finissent mal quelquefois.

Ces quatre personnes eurent d'abord une conversation générale, et d'autant plus agréable qu'elles étaient avec ce qu'elles aimaient. Elles s'enfonçaient déjà dans les allées de ce bois en se promenant , lorsqu'elles virent entre les arbres deux véritables paysans qui venaient de leur côté. On jugea que c'étaient des babitans d'un bourg voisin dont le marquis était seigneur , et l'on ne se trompait pas. Comme ces villageois passaient auprès des dames , elles leur tournèrent le dos ,

UVRE I, CHAP. JX. 189 •

afin qu'ils ne vissent point leurs visages ; ce que Vives etZuniga s'avisèrent aussi de faire pour la même raison : mais les paysans , au lieu de continuer leur chemin, s'arrêtèrent tout court, et l'un d'entre eux appliqua sur les bras et sur la tête de don Alonse un si furieux coup de bâion , que ce cavalier en fut tout étourdi. Ozmîn au bruit de ce coup, se retourna aussitôt , et reçut en même temps de l'autre villageois un pareil traitement; avec cette différence , que le Maure par son agilité détourna le coup qu'on lui voulait porter sur. la tête et le fit glisser sur ses reins. Alors ce vigoureux Maure levant un gros bâton qu'il avait à la main , le laissa tomber d'une si grande roideur.sur le visage de son ennemi , qu'il lui abattit la moitié des mâchoires et le coucha par terre sans sentiment. Après quoi il vola au secours de son ami, qui avait bon besoin de son assistance, tant il était mal mené par son adversaire. Mais ce paysan se garda bien d'attendre un homme qui venait de faire mordre la poussière à son camarade, et s'enfuit vers le bourg , qu'il ne manqua pas d'alarmer en y semant la nouvelle de la mort de ce villageois , qui pourtant n'était que blessé.

Pendant ce combat , les dames prii^ent trèsprudemment la fuite et retournèrent à la maison .de don Louis, tout effrayées et fort en peine de .«avoir quelle en serait la fin. Leur inquiétude n'é-

• igo GUZMAN D'ALFARACME.

tait pas mal fondée, car les cavaliers, qui attira îent bien fait de se retirer chez eux au plus vite , demeurèrent si long^temps sur le champ de bataille à se consulter sur ce qu'ils devaient faire, qu'ils donnèrent le loisir h trois braves du bourç de venir fondre sur eux l'épée à la main. Un de ces vaillans marchait le premier ; il paraissait le plus considérable des trois, commelep1usanimé< Il s'avança d'un air furieux vers Oimin pour lui passer sa ra p îère au travers du corps ; mais le Maure esquiva le coup adroitement , et frappa de son bâton le spadassin si rudement sur la tête, qu'il l'éte»ditsans vie sur la place ; puis s'étant brusquement saisi deTépéc dont son ennemi avaîtfait un si mauvais usage, ilse disposa de bonne grâce à^rece voir les deux autres braves, qui eurent assez de courage pour se présenter devant lui. Ce nouveau combat fut un peu plus long que les précédens , attendu qu'Ozmin , étant assailli par deux hommes à )a fois , avait assez d'occupation à parer les] bottes qu'ils lui portaient. Ils le blessèrent légèremept à la main : il est vrai que de leur côté ils étaient tous deux , en se battant , fort incommodés par don Alonse , qui faisait tomber son bâton tantôt sûr l'un et tantôt sur l'autre ; il en donna un coup si terrible sur le bras droit d'un de ces spadassins , qu'il lui fit voler son épée h terre ; ce qui rendit nos cavaliers victorieux. Leurs ennemis abandonnèrent la partie dans le moment , et s*eniui-

Page 1