‹ Histoire de Guzman d' AlfaracheChapitre 81 sur 101 · LIVRE i , CHAP. IX. ao · texte numérisé non relu

LIVRE i , CHAP. IX. ao

lout autour, et les juges envoyèrent recevoir la belle Maure par deux huissiers , qui la conduisirent jusqu'à la porte de la première salle , où deux magistrats qui l'attendaient lui firent tous les lionr>eurs qu'ils auraient pu faire à une princesse , et la menèrent à l'audience. Don Alonse et tous les principaux cavaliers qui avaient mis pied à terre en même temps que Daraxa , la suivirent, et entrèrent aussi dans la salle où les juges étaient assemblés ; ce qui surprit un peu ceux-ci, et leur causa quelque inquiétude. Néanmoins , faisant bonne contenance , ils parurent donner toute leur attention à la dame maure , qui cbarma tout le monde par l'air libre et majestueux dont \ elle se présenta devant le tribunal de la justice. I On lui avait préparé un fauteuil avec un carreau vi un tapis de pied. Elle s'assit ; et après avoir attaché sa vue pendant quelques momens sur le» juges , elle éleva la voix , et fit entendre ces paroles s

(c Messieurs , il n'y a qu'une raison aussi forte que celle qui m'amène ici qui puisse justifier la démarche que je fais. Je sais les règles que la bienséance prescrit aux personnes de mon sexe ; mais il j a des occasions où l'on doit passer pardessus ces règles : telle est la conjoncture où je me trouve. Je viens , messieurs, implorer votre justice contre vous-mêmes. On prétend exécuter demain une sentence de mort que vous avez rendue aujourd'hui contre un homme qui a repoussé

!204 GUZHAN D'ALFARAGHE.

la forée par la force. Des assassins voulaient lai ôter la vie , il s*est défendu ; voilà tout son crime. C'est un fait constant. J'en ai moi-même élé té* moin , ainsi que dona El vire , et deux femmes qui étaient avec nous dans le bois. Quoi ! deux paysans viendront traîtreusement attaquer par derrière , et assommer de coups de bâton deux cavaliers qui ne songent point à eux , et il ne sera pas permis à ces cavaliers de cbercber à se garantir par leur courage du sort funeste qu'on leur prépare ? Quand le fils du bailli y avec deux autres armés comme lui de longues épées, est venu fondre sur deux hommes qui n'avaient que de simples bâtons , quels crimes ont commis ces derniers eb se mettant en défense contre ces scélérats ? Qui d'entre vous , messieurs , se trouvant dans le même danger , ne ferait pas tous ses efforts pour tuer son ennemi , s'il ne voyait pas d'autre moyen de conserver sa vie? Mais pourquoi m'étendre là-dessus ? vous savez mieux que moi que c'est une loi naturelle. On dit que le fib du bailli s'est mépris : eh! qu'importe? Sa méprise ne justifie point son action , et ne saurait rendre coupables les personnes qu'il a voulu assassiner.

« Je ne vous en dirai pas davantage, messieurs , de peur de vous ennuyer. Je vous apprendrai seulement ce qui m'oblige à m'intéresser pour votre prisonnier*. Ce n'est pas un gentilhomme d'Aragon , ce n'est pas don Jaymé Yivès ; c'est

Page 1