‹ Histoire de Guzman d' AlfaracheChapitre 87 sur 101 · LIVRE il, CHiVP. I. a · texte numérisé non relu

LIVRE il, CHiVP. I. a

pas d'abord d'être assez content de ma condition : il passait par là peu de cavaliers dans la journée, de sorte que le plus souvent je ne Faisais que boire et manger jusqu'à la nuit, qui claît le temps où les muletiers arrivaient. J'appris bientôt toutes les manœuvres qui se font dans les hôtelleries; comment avec de l'eau bouil* lante on fait enfler l'orge d'un tiers , et de quelle façon il faut qu'on la mesure pour que riiôtellier

L j trouve son compte. Il ne fallut pas me montrer

r-deux fols la revue des mangeoires, j'en savais

: ôter un bon tiers de l'orge des passagers et des muletiers même qui nous confiaient le soin de leurs montures; mais lorsqu'il nous venait de ces

; jeunes cavaliers distingués par leurs moustaches et par leurs jarretières, et qu'ils n'avaient point de valets, c'était ceux-là à qui nous en donnions

i à garder. Nous courions d'abord à eux pour les aider à descendre. Ces messieurs, pour la plupart,

: faisant les gens d'importance, ne daignaient pas seulement entrer dans l'écurie ; ils se contentaient de nous recommander leurs chevaux ou leurs mules : aussi cette recommandation était si'puissante, que nous menions ces pauvres bêtes dans un endroit oii il n'y avait pas un brin de paille ni un grain d'orge. Nous les attachions au râtelier, où nous les laissions fort bien mâcher à vide;

' quelquefois pourtant par pitié nous leur don-, nions, un moment avant leur départ ^ une poignée d'orge pour leur faire la bonne bouche;

Tiù GUZMAN D'ALFARAGHE.

encore les poules et les cochons du logis en mangeaîent-ils la moitié ; la bourrique même quelquefois en attrapait sa part.

Yoilà de quelle manière ces beaux càvaliei's qui s*en reposaient sur notre bonne foi étaient servis ; et si nous leur faisions bien payer ce que leurs bétes n'avaient point mangé, juge s'il leur en coûtait bon pour leur propre dépense. Je triomphais quand c'était moi qui allais compter avec eux ; je leur disais : il y a tant de réaux et tant de maravédîs : et j'ajoutais à cela d'un air gracieux : / àaga les buen propecho ' , compliment ordinaire qu'on fuit à la fin des comptes, et qui me valait toujours quelque chose. Tu t'îuuigines bien que nous demandions à ces passagers une fois plus qu'jk ne devaient, malgré les règlemens de police qu'il y avait là-dessus : c'était de quoi notre maître ne se souciait guère ; quoiqu'ils fussent affichés en divers endroits de la maison , il snffisait de les avoir et d'en payer exactement les droits à Talcalde et au greffier , pour être dispensé de les observer.

Les habiles voyageurs, qui n'ignoraient pa:% cette pratique , donnaient sans dire mot ce quon leur demandait; mais ceux qui n'en étaient pas instruits «'avisaient souvent de faire du bmit et de vouloir corapteravec l'hôte. Alors ils tombaient de fièvre en chaud mal ; notre maître, en faisant

' / haga les huen provecho. Grand bien tous fatse.

Page 1