‹ Histoire de Guzman d' AlfaracheChapitre 92 sur 101 · LIVRE H, CHAP. III. 23 f · texte numérisé non relu

LIVRE H, CHAP. III. 23 f

cette débauche; ensuite, ayant jeté les yeux sur un gobelet d*argent qui était sur la table , il me prit envie de le voler. Je fis réflexion que personne ne m'avjïit vu entrer, et que je pouvais sortir de même : il ne m'en fallut pas davantage pour céd'îr an désir qui me pressait. Allons , monsieur le gobelet, dis-je tout bas en le fourrant dans ma poche, vous paierez, s'il vous plaît, les pots cassés. J'enfilai aussitôt la porte; et, après avoir mis en lieu de sûreté mon larcin , je retournai froidement à l'hôtel. Vers le soir, le cuisinier, après avoir cuvé son vin , arriva dans la cuisine avec une migraine qui le rendait de si mauvaise humeur , qu'il me fit d'abord une querelle d'Allemand. Il me gronda pour avoir fait un feu où il y avait peut-être une bûche diè trop. Je le laissai dire tout ce qu'il voulut , sans lui répondre , et je l'accompagnai après le souper , lorsqu'il se retira chez lui ; il se coucha dès que nous fûmes au logis. Pour sa femme, elle s'était si bien reposée, qu'il ne semblait pas qu'Ole eût tenu tôte à cinq ou six ivrognes ; elle avait seulement l'air un peu triste et mortifié. Je lui en demandai la cause aussi effrontément que si je l'eusse ignorée ; elle m'apprit la perte du gobelet, et me dit qu'elle s'affligeait moins pour la conséquence de Targeni , que pour le vacarme que son époux ferait lorsqu'il viendrait ii s'en apercevoir ; qu'elle n'en serait pas quitte pour des reproches, ayant affaire, comme il était vrai , à un brutal

*aIi GUZMAN D'ALFÀHACHE.

qui ne manquerait pas de 'la rouer de eoup5»

Je la consolai, non du mieux qu'il me fut possible, car personne ne le pouvait si bien que moi, mais en lui représentant que le gobelet perdu n'était pas une pièce si singulière qu'il ne s'en pût trouver une pareille à Madrid ; que la ville était bonne , et qu'il n'y avait dés le lendemain matin, qu'à faire emplette d'un autre gobelet «î peu près de la même façon , et dire à son mari que c'était le même qu'elle avait fait reblancbir, ou bien nn neuf qu'elle avait acheté en donnant avec le vieux quelques réaux de retour. La dame approuva l'invention , et je me chargeai du soin de la faire réussir. En effet , dès le jour suivant, je portai le gobelet volé dans un quartier éloigné du nôtre, et le donnai à blanchir à un orfèvre, qui m'assura qu'il ferait en peu de temps ce que je demandais , et de manière que le gobelet paraîtrait tout neuf.

J'aillai porter cette bonne nouvelle k ma maîtresse : Madame , lui diit-je , j'ai eu le bonheur de trouver chez un orfèvre, un gobelet qui res* semble parfaitement à celui qu'on vous a pris;; mais le marchand le veut vendre au dernier mot cinquante-six réaux, taut pour la matière que pour la façon. La patronne, impatiente d'avoif de quoi prévenir les coups qui la menaçaient, mecompta cette somme aans balancer , et me donna: même un demi réal pour ma peine. Je lui portai sur la fin du jour ledit gobdet , qui lui parut si

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