‹ Histoire de Guzman d' AlfaracheChapitre 95 sur 101 · LIVRE n, CHAP. ni. a · texte numérisé non relu

LIVRE n, CHAP. ni. a

ombres d'une si désagréable nuit, et devant élr^;, par ordre de mon maître, de grand matin à lu cuisine , je me levai et m'habillai pour m'j rendre. D'abord que j'j fus arrivé, le cuisinier me demande des nouvelles de sa femme et de sa maison. Je lui dis que la senora se portait à merveille, et que tout était chez lui en bon ordre. Je ne ju-geai point h propos de lui parler du démêlé des matous , de peur qu*il ne s'avisât de m'împuter la triste destinée du levraut , et de punir ma négligence.

C'était un beau tableau à voir que les préparatifs qui se faisaient à Thôtel pour régaler le prince qu'on y attendait , et les divers mouvemens, tant des gens occupés dans la cuisine, que de ceux qui allaient et venaient. Il n'y avait qu'à demander tout ce qu'où souhaitait pour Ta voir ; et c'est ce que tout le monde faisait fort librement. C'était une dissipation de biens qu'on ne peut exprimer; les provisions fondaient pour ainsi dire, à vue d'œil. L'un disait : Donnez*moi du sucre pour les tourtes, et l'autre criait : A moi pour les tourtes , du sucre ; et ainsi du reste. Il ne fallait seulement que changer un peu la façon de demander quelque chose pour l'obtenir deux ou trois fois. Nous appellîons ces grands repas des jubilés , comme si nous eussions cru gagner des indulgences en volant le seigneur dont nous mangions le pain II est constant que la rivière débordait alors de tons côtés , et que les poissons na-

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geaient en grande enu. Pour moî, petit épcrvier, j'iiKendais pour jouer de !u griffe que les gros milans eussent leurs serres pleines. Je sentis pourtant une si forte démangeaison dans les mains , que je ne pus me défendre de les mettre dans un panier d'œufs, et d'en glisser doucement dans ma poche une demi-douzaine.

Le malheur me suivait encore ce jour-là. Mon maître remarqua cette action, et s'avisant n mes dépens de vouloir faire l'honnête homme et le serviteur zélé, pour jeter de la poudre aux jeux de plusieurs domestiques qui étaient présens , il vint à moi d'un air furieux, et me renversa par terre d'un coup de pied. Je tombai justement du côté de la poche où étaient mes œufs , qui se ciissèrent tous j et firent une omelette qu'on vit bientôt couler le long de ma jambe, et qui fournit à la compagnie une occasion de rire. Le cuisinier seul garda son sérieux, et joignant à l'affront qu'il m'avait fait les injures et les reproches , il me dit qu'il m'apprendrait à voler dans l'hôtel d'un seigneur tel que celui qu'il servait. Dans la fureur oii j'étais contre ce traître de cuisinier , je fus tenté de lui répondre que personne en etfet ne pouvait mieux m'enseigner cela que lui , et que ces œufs pour IcsqueU il me châtiait , venaient des poules qu'il m'avait fait porter dans sa maison le soir précèdent. Mais je retins ma langue, et. par là j'évitai de nouveaux coups de pied , qui n'auraient pas manqué d'c-

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