LIVRE II, CHAP. 111. 25g
tre le prix d*une réponse si' caustique. Belle leçon pour toi , lecteur , si tu as le bonheur de t'en souvenir, quand tu. auras envie de lâcher quelque bon mot qui pourrait avoir de mauvaises suites.
Malgré la confusion que me causa ce triste événement, je. ne laissai pas de fourrer daus mes chausses deux perdrix, quatre cailles , et la moitié d'un faisan rôti, avec quelques riz de veau ; ce que je fis moins par intérêt que par gaillardise : je ne voulais pas qu'on dît que j'avais été à la cour sans voir le roi , ou bien à la noce sans avoir baisé la mariée. Le banquet fini, comme nous nous en retournions le soir au logis, mon maître et moi, il me dit: Guzman, mon unii, ne sois plus fâché de ce qui s'est passé ce matin dans la cuisine; oublie le coup que je t'ai donné. Il m'Importait plus que tu ne penses de te maltraiter ; je l'ai dû faire par politique. J'en étais mortifié dans le fond; mais écoute, mon enfant, pour te consoler de cet accident, je t'a- . chèterai une paire de souliers tout neufs. C'était une chose dont j'avais un très-grand besoin; aussi devins-je si sensible à celte promesse , que je ne gardai plus aucun ressentiment contre lui. Cependant il ne tint pas sa parole. Un incident désagréable pour moi , et que je vais te dire , me priva de ce présent. *
Ma maîtresse, ce soir-là , me fit très-mauvaise mine. Je jugeai que depuis l'aventure de la nuit
o4o GUZMAN D'ALFARACHE.
dernière elle m'avait pris en aversion , et je ne me trompais point dans mes soupçons ; elle n'osait soutenir ma regards, et il me semblait qu'elle avait un air hontt'ux ; mais je suis sûr qu'elle était moins piquée de ce que j'avais vu ses secrets appas , que du bel éloge que j'en pouvais fsiire. Quoi qu'il en soit, je m'allaJ coucher sans me mettre fort en peine de ses sentimens, et dans la résolution de vendre le jour suivant le gibier et les riz de veau que j'avais escamotés. Je me levai de si bon matin , que mon maître était encore au lit quand je sortis. Je courus aa marché; comptant que j'aurais tout le loisir de me défaire de ma marchandise, et de me trouver à l'hôtel a\*ant lui. Effectivement , aussitôt que je fus arrivé dans la grande place, un vieil écuyer , que je maudis toutes les fois que j'j pense, se présenta pour acheter tout ce que j'avais à vendre. J'étais si pressé que nous fâmes bientôt d'accord. Je convins de lui donner pour six réaux ce qu'il marchandait , et je n'attendais que l'argent pour partir de là comme un daim; mais autant j'avais d'impatience et de vivacité, autant le vieil écuyer montrait de âegnie et de lenteur. Il fallut d'abord qu'il mît sous son bras un petit registre qu'il avait à la main^ avec un grand chapelet dont il était entortillé ; puis il ôta ses gants crasseux pour les attacher à sa ceinture; ensuite, ayant tiré ses lunettes, il passa plus d'une demi -heure à les nettoyer,