‹ Histoire de Henri le GrandChapitre 2 sur 8 · PE HENRI LE GKX'SD · texte numérisé non relu

PE HENRI LE GKX'SD

explication , l'obtint , et se justifia de ma- ^^9^nière î ne laisser aucun doute. \ illars fit appeler son secrétaire, l'un des principaux auteurs des calomnies : cet homme, vivement interrogé par Rosny, fut confondu et avoua tout. \ illars le fit pendre. Il fallut refaire le traité mis en lambeaux par Villars. Il fut signé , « et depuis ce » moment, ajoute le duc de Sully, Vil- ^ lars ne s'écarta jamais des sentimens » de soumission et d'attachement qu'il » devoit au roi , et sa majesté put compter j> que parmi ses plus anciens serviteurs » elle n'en avoit point de plus affecw tionné. »

Le duc de INIontpensier et Biron se conduisirent dans cette affaire avec le plus grand désintéressement. Dès les premiers mots que leur dit le roi , ils s'écrièrent qu'ils étoient trop heureux de pouvoir faire un sacrifice utile, et qu'ils renonçoient avec joie à tout ce que demandoit Villars. Henri reconmit en roi ce procédé. Il donna pour équivalent au duc de Montpensier les gouvernemens du Perche et du Maine, pour être joints à celui de Normandie lorsque celui-ci lui seroit restitué; mais cette disposition n'eut pas lieu par la générosité de Villars , qui , de luimême, comme on le verra, renonça par îa suite à cette condition de son traité. JBiron eut pour dédommagement le bâton 2.. 3

0,6 HlSTOIllE

ï594- de maréchal de France et quatre cent vingt mille livres en argent. Il fut convenu , par plusieurs raisons politiques, que le traité fait avec Yillars seroit tenu secret pendant quelquie temps.

Tout annonçoit que la France entière alloit bientôt reconnoitre son légitime souverain et que Paris étoit prêt à lui ouvrir ses portes. Le duc de ^layenne , trompé par l'Espagne , qui n'avoit tenu aucune de ses promesses, abandonné par les gouverneurs des villes, des provinces, par ses officiers, ses créatures, ne pouvoit s'abuser sur sa situation; le roi lui offroit la paix à des condi fions avantageuses , honorables pour lui et pour sa famille. Villeroy et Jeanin , les seuls hommes qui lui fussent véritablement attachés , le pressoient de Vaccepter , mais en vain : un faux calcul politique le fit persister dans une rébellion inutile et soutenir une cause évidemment perdue.

Il pensa peut-être que, n'avant pas fait sa paix au moment de l'abjuration du roi , il devoit attendre , pour l'honneur de son caractère , que ce prince eiit reçu l'absolution du pape ; d'ailleurs un nouveau secours d'Espagne arrivoit en France , il vovdut l'aller rejoindre. Il savoit d'avance que ce foible secours n'arrêteroit pas la fortune , qui se déclaroit enfin pour le bon droit ; mais c'étoit une

dernière chance qu'il se tlécidoit à courir ^^0^ et qu'il se seroit repenti d'avoir dédaignée , car les ambitieux ont une conscience sévère , qui leur reproche jusqu'au tombeau l'omission volontaire ou la négligence du plus léger moyen de succès.

Avant de partir , jMayenne établit dans la ville des corps-de-garde et des patrouilles pour prévenir les séditions ; il n'eut même pas honte de ranimer le reste de lodieuse faction des Seize , et , en s'abaissant ainsi , il ne se crut pas inconséquent. En effet, il ne l'étoit point; il avoit presque anéanii cette faction pour son propre intérêt , il tàchoit de la relever par le même motif II n'y a jamais d'inconséquence dans une ambition démesurée ; un égoïsme constant , invariable est la base et le but de toute sa conduite , de toutes ses actions d'éclat , bonnes ou mauvaises. Celui qui se livre sans réserve à raml)ition n'aura jamais la réputation d'un honnête homme; mais il est également capable de faire une action héroïque ou de commettre un crime , suivant son intérêt et sa manière de voir et de calculer.

Mavenne se flatta de tenir la bourgeoisie en bride , à l'aide des scélérats dont il ranimoit les hireurs et avec le secours des minotiers . gens de la plus vile populace , ainsi nommés , parce que

•y?) HISTOIRE

iSy 4- les Espagnols leur donnoient un mînot ( i ) de blé par semaine. Mayenne convoqua les capitaines de quartiers , leur recommanda la fidélité et l'obéissance au gouverneur, annonça son voyage, promit un prompt retour , en ajoutant qu'il en laissoit pour gage ce qu'il avoit de plus cher au monde , sa femme et ses en fans; mais , le lendemain , il les emmena avec lui. Son départ laissa Brissac entièrement iiiaifrc de la ville.

Brissac , hardi dans ses opinions et dans ses projets, versatile dans sa con~ fluite, avoit is premier posé les barrirades contre Henri IIÏ. 11 parut s'attacher à INIaycnne; mais ensuite il conçut le dessein de faire une république de la France <f et de rendre Paris la capitale » de ce nouvel état, dont il bâtissoit tous » les fondemens sur le modèle de l'aii- )) cicnne Ftome (2). » Brissac confia son

(i) Ancienne inesnre .

(2) Mémoires de SuUy, lom. 2 , png- 3ii. « Pour T) peu, ajoute le tluc de Sully, que Brissac fût des- » centlu de cette haufe spéculation aux applicaj> lions pailiculicrcs , il auroit vu qu'il est des cir- « conslances où le projet même le plus heureux de- » vient, par la nature des ol.^stacles , par la diffc- Ji rence du génie et du caractère des peuples , par j) la treujpe des lois qui y sont adaptées , et par le 1) long usage qui y a mis comme le dernier sceau , j! également cliiraérique et impossible. Il n'y a que j) le temps et une longue expérience qui puissent

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projet à quelques seigneurs et à plusieurs i5r partisans de la Ligue ; on l'écouta froidement , et il y renonça. En abandonnant ses idées répidjîicaines , il ne s'occupa plus que de son intérêt personnel , et il n'accepta le gouvernement de Paris qu'avec lintention d'en tirer parti pour sa fortune. Henri avoit auprès de lui un calviniste nommé Saint-Luc , beau-frère de Brissac. Il le chargea d'aller à Paris sous prétexte d'affaires de famille , et de sonder les dispositions de Brissac. Le rendez-vous fut donné à l'abbaye Saint- Antoine. Brissac y vint accompagné d'avocats et de jurisconsultes : pendant qu'ils délibéroient siir l'affaire qui servoit de prétexte à l'entrevue, Saint-Luc, dans la même salle, entretint tout bas Brissac dans l'embrasure d'une fenêtre.

Les momens étoient précieux ; et dans ce cas , les gens même les plus artificieux

» remédier à ce qu'il y a de défectueux dans le» » coutumes d'un état dont la forme est décidée^ et » ce doit toujours être sur la forme de sa première » constitution. Cela est si vrai, que toutes les fois » qu'on verra un état se conduire par des voies con- » traîres à celles de son établissement, on peut se i> teuir assuré qu'il n'est pas éloigné d'une grande }> révolution. » Même tome , pag. 3ii et 3i2.

Le seizième siècle u'éloit pas le siècle des lumièrijs. Néanmoins il est permis de douter que, dans le dix-huitième, on ait luieu.i raisonné.

3o HISTOIRE

ï-94- se hâtent d'arriver au fait. Brissac , dès Mezeraj. }(. premier mot , manifesta le désir de servir le roi et de lui livrer Paris. Saint- Luc aussitôt lui fit de la part du roi les propositions les plus avantageuses; Brissac accepta sans détour ; ensuite se retournant brusquement vers les gens d'affaires , ils affectèrent tous les deux de ne se relâcher sur aucune de leurs prétentions , et se séparèrent en apparence fort mécoiitens l'un de l'autre.

Bi'issac alla sur-le-champ s'aboucher avec ceux du parti royaliste , le procureur général Mole , les conseillers d'Amours et du Vair, Luillier, prcvot ^^ç:s marchands , Neret et Langlois , échevins , et il prit avec eux les mesures les plus efficaces pour la réussite de ce grand dessein. Les intérêts particuliers ne furent point oubliés dans cette convention secrète ; et , tout étant d'accord et approuvé par le roi, ce prince partit de Saint- "^ Denis sous prétexte de se rendre à Senlis.

ïl chargea \itry de se tenir aux environs de Paris , après lui avoir confié , ainsi qu'à plusieurs de ses capitaines , que le gouverneur et les principaux habitans de Paris dévoient l'introduire dans cette capitale , le 22 mars. Quelques jours auparavant, on avoit fait entrer dans la ville beaucoup de gens de guerre , logés dans

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diiTérens quartiers, et dont le prévôt des ^^0^marchands et les écheviiis dévoient se servir an besoin.

Brissac , sans ralentir ou précipiter sa marche, se conduisit ayec beaucoup d'adresse. Pour empêcher le port d'armes et les assemblées séditieuses , il n'agit que par l'autorité du parlement : il s'appuyoit de ses arrêts quand il falloit sévir contre les factieux ; dans d'autres occasions , il mitigeoit des rigueurs inutiles qu'il avoit secrètement sollicitées. Par cette conduite, s il ne se concilia pas une confiance entière , il empêcha du moins que ses démarches ne fussent trop éclairées ou ne parussent suspectes; il eut aussi l'habileté de trouver des prétextes plausibles pour diminuer la garde espagnole.

Sur le bruit qu il avoit fait courir que le roi venoit de passer à Ruel pour se rendre à Saint-Denis , où il devoit recevoir un convoi d'argent , Brissac ordonna au capitaine Jacques , Ferrarois , de prendre avec lui deux compagnies de la garde espagnole pour aller à la découverte : on les fit sortir par la porte Saint- Jacques , que l'on ferma sur eux, et l'on défendit à ceux qui étoient dans le secret de les laisser rentrer; enfin Brissac eut soin de mettre dans les postes importans les troupes dont il étoit sur.

Il est possible de garder fidèlement un

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*5tj4- secret et de le rendre impënétrable , il ne l'est pas de dissimuler qn'nn grand mystère est caché • un bruit sourd , de vagues soupçons, Tannoncent toujours.

Un prcsseniinient public sembloit avertir tous les Parisiens qu'une révolution se préparoit; on comptoit les jours; chacun, sans savoir pourquoi , attendoit le lendemain avec une sorte de curiosité; les honnêtes gens ne prononçoient plus le nom du roi sans éprouver une émotion qu'ils n'avoient jamais ressentie ; ils vo} oient s'approcher Tinstant si désiré d un heureux dénoument ; mais l'espérance , incertaine et confuse , étoit troublée par de vives inquiétudes. La rage des ennemis du bien public étoit au comble ; ces factieux pressentoient que leur règne alloit finir, et, comme s'ils eussent voulu jouir des derniers momens de leur affreuse existence , leur secrète terreur ne se déceloit que par une arrogante audace , leur désespoir ne se montroit que par la fureur. Les uns menaçoient ouvertement d égorger tous les politiques, et les autres de metire le feu aux quartiers de la ville qui leur étoient suspects. L'excès même de ces einportemens rassura Brissac; il sentit que des gens qui auroient quelques moyens ne seroient pas d'une telle imprudence.

Réduction Tout étant disposé, Brissac, le ai

J« Paris.

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mars, assemble secrètement les colonels '594. et les capitaines de quartiers dans la mai- Mèzeray^ son du prévôt des marchands : depuis le MèinoU-es châtiment des Seize, ces places éloîent •^"

occupées par les bourgeois les plus estimés; plusieurs personnes de cette assemblée étoient dans la confidence , on y mit les autres, qui jurèrent, avec enthousiasme, de sacrifier leur vie, s'il le falloit , pour le succès de cette entreprise, dont on leur détailla tout le plan. Durant cette conférence, Brissac porta presque toujours la parole ; ayant cité dans un de ses discours ces paroles sacrées: Il faut rendre à César ce quiapporlient à César, le vertueux Jean Luillier, prévôt des marchands, Tinterrompit en lui disant gravement : Oui, monsieur, il faut le lui rendre, et non pas le lui vendre ( I ). Brissac n'eut pas l'air de s'appliquer ces paroles sévères. Il reprit et continua son discours; ensuite donnant ses derniers ordres, il assigne à chacun son poste , convient de tout ce qu il y auroit à faire en cas de tumulte , ensuite il les renvoie tous dans leurs quartiers.

Le soir même, jour oùdevoits'exécu-

(i) L'intégrité de Luillier fut récompensée par une charge de président de la chaiaLre des comptes et de secrétaire d'état ; et l'échevia Langlois eut la place de prévôt des marchanda.

'594- ter l'entreprise, les Seize ayant eu quelques soupçons que Brissac avoit des intelligences avec le roi, et qu'il s'agissoit peut-étje de livrer la ville, en avertirent les deux commandans espagnols, le duc Feriaet doni Diego d Ibarra. Ceux-ci firent mettre leursEspagnolssouslesarnics, et ils allèrent chez le gouverneur pour lui faire part de ce qu ils avoient appris, en lui dissinnilant néanmoins qu'ils eussent été avertis de se méfier de lui. Brissac répondit, avec beaucoup de calme, qu'il ne croyoit pas qu'il y eût rien à craindre; que cependant, comme il ne falloit rien négliger, il alloit faire sa ronde sur les remparts; et il demanda , pour l'acconqtagner, quelques capitaines espagnols. Le duc de Feriales lui donna, après avoir ordonné à ces officiers de poignarder sur-le-champ Brissac , s'ils apercevoient quelques mouventens extraordinaires. 11 n'étoit que minuit , et Ton ne devoit aller au-devant flu roi qu'à quatre heures du matin : ainsi tout étoit dans une parfaite tranquillité. Brissac ramena à deux heures les capitaines espagnols, très-fatigués et coinplétement rassurés. Les Seize restèrent aux aguets une partie de la nuit , ils ne se retirèrent qu à trois heures.

Cette même nuit ne se passa pas sans inquiétude dans le camp du roi: ce prince

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aîloit se livrer à la foi d'un homme qui ^^o\' sétoit révolté contre son souverain , Henri III, et qui dans ce moment trahissoit son ami , le duc de Mayenne ! Il falloit entrer dans une ville défendue par une garnison espagnole, et qui renfermoit encore dans son enceinte un gi-and nombre de scélérats capables de commettre tous les crimes! Les moyens de trahison étoient non-seulement faciles, miais assurés ; et TEspagne , pour les faire employer , n'auroit épargné ni les trésors ni les récompenses de tout genre. Enfin, on avoit tout à craindre de Brissac, dont le caractère étoit si justement suspect , dont les idées républicaines étoient si connues!... Malgré ces effrayantes réflexions , il falloit agir avec une confiance sans réserve , ou rompre , sans aucun prétexte , l'entreprise la plus importante et la mieux concertée. Henri s'abandonna à la Providence, seule ressource des âmes religieuses dans ces circonstances où toute la prudence et la raison humaines ne peuvent qu'affermir l'irrésolution.

Le mardi 22 mars, sur les quatre heures du matin , l'échevin Langlois sortit de la porte Saint-Denis pour aller audevant des troupes du roi. Il rencontra Vitry avec son petit corps de troupes, xiccompagné de plusieurs gentilshommes;

»594- il l'amena à la porte Saint-Denis et la lui livra. Les troupes du roi arrivèrent successivement en silence; elles se répandirent sur les boulevards , tandis que les garnisons de Corbeil et de Melun , étant descendues par la rivière, furent reçues à l'Arsenal par un homme dévoué au roi , nommé G rossier , qui y commandoit. Le roi, à la tête de huit mille hommes , se présenta , à cinq heures du matin, à la Porte Neuve (aj)pelée depuis porte de la Conférence ) : il y trouva le prévôt des marchands et les échevins, qui lui présentèrent les clefs de la ville. Ce prince les reçut en remerciant ces magistrats dans les termes les plus affectueux. Dans le même temps, Louis de Montmorency Boutteville , commandant un autre corps, se rendit sur le quai de l'Ecole , où , rencontrant un corps-de-garde de soixante lansquenets, qui refusèrent de crier Pive le roi et se mirent en défense , il les tailla en pièces et les fit jeter -dans la rivière. Toutes les troupes du roi étant arrivées sans obstacle, on se saisit des principaux postes; on mit des corps-de-garde au Palais , au grand et au petit Chatelet, sur les avenues des ponts et dans les principales places publiques; les bourgeois armés se mêloient avec les soldats en criant : /^zvent le roi et la paix. Les Seize et leurs

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partisans, saisis cVëtonnement, fi'appés ^-'91de terreur, n'osèrent paroître, et restè-^ rent renfermés dans leurs maisons. En moins de trois heures , tout fut aussi tranquille que si Ton eût été depuis longtemps dans la plus profonde paix. On n'entendit que le bruit des acclamations; on ne vit sur tous les visages que l'expression de la joie et de la sécurité. Le roi continuoit lentement sa marche au milieu d'un peuple immense :en passant dans la rue Saint - Honoré , il aperçut un soldat qui prcnoit de force un pain chez un boulanger , le roi courut à lui Fépée à la main , en le menaçant de le tuer. Cette action acheva d'établir la confiance : un assez grand nombre de boutiques, qui étoient fermées encore, s'ouvrirent toutes peu d'instans après. Durant cette grande journée et celles qui la suivirent il n'y eut pas le moindre tumulte, pas un vol, pas une insulte. Au contraire, les soldats et les officiers, reconnoissant souvent dans les rues, ou des parens , ou d'anciens amis , leur tendoient les bras en les appelant par leurs noms. On s'arrétoit pour se serrer la main , pour s'embrasser avec attendrissement ; on ne songeoit qu'aux peines de l'absence, la cause en étoit oubliée; on ne sentoit que la joie du retour et d'une Jieureuse réunion : il senibloit que Is

ï5s4- bonheur et l'exemple de la clémence du roi eussent et eint dans tous les cœurs les inimitiés et les ressent imens.

l.e comte de Brissac vint au-devant du roi , et lui présenta une mafî;nifi(jue écharpe d'or; le roi la reçut en Fembrassant, et lui donna la sienne avec le bâton de maréchal de France (i). Le roi se rendit à l'église de Notre-Dame. Arrivé sur le pont Notre-Dame, il fut si touché des acclamations et des transports du peuple, qu'il versa des larmes en disant: Je vois combien ce pauvre peuple a été tyrannisé! Il mit pied à terre à la porte de l'église; la foule étoit si grande , qu'elle le portoit : ses capitaines des gardes voulant faire éloigner cette multitude: Laissez- les ^ dit-il, ils sont affamés de voir un roi. Après avoir entendu la messe et le Te Deum chantés en actions de grâces, il se rendit au Louvre (2). Ayant appris que le duc de Feria avoit rassemblé les troupes de sa garnison { environ trois mille hommes ) , résolu de se défendre si on

(1) Le roi , suivant la convention faite avec Saint- Luc , lui donna en outre cent mille ccus.

(2) L'auteur de cet ouvrage a vu jadis en Ifal"e, dans la galerie de Florence, un admirable talîleau de Rnbens, et d'une prodigieuse dimension , représentant l'entrée de Henri IV à Paris. On ignore ce que ce ch«f-d'œuvj e est devenu depuis la révolution.

TatLiquolt, il lui envoya le comte de ^^9^- Saint-Pol pour Tassurer qu'il n'avoit rien à craindre de son ressentiment ; que , bien qu'il fût maître avec les foi ces qu il avoit, d'anéantir sa troupe , il ne vouloit point répandre de sang et profiter d'un avantage certain, même contre ses ennemis irréconciliables; qu'il étoit disposé à lui accorder une capitulation honorable , pourvu seulement qu'on lui rendit le capitaine Saint-Quentin , que les Espagnols avoient fait arrêter sur des soupçons d'intelligence avec les royalistes. Ce capitaine fut rendu sur-le-champ au comte de Saint-Pol , et ensuite la capitulation fut dressée. Le roi permit au duc de Feria de sortir le même jour, tambours battans, enseignes déployées, mais mèches éteintes.

Le roi voulut voir le capitaine Saint- Q'.icntin , qui se jeta à ses pieds en le remerciant de la vie, dont il lui étoit reflevable (car ce capitaine devoit être pendu l'après-diner" dans la cour de l'hôtel de Loiigueviile ) : il offrit ses services au roi. « Capitaine, lui dit en riant Henri, vous » avez eu une belle peur ! Puisque vous » n'êtes pas Espagnol, mais François, je » vous retiens à mon service et je rép compenserai votre zèle. »

Le même jour, sur les trois heures après midi , le duc de Feria , dora Diego

4o HISTOIRE

ïSfjî d'Ibarra, et Jean-Baptiste Taxis, ambassadeur d'Espagne, sortirent de Paris avec leurs troupes et une trentaine de ligueurs désespérés , que le roi leur permit d'emmener. Ce prince donna les ordres les plus formels pour qu'ils ne fussent point insultés dans leur retraite, et ces ordres généreux furent ponctuellement exécutés.

Le roi étoit à une fenêtre pour les voir pai tir, et il dit aux ambassadeurs: « INles- » sieurs , recommandez -moi à votre i> maître, mais n'y revenez plus. »

Tous les Espagnols, le chapeau à la main , le saluèrent respectueusement, et avec de profondes inclinations. Us furent reconduits jusqu'au Eourget par Saint- Luc et le baron de Salignac.

Dans le cours de la journée, quelqu'un voulant parler d'affaires au roi, il répondit : « Il faut que je vous confesse que » je suis si enivTé d'aise de me voir où je » suis, que je ne sais ce cjue vous me » dites, ni ce que je dois répondre. »

Deux ou trois personnes lui disant que sa trop grande clémence pour quelques ligueurs souillés de crimes atroces pourroit avoir des inconvéniens , il fit la réponse suivante , digne d'un roi vraiment chrétien: « Si vous et tous ceux qui tenez i> ce langage, disiez tous les jours votre paî> tenôtre , vous ne parleriez pas comme P vous faites. De moi, je reçomiois que

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tontes mes victoires viennent de Dieu, ïS94« qui étend sur moi en beaucoup de sortes sa miséricorde, encore que j'en sois du tout indigne. Et comme il me pardonne, aussi veux-je pardonner, et, en oubliant les fautes de tous , être encore > plus clément et miséricordieux que je ) n'ai été. S'il y en a qui se sont oubliés , ' il me suffit qu'ils se reconnoissent ; et qu'on ne m'en parle plus. »

Le roi fit prier le cardinal de Plaisance, légat du pape, de le venir voir. Le cardinal ne se rendit point à cette invitation , et sortit de la ville ; mais il n'alla pas jusqu'à Rome; il mourut en chemin d'une maladie causée par la fatigue du voyage.

Henri étoit à peine entré dans le Louvre, qu'il envoya un message aux duchesses de jNIontpensier et de Nemours./ La première , en apprenant la réduction de Paris , se rappelant avec terreur ses em portemens et toute sa conduite , s'écria : Je suis perdue ; ne trouverai-je pas un ami pour me donner un coup de poignard

dans le sein ? ]Mais sa surprise fut

extrême lorsqu'on vint lui dire de la part du roi qu'elle devoit être parfaitement tranquille, qu'il ne seroit fait aucun tort à sa personne, à sa maison, à ses biens.

Le lendemain , le roi alla rendre via. 4

site à madame de Nemours, chez laquelle il trouva la diichesse de Montï)ensier. il leur demanda de Tair le plus ouvert et le plus riant, « si elles n'étoient » pas bien étonnées de le voir à Paris , et « encore plus de ce qu'on n'y avoit volé » ni pillé persoiine,ni faittdrtà homme » dvi monde, pas même de la valeur d'un ') fétu. » Puis se tournant vers la duchesse de Montpensier: « Que pensez - » vous de cela , ma cousine ? lui dit-il. » Sire, répondit-elle, nous nepouvonsdire i> autre chose , sinon que vous êtes un très- }> grand roi , très-benin , très-clément et » très-généreux. Une chose eussé-je seu- » lement désirée en la réduction de votre » ville de Paris , c'est que INI. de Mayenne, « mon frère , vous eut abaissé le pont j> pour y entrer. Mais, dit le roi en sou- » riant, il m'eût fait possible attendre » trop long-temps, et je n'y serois pas » entré si matin. »

Le soir, au Louvre, on vit publiquement le roi appeler la duchesse de Montpensier pour jouer aux cartes avec lui. Un tel excès de bonté dut confondre la vindicative duchesse de Montpensier ; mais la clémence des rois , loin de justifier les coupables, les rend à tous les yeux plus inexcusables encore, surtout quand elle pardonne les crimes de la vengeance. La duchesse cessa de craindre l'échafaud ou

i'exil, mais la honte lui resta, et son 1594. nom , souillé, devemi plus historique par la grandeur d'àme de Henri , reçut à la fois une flétrissure de plus et une funeste célébrité.

Le lendemain , à son lever , le roi , en Péréfixe. présence de tous les hommes de sa cour , fit une action qui prouve que jamais prince n'a su mieux que lui allier la justice sévère à la plus touchante bonté. Lanoue , Fun de ses meilleurs capitaines (i) , vint avec beaucoup d'émotion se plaindre à lui que ses créanciers avoient fait saisir ses équipages, et il le pria d'ordonner qu'on arrêtât les poursuites: « Lanoue, » répondit à haute voix Henri , il faut » payer ses dettes , je paye bien les micn- « nés! «

Lanoue, mécontent, garda un morne silence. Un quart d'heure après, Henri l'emmena dans son cabinet et lui dit : « Je viens de vous parler publiquement » en roi , je vais à cette heure vous parler » en ami. Voilà mes pierreries, engagez- » les à vos créanciers jusqu'à ce que je » puisse vous donner l'argent dont vous w avez besoin. »

Le jour suivant, la Faculté de théologie vint faire ses soumissions au roi. Ce prince se plut à lui rendre compte de sa

(i; Fils (lu grand Lanoue , surnom'jaé Bras de fer.

4i HISTOIRE

ijoj. foi, et à lever tous les scrupules par une profession détaillée et sincère. Les docteurs de Sorbonne le supplièrent de leur faire sentir les effets de sa clémence et de sa miséricorde , et de leur pardonner les décrets et les résolutions que la crainte et la violence leur avoientextorquéscontre son auguste personne. Le roi les appela Messieurs Jios maîtres; il leur protesta qu'il vouloit vivre et mourir dans la religion catholique, apostolique et romaine; qu'il oublioit tout , pardonnoit tout , tant il avoit envie de réunir par la douceur tous ses sujets, principalement ceux de l'église", et surtout le corps de la Faculté de la Sorbonne , qu'il honoroit et aimeroit toujours.

Deux ou trois prédicateurs emportés osèrent eïicore se permettre des insinuations dangereuses; quelques prêtres refusèrent de faire pour le roi les prières nominales et publiques : quand on parloit de les punir, le roi répondoit : Il faut attendre , ils sont encore jâchês. Dans ces premiers jours de la réduction de Paris, de Bourg, gouverneur de la Bastille, remit cette forteresse au roi. Il en sortit avec l'écliarpe noire, qui étoit celle de ^iayenne et des ligueurs (i). Il eut la

(i) Ils portoient l'écharpe noire depuis l'assassinat du duc de Guise. C'étoit à la fois une niaj'c[ue de deail et un signal de vengeance.

générosité de ne solliciter et de n'accepter ' ^94 . aucune grâce pour la reddition de ce château fort; il annonça , dès le premier moment , que , n'ayant point assez de monde pour soutenir un siège, il supplioit sa majesté de lui permettre de se retirer après qu'il auroit installé dans sa place celui qu'elle y voudroit envoyer. On le pressa de s'attacher à un prince si grand , si généreux; il répondit « Qu'il connoissoit " seséminentesqualitéset ses vertus, mais » qu'il étoit serviteur du duc de jNIayenne, }> auquel il avoit donné sa foi. »

On le laissa partir, mais en le regrettant. Le même jour , le château de Viricennes fut aussi rendu par Beaulieu, qui en étoit capitaine.

Le roi termina ces actes de clémence et de honte en réunissant au parlement de la Ligue les débris de ce même parlement établis à Tours et à Châlons, ce qui ne se fit pas sans quelques difficultés. Les membres fidèles prétendoient à des récompenses ou à des distinctions au préjudice de ceux qui s'étoient laissé entraîner par le torrent de la Ligue. Le roi répondit « Que si ceux qui étoient restés dans » Paris avoient été forcés par les ligueurs » et les Espagnols à faire des démarches » contre ses intérêts, ils avoient réparé » ce tort par la conduite qu'ils avoient » tenue depuis; qu'il savoit que la plu-

ï594. „ part d'entre eux avoient exposé leurs » biens et leurs vies en demeurant dans » la ville pour être plus à portée de » lui rendre d importans services; qu'ils « avoient autant contribué que ses plus » fidèles sujets à remettre la ville de Paris « sous son obéissance; que s'il y en avoit j> quelques-uns dont il eût eu toujours » sujet de se plaindre, ils étoient en si i> petit nombre, qu'il ne vouloit point » en faire une odieuse distinction dans » un jour si glorieux pour lui. »

Esprit de En effet , le roi avoit de véritables oblila Li^ue. ^atioiis à la plus grande partie de ces magistrats restés à Paris , entre autres à Edouard Mole , qui avoit fait donner l'arrêt du parlement en faveur de la loi salique , et qui depuis contribua encore à ramener la capitale sous les lois de son souverain. Henri entretenoit une correspondance secrète avec ce magistrat, dont les avis dirigeoient ses démarches , tandis que jNlolé , par sa prudence et sa fermeté, disposoit tous les esprits à la soumission et à la paix. Le roi reconnut les services de Mole j)ar une charge de président à mortier ( i ). Il récompensa le zèle des au-

(i) Cette même charge, dit M. Anquetil , a passe sur la tête de cin<{ de ses desceudans, qui out exerce les plus hautes fonctions de la ^magistrature dans des temps difTîcilts , avec restime des rois et rapplaudissement des peuples.

DE HENRI LE CllAND. 4?

très autant que les circonstances le per- ^ 9"^' mirent. Henri , dans ces premiers mo- f t/'""""';

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mens, n oublia pas de témoigner sa re- ^.i^^ ^^f. connoissance à Pierre de Belloy , qui , nés. durant le premier siège de Paris et au milieu des cris des factieux , osa élever sa voix en faveur de ses princes légitimes. Ce courageux François et oit avocat , et il fit paroitre alors une Apologie catholique de Henri III et du roi de Ncn^arre, contre les libelles séditieux des conjurés : ouvrage plein de force et d'éloquence; et 1 auteur qui le publioit étoit catholique, et enfermé dans Paris : il fit ensuite d'autres ouvrages savans pour prouver les droits de Henri IV à la couronne. Pour prix de ce zèle héroïque , on Tenferma dans une étroite prison ; il y resta près de trois ans. Le roi , en entrant dans Paris , se hâta de délivrer son vertueux défenseur , et lui donna la charge d'avocat général au parlement de Toulouse (i). Le roi , d'ailleurs , conserva dans leurs places tous ceux qui les tenoient de jMayenne. Ainsi se vérifia la prédiction d'un plaisant qui avoit dit , lors de cette création : Que Mayenne faisait des bâtards qui se Je-

(i) Aiusi le barreau de Paris peut compter aujourcriiui daus son corps deux exemples presque semblables de cette intrépidité généreuse, U c*t jieraiis de s'honorer d'une telle illustration.

»594- voient légitimer un jour à ses dépens. Le roi sentit surtout combien il ctoit important qu'il ne restât aucune trace de division entre les membres réunis du parlement , combien il étoit essentiel d'y rétablir la concorde par une éffalité parfaite; il le voulut , et il fut obéi. En exécution de ses ordres, on retira des registres tout ce que le malheur des temps y avoit introduit de contraire aux lois et au respect dû au souverain.

Le roi fit publier deux déclarations," et parce que le parlement étoit suspendu , elles furent adressées , par une forme extraordinaire , au chancelier , aux ducs et pairs de France, conseillers d'état, maîtres des requêtes et autres officiers de la couronne , pour être lues , publiées et enregistrées aux greffes du parlement et autres cours souveraines. La première rétablissoit les présidens et conseillers qui étoient demeurés à Paris en leur premier état et autorité ordinaire , comme si toute la compagnie étoit rassemblée , àla charge néanmoins qu'ils feroient un nouveau serment de fidélité au roi entre les mains du chancelier.

La seconde , après wn narré fort succinct des artifices que les chefs de la Ligue et les Espagnols, joints ensemble, avoient employés pour séduire les peuples et ruiner l'état , accordoit une abolition gêné-

raie à toutes personnes de tout ce qui s'ë- ^^94toit passé depuis les barricades , excepté ce qui s'étoit fait par formes de voleries y les crimes commis entre personnes de même parti , et ceux qui se tiouveroient coupables de l'assassinat du feu roi , ou de conspiration contre la vie du roi régnant.

Le premier acte de juridiction que fit le parlement après son rétablissement , fat un arrêt solennel, rendu le 3i mars, qui cassoit et annulloit tous arrêts, décrets et sermens faits, depuis le 9 novembre i588, préjudiciables à l'autorité des rois et contraires aux lois du royaume , comme ayant été extorqués par force ; déclaroit nul ce qui avoit été fait contre l'honneur du feu roi Henri III; ordonnoit qu'il seroit procédé extraordinairement contre les coupables du détestable parricide commis en sa personne ; révoquoitle pouvoirdonnéauduc deMayenne; défendoit de lui obéir , sous peine d'être déclaré criminel de lèse-majesté , au premier chef; et lui enjoignoit , à lui et à ses adhérens , sous les mêmes peines , de reconnoître Henri de Bourbon pour seul et unique roi de France et de Navarre.

Après avoir charmé tous les Parisienîs par tant de douceur , de générosité , de prudence , le roi les édifia , par un acte 2. 5

5o HISTOIRE

i594- solennel de piété (i), en assistant, avec sa principale noblesse et les officiers des cours souveraines , à une procession générale; cérémonie qui s'est renouvelée tous les ans, le 22 mars, jusqu'à l'époque de la révolution , en mémoire de la réduction de Paris.

Tandis que le roi rétablissoit à Paris l'ordre , l'union et la tranquillité, Rosny, par ses ordres , se rendoit à Rouen pour y faire déclarer publiquement le traité secret fait avec Villars , et qu'on avoit eu de part et d'autre des raisons de tenir ca-

(1) Le caractère loyal et plein de franchise de ce prince , les sentimens religieux qui lui étoient naturels , ne laissèrent aucun doute à ses contempo- Foins sur la sincérité de sa conversion. On n'a soupçonné la bonne foi de Henri le Grand que depuis la TpuhlicAtion de la Henritide , où ce prince, contre toute vérité historique , est représenté comme étant absolument indifférent sur toutes les religions. L'auteur de FouxTage intitulé : Discuss^ion historique sur un point intéressant de lu vie de Henri If^, fait ime excellente remarque : il dit que si M. de Voltaire , avec sa manière de voir, eût peint Henri IV tel qu'il étoit , il l'auroit accusé àejcinatisme. M. de Voltaire devoit, pour composer la Henriade , casher cette opinion, et aiiu de donner au héros du poème le dernier degré de la perfection humaine , il falloit en faire un philosophe du dix-huitième siècle. Il est fâcheux que cette grande idée philosophique soit bien froide , et qu'elle n'ait rien d'ej'ique, comme le prouve assez le poëme même de la Henri ade .

DE HENRI LE GRAM5. 5l

tîié jusqu'à la reddition de Paris. Rosny iSg^. Irouva chez Villars des députés de la Ligue et de l'Espagne qui , dans l'ignorance des dispositions et des engageniens de Villars, faisoient tous leurs efforts pour l'attacher au parti espagnol. \ illars , sans s'expliquer, avoit invité ces députés; et, pour jouir de leur confusion en leur apprenant tout ce qui s'étoit passé à Paris , Rosny resta aussi à souper , remettant au lendemain sa commission pour Villars.

C'étoit s'établir en présence des ennemis; car des Ligueurs et des Espagnols ne pouvoieut pas voir de bon œil chez l'homme qu'ils avoient tant d'intérêt de conserver à leur parti, un royaliste passionné pour son souverain , et d'autant plus , qu'ils imaginèrent bien que Rosny étoit chargé d une mission. Rien ne fait mieux connoitre les mœurs de ce temps que le détail de cette singulière soirée. On y voit que , dans aucun siècle , on n'a porté plus loin la politesse , la finesse , l'urbanité et le sentiment de toutes les convenances (i).

(i) Voici quelques traits île cette conversation, qu'il faut lire tout entière dans les Mémoires de Sully.

Rosny arriva chez Vill.rs le aS mars; on y savoit seulement que le roi étoit entré à Paris le 22 , ou ignoroit absolument tous les dé\ail . Lorsque Rosny annonça qu'il resteroit à souper, Villars dit,

^'i HISTOIRE

'^'94- Le lendemain , Vîllais trouva le moyen

Jl'Tul/r"^ (le se défaire honnêtement des Espagnols

" " ' et des députés de la Ligue , qui sortirent de Rouen. Alors Villars conduisit Rosny sur la grande place de la ville, où, par ses ordres , se trouvoient rassemblés tous les principaux habitans de la ville. Il y avoit une telle affluence , que Rosny et sa suite eurent beaucoup de peine à s'ouvrir un passage pour arriver jusqu'au gouverneur. Rosny , en l'abordant , lui

en souriant et en regardant les députés espagnols et les ligueurs, qu'il craignoit que la partie ne Juimal <ï55077Je." Kosny répondit que ce qu'il avoit à conter étoit fait pour intéresser tous les hommes , de quelque nation et de quelque parti qu'ils fussent. Dom Simon Antoine prit la parole ; il assura qu'il seroit charmé de savoir comment le roi avoit traité les Espagnols et le légat, parce qu'il étoit certain d'avance que ce prince n'auroit point démenti dans cette occasion sa généi osité naturelle ; réponse qu'il accompagna de louanges poui^ le roi , et de politesses pour Rosny, ai/ec toute la Jînesse et tout le hon goût possibles. On annonça le souper. Villars, pour s'oter l'embarras de placer les convives, se mit à t;ible en disant gaîment : Qu^il etoit tr-èsrnauf-'ais niain-e des cérémonies , et que chacun s'arrangeroit bien sans qu'il s'en mèlàt. Rosny représentant Ja personne du roi, se mit prompteraent à la première place, dans la crainte que dom Simon , oui etoit de rang à la soutenir, ne la prît. Mais il lui dit que s' il ne s' agissait que de leurs deux personnes, il s^ empresserait de la lui céder, comme la politesse françoise V exigerait avec un étranger tel que lui. Dom Simon reçut de fort bonne grâce cç compliment. Rosny, <jui avoit rciusc de répouiU'e

dit à haute voix que le roi étant main- ^^9 h tenant bon catholique , il étoit temps qu'il lui donnât des marques de son zèle, \illars répondit qu'il étoit déjà dans le cœur le sujet le plus fidèle de sa majesté , et que s'il ne s'agissoit plus, pour en faire une profession éclatante , que de revêtir lécharpe blanche , il étoit prêt à la recevoir. A ces mots, Rosny en tira une de sa poche, et Villars ne l'eut pas plutôt mise, que, ne songeant plus à compasser

aux questions avant le souper , fit alors un n'cit circonstancié , qui fut écouté avec une aclmiratiou unanime. Les Espagnols et les ligueurs applaudirent à tous les traits de clémence du roi. Dom Simon dit : « Puisque nous nous trouvons ici réunis à 3) table, nous devons boire à la santé de nos maîtres, 5> qui ne sont point ennemis, car il ny a point eu 3) de guerre déclarée entre eux deux. » Parole pleine de sagesse, dit Sully, et qui engagea tous les convives k boire à la santé de Henri , ainsi qu'à celle du roi d'Espagne; enfiu le repas se passa très-gaùnenl et de fort bon accord, et sans un seul mot piquant de pnrt et d'autre. ^Mémoires de Sully, tom. 2 , pag. i>.Ç> et suivantes.

Voilà les idées sociales que l'on avoit il y a plus de deux siècles : je ne crois pas que nous puissions nous vanter d'avoir fait beaucoup de progrès en ce genre , surtout depuis vingt-cinq ans ; cependant la politesse , l'urbanité ne sont pas inutiles , même en

Eolitique. On sait qu'elles n'empêchent pas les rouilleries "entre les souverains; mais il est bien certain que le ton arrogant et l'oubli de toutes les bienséances produisent, dans ces grands démêlés , les haines nationales , et rendent, par l'aigreur dos urgociatioQs , les traités de paix plus difficiles.

'594* ses termes , il s'écria avec transport et avec l'expression énergique d'un soldat que la Ligue étoit exterminée; et se tournant vers la multitude attentive et charmée : Allons, morbleu, poursuivit-il, que chacun crie vive le roi! Le profond silence qui s' étoit fait pendant cette scène fut rompu à cette parole par une acclamation générale. Ces cris, redoublés avec une espèce de frénésie , joints au son de la grosse cloche et de toutes les autres , et à une décharge de toute l'artillerie , tant du fort que des différens endroits de la ville , « formèrent , dit Sully , un tuw mulle et un bruit capables d'inspirer j> la frayeur , si le sentiment de joie qui »> régnoit partout eut permis de jfaire at- » tention qu'il n'y avoit pas une maison » dans la ville qui ne tremblât de ce fré- *) missement. Ce son des cloches , dit j> Rosny au gouverneur , nous avertit » d'aller rendre à Dieu nos actions de » grâces dans l'église de Notre-Dame. » Rosny , quoique calviniste , y suivit le gouverneur et y entendit le Te Deum ; il ne s'en alla qu'après, au commencement de la messe.

Le lendemain , la ville de Rouen alla en corps chez Rosny pQiir le remercier d'un traité qui étoit son ouvrage et pour lui offrir un magnifique buffet de vermeil , que Rosîiy refusa vainement , et

qu'il n'accepta que pour le remettre au »^9i' roi : ce qu'il a toujours fait constamment dans toutes les occasions de ce genre.

Villars , précédé de quelques jours par Pvosny , se rendit à la cour ( i ). Il y arriva avec une suite de plus de cent gentils-

(i) Rosny, en retournant à Paris, s'aiTeta à Louviers : ce fut là que Tintrépide Bois-Rosé , célèbre par Tesealade du fort de Fécamp , sollicita Rosny contre lui-même. Bois-Rosé n'avoit jamais vu Rosny, et, sur de faux rapports, il le croyoit son ennemi. En arrivant à Louviers, dans l'auberge où était Rosny, il crut, par une méprise singulière, que Rosny étoit un autre seigneur de la cour, et il s'adressa à lui pour se plaindre du mauvais caractère et de la méchanceté de Rosny; il Guit par supplier ce seigneur, qui l'écoiitoit en silence, de lui obtenir une audieuce particulière du roi : Rosny le lui promit. En effet, Bois-Rosé, arrivé à Paris , fut admis dans le cabinet du roi, qui le reçut avec son affabilité ordinaire, mais qui, sans s'expliquer, lui dit seulement d'aller trouver le baron de Rosny , qui recevroit ses ordres pour terminer cette affaire. Bois-Rosé , charmé de l'accueil du roi, mais fortinquiet d'être envoyé à 1 homme qu'il supposoit son ennemi, se rendit en tremblant chez Rosny. A peine eut-il jeté les yeux sur lui , qu'il reconnut celui auquel il avoit fait tles confijences si indiscrètes; il se crut perdu et resta immobile. Rosny, sans lui faire le plus léger reproche , lui dit que le roi lui accordoit tout ce qu'il demandoit , et Rosny ajouta qu'il étoit charmé de le lui annoncer. La noblesse de ce procédé fut vivement sentie. Bois Rosé s'atlacha avec enthousiasme à Rosny, et lui fut entièrement dévoué depuis ce jour. Mémoires de StuUy, to-n. 2, pag. 333 et suivantes.

i)G HISTOIRE

»5i)4- hommes, dont quelques-uns étoient fl«» la première noblesse de France. Il aborda le roi d'un air à la fois noble et soumis et se jeta à ses genoux : le roi le releva , lui parla affectueusement , et sur-lechamp se mit à entretenir les courtisans des grandes actions de Villars, et avec un discernement qui sembloit leur donner un nouvel éclat. Ensuite Villars , apercevant le duc de Montpensier , alla à lui, en l'appelant son supérieur, et en se démettant du gouvernement en chef de Rouen qvii lui avoit été accordé par son traité. Celle action généreuse, à laquelle on ne s'attendoit pas , surprit agréablement le roi et toucha vivement le duc de jMontpensier, qui de ce moment admit Villars au nombre de ses amis les plus chers.

Henri ne séjourna que trois semaines

à Paris ; il n'avoit encore eu le temps

que de pardonner et de récompenser. 11

alloit se livrer tout entier aux affaires,

lorsqu'il apprit que le comte de INIansfeld

et le duc de jMayenne assiégeoient la

Capelle en Thiérarche ; le maréchal de

Biron n'avoit pu rassembler ses troupes

assez promptement pour l'en empêcher.

Mèzeray, Le roi partit de Paris le 1 1 mai , dans

Mémoires l'espérauce que la Capelle , qui étoit bien

'perefixe' fortifiée , pourroit se défendre assez de

temps pour lui donner celui de la se-

courir; mais les assiégés avoient capitulé ^5yîle 9 mai, après quatorze jours de siège. Le roi en eut un extrême déplaisir ; et par représailles , il alla sur-le-champ investir Laon. Ce prince n'ignoroit pas que la Ligue avoit mis cette place , déjà si forte par sa situation , en état de résister avec succès à quiconcjue oseroit Tattaquer. Après la prise de la Capelie , Si.'ge de jNLiyenne sétoit retiré à Laon ; mais ap- Laou. prenant que le roi s'en approchoit , il en sortit ; il y laissa son second fils , le comte de Sommerive , Jeanin et de Bourg ( i ) , avec cinq cents hommes de garnison.

Mayenne se rendit à Bruxelles pour y conjurer Tarchiduc Ernest de lui fournir de nouveaux secours, afin de ne pas laisser prendre une place de cette importance. Pendant ce temps , le roi , craignant que l'archiduc ne cédât aux instances de Mayenne , fit faire au président Jeanin des propositions de paix ; mais rien ne put ébranler Jeanin. Henri , irrité , eut recours à un moyen qu'il nemployoit jamais, parce qu'il ne peut réussir qu'avec les lâches, et sa grande âme ne soupçonnoit pas qu'on put l'être;

(1) Le même qui sortit avec l'tcharpe noire de la Bastille , dont il étoit gouverneur, et qui voulut aller rejoindre le duc de Mayenne. Il s'appeloit Antoine du Maine, suruommé de Bouig, ou du Bourg, «)u i'£jpiaas£e.

î594« mais , dans nn premier mouvement , il fit menacer Jeanin : on lui dit de la part du roi, que, s'il persistoit dans son opiniâtreté , il s'en repentiroit un jour. Jeanin répondit qu'il ne craignoit rien , parce que , tout magistrat qu'il étoit , il sauroit aussi bien qu'un guerrier mourir sur la brèche.

Dès les premiers jours du siège , le roi reçut des lettres de Paris , qui lui apprirent que le comte d'Auvergne ( i ) , avec d'Entragues son beau-père , commençoit les menées qui depuis faillirent à lui faire perdre la tête sur un échafaud , et que Paris se remplissoit de mal intentionnés et de séditieux. On mandoit encore au roi qu'il s'élevoit entre l'université et les jésuites de grandes disputes sur l'éducation de la jeunesse, que l'université vouloit interdire à la société des jésuites (2). Le roi envoya Rosny à Paris, afin d'avoir des lumières certaines sur ce qui s'y pas-

(1) Fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet. Il étoit beau-fils de François de Balzac, seigneur d'Entragues , parce que celui-ci épousa Marie Touchet, dont il eut Henriette de Balzac , marquise de Verneuil , maîtresse de Henri IV, et soeur utérine du comte d'Auvergne.

(2) Prétention fort injuste , car chacun est inailre de confier l'éducation de ses enfans à ceux qu'il juge capables de les bien élever. Cependant cette discus- 6'On fit un procès , porté au parlement , qui ne décida rien. Long-temps après , un grand homme

DE HENRI LE GRAND. 5g

soit. Rosny , impatient de retourner au *594^ si»^ge de Laon , ne passa que trois jours à Paris; mais ce temps lui suffit pour le mettre au fait des liaisons dangereuses du comte d'Auvergne , de d'Entragues et de sa femme. Leur maison étoit le rendezvous de tout ce que le roi avoit d'ennemis, soit dans la Ligue, soit dans le parti espagnol. On y tenoit , presque tous les soirs , des conseils secrets contre les intérêts et le service du roi.

Rosny , après avoir pris toutes ces informations, se hâta de retourner à Laon. Il arriva à trois heures après midi au quartier du roi , il trouva ce prince couché sur deux matelas posés à terre. Henri , duranttoutelanuit et la précédente, s'étoit tenu debout dans la tranchée , occupé à faire faire divers travaux dans la montagne , sur le penchant de laquelle est situé Laon. Il s'étoit tellement meurtri les pieds sur un terrain rocailleux , que toutes ces meurtrissures s'ouvTirent et formèrent de

trétat, le cardinal de Richelieu, dans son Testament politique , résout ainsi cette question :

« Il est raisonnable que les jésuites et les univer- )) sites enseignent à Tenvi , afin que l'émulation ai- 3) guise leur vertu, et que les sciences soient d'aui> tant plus assurées dans Tétat, qu'étant déposées » entre les mains de ces diflerens gardieusj, si les 3) uns venoient à perdre un si sacré dépôt, on puisse jj le ti'ouver chez les autres. «

JÎ'94- larges plaies. Henri demanda à Rosny s'il n étoit pas bien surpris de le voir au lit à pareille heure , et il ordonna de lever, en présence de Rosny, l'appareil mis sur ses pieds, afin, dit-il, qu'il pût connoîfrc i}u 'il nejaisoitpos le aouillet mal à propos : pensée, dit Sully, qu'il étoit impossible d'avoir; car on ne pouvoit accuser ce prince que de l'excès opposé.

Rosny rendit comyjte de sa commission , et le roi, informé de tout avec certitude, se contenta d'écrire à Paris, et de cliarger Chiverny, Pont-Carré et Bellièvre de veiller de près sur toutes les démarches des mécontens et des séditieux.

Cependant, le roi pressoit toujours vivement le siège de Laoïi. Les ennemis manquant de vivres, vovdurent en faire venir delà Fère;maisleur convoi de deux cents charrettes, conduit par sept cents hommes, fut défait et pris. Un autre convoi de quatre cents charrettes, escorté par douze cents fantassins et trois cents chevaux , essuya le même sort : le maréchal de Biron alla l'attendre dans une forêt voisine , avec seize cents hommes, moitié François et moitié Suisses, qui restèrent dans les bois vingt-quatre heures sans manger. Ces braves troupes exterminèrent l'escorte ennemie et s'emparèrent du convoi. Biron partagea avec Sancy, qui commandoit les Suisses, la

DE HENRI LE GRAND. Gt

gloire de cette action j à laquelle se trouva ^^0^- Itosny.

Après ces succès, le roi crut que Laon Péril où seroit bientôt en son pouvoir; mais il lui se trouve le vint de nouveaux avis que le duc de gence^cTes- Mayenne et le comte de Mansfeld , loin prit et son d'être rebutés par ces revers, neparloient activité. que de venir forcer les lignes des assié- Mémoires geans, aussitôt qu'ils auroient reçu les ^^ '^"''O^troupes qu'ils attendoient. Le maréchal de Biron et quelques autres se moquèrent de ces avis , qu'ils tournèrent en ridicule; mais Henri, qui ne négligeoit rien , envoya Givry ( i ) , escorté de trois cents chevaux , à la découverte , et avec ordre exprès de ne revenir qu'avec une parfaite connoissance de la situation et des forces des ennemis. Givry, au bout de trois jours, lui rappporta qu'il n'y avoit pas encore une seule compagnie endeçà de l'Oise, et que les Espagnols songeoient certainement plutôt à reprendre la route de Flandre que celle de Laon. Le roi , se reposant sur la fidélité de ce rapport , fit la partie, dès le soir même, d'aller diner le lendemain à Saint-Lambert , maison dépendante du domaine de Navarre, située au milieu de la forêt, où il se souvint qu'il avoit autrefois mangé des fruits et du lail âge pendant le

(i) Un neveu de celui dont on a déjà parlé.

6r2 HISTOIRE

e594- séjour qu'il fit dans sa jeunesse au château de Marie. Rosny et trente autres officiers raccompagnèrent. Le roi, avec sa suite, dîna gaimentà Saint-Lambert.

Après le dmer , il descendit dans le potager du château; il s'assit sur un banc, et comme il avoit passe une partie de la nuit précédente à visiter, selon sa coutume, les tranchées, les batteries et les mines, il s'endormit. Il faisoitun chaud excessif : Rosny et huit ou dix autres allèrent chercher de 1 ombre et de la fraîcheur dans le plus épais de la forêt , non loin du grand chemin delà Fère à Laon. A peine avoient-ils commencé leur promenade, qu'un bruit qu'ils entendirent du coté de la Fère les fit arrêter; ils prêtèrent une oreille attentive et ils distinguèrent un mélange confus de voix humaines , de claquemens de fouets , de hennissemens de chevaux, et un bourdonnement pareil au son des trompettes et des tambours , entendu dans le lointain. Ils coururent sur le grand chemin pour mieux entendre, et alors ils aperçurent distinctement , à huit cents pas devant eux , une colonne d'infanterie éti^ngère , marchant en bon ordre et sans bruit : celui que l'on avoit entendu étoit causé par les valets et les goujats qui suivoient , et par les conducteurs d'un convoi considérable d'artillerie qui escortoit.

Rosny et ses compagnons, en portant ^^9^ leur vue aussi loin qu'elle put s'étendre , crurent voir défiler après ces chariots un si grand nombre de troupes, qu'ils ne doutèrent point que ce ne fut l'armée entière des ennemis. Alors , revenant brusquement sur leurs pas, ils allèrent en toute hâte rejoindre le roi; ils le trouvèrent réveillé et secouant un prunier.

« Sire, s'écria Rosny , nous venons de » voir passer des gens tjui vous préparent » bien d'autres prunes, et un peu plus » dures à digérer. » L'explication se fit en peu de mots. Aussitôt , sans s'étonner , sans perdre de temps à faire des reproches à Gi vry , qui étoit présent , sur la fausseté de son rapport , le roi demanda son cheval et tous les ches aux de sa suite. Il monte le sien ; il part, on le suit; en même temps il ordonne, tout en courant, à une douzaine d'officiers d'aller promptement vers les différens logemens de cavalerie , dont il portoit toujours la liste dans sa poche, d'y répandre l'alarme, et de les presser de se rendre tous au quartier du roi; d'autres furent chargés d'aller vers l'infanterie pour la former en bataillons et la placer entre ce même quartier et les tranchées. Le roi montoit à cheval en donnant ces différens ordres, on en reçut plus de la moitié en le suivant tandis qu il couroit à toute bride; il rencontra d'autres offi-

Gc\ Histoire ^

^94- ciers , auxquels il réitéra les mêmes ordres avec la même justesse et la même étendue que s'il eût préparé , avec une mûre réflexion, le plan de ces dispositions. Grâce à tant de célérité et à cette admirable présence d'esprit , qui faisoit que rien n'échappoit à ce prince , et même dans les circonstances imprévues et les plus périlleuses, les ennemisnesurprirent personne : Ce ifui^ dit le duc de Sully, sauva l'armée du dernier malheur.

<< On pourroit , ajoute le même histo- » rien, s'en tenir à ce seul exemple, si j> l'on vouloit prouver de quelle utilité » il est pour un général d'armée, je ne » dis pas seulement de posséder cette quaj> lité de l'esprit qui fait embrasser d'une ). seule vue tous les cas, quoique infinis, » mais de connoitre les noms , la capacité , » les bonnes et mauvaises qualités, soit » des officiers , soit des différens corps de » son armée , afin de pouvoir sur-le-champ » les employer à propos suivant leur talent » et leur génie; d'en être connu soi-même » à son tour pour celui de tous les officiers j' généraux dont , la qualité de chef à part, » ils viendroient, dans une conjoncture » difficile, prendre l'avis comme le plus j> sage ; de savoir les attacher à leur métier » par goût, et de leur rendre la discipline » douce en ne les surchargeant jamais » d'ordres , et en les leur donnant toujours

» avec calme, précision et clarté, en les i394-

y accoutumant à n'y rien changer, ajou-

» ter ou diminuer; enfin à se faire res-

» pecter, admirer, sans inspirer cette ti-

» midité qui étourdit , ferme la bouche ,

y> et qui empêche de proposer un avis

" utile, inconvénient qui de tout temps

« a perdu tant d'armées et de chefs (i). »

C'est en détaillant la conduite et les grandes qualités de Henri , que Sully a tracé ce beau portrait d'un général d armée.

Le roi, par une inconcevable activité, mettant son camp hors dinsulte, fit sortir de ses tranchées assez de monde pour les couvrir sans trop les dégarnir, et rangea le reste de son armée en bataille devant ces tranchées, aussitôt que les ennemis , n'espérant plus le surprendre , lui en eurent laissé le temps. On ne songea tout le reste du jour qu'à prendre ses avantages pour une bataille. L'intention des généraux ennemis n'étoit pourtant pas de la livrer ; ils craignoient trop l'ascendant et l'habileté du roi pour oser se mesurer avec lui sans une absolue nécessité et surtout une formidable supériorité de forces et de position. Tout ce qu'ils prétendoient par cette manœuvre étoit d'engager le roi à lever le siège de Laon pour venir à eux ,

(i) Mémoires de Sullf, tom. 2, pag. 385. 2. G

* 5()4' espérant qu'en même temps , dans la confusion , ils pourroient faire entrer dans la place trois mille piétons et trois cents cavaliers , et qu'ensuite ils éviteroient le combat. Mais comme on ne sut leur intention que par les prisonniers qu'on fit dans la suite, personne parmi les royalistes ne douta qu'il n'y eût le lendemain une action générale. Au milieu du terrain qui separoit les royalistes des ennemis , il y avoit une colline isolée , presque ronde , d'une extrême importance par rapport à la ville assiégée , si les ennemis s'en étoient emparés : le roi y fit poser deux pièces de canon pour y soutenir un régiment , qui s'y logea et s'y retrancha ; Pvosny y fit faii'e une petite cabane, dans laquelle il s'établit. Le lendemain , les ennemis commencèrent une escarmouche avec toute leur mousqueterie , et s'attachèrent à se rendre maîtres d'un petit bois situé entre les deux camps; il y eut plus de cinquante mille coups de fusils tirés , mais avec si peu d'effet , qu'il n'y eut pas vingt hommes de tués , ni deux fois autant de blessés. La nuit vint , et les généraux ennemis , qui n'avoient nulle envie de s'engager phis avant , profitèrent d'une profonde obscurité pour faire sans bruit leur retraite vers la Fère. Henri , satisfait que ses ennemis se fussent couverts de honte par une entreprise

si mal conçue et si mal soutenue , les ^^oilaissa fuir, pour ne pas répandre du sang inutilement, et pour pouvoir parvenir sûrement à son but , la prise de Laon. La ville capitula, le 22 juillet, promettant de se rendre dans douze jours, si le La ville se duc de Mayenne , avant ce terme expiré , soumet. ne jetoit pas mille homme dans la place. INIayenne envoya en effet un secours, mais qui, étant arrivé près de Laon trop tard pour pouvoir espérer de surprendre les assiégeans , crut devoir attendre la nuit dans les bois, où il se tint caché le reste du jour. Par un hasard singulier , le roi étant allé ce jour à la chasse dans cet endroit de la forêt , ses chiens éventèrent Tembuscade : les ennemis , au nombre de neuf cents soldats espagnols , au lieu de se montrer et d'attaquer le roi , qui n'avoit que trois cents chevaux , imaginèrent qu'ils pourroient éviter d'être découverts en se séparant pour se mieux cacher ; mais les chiens ne cessèrent point de les poursuivre , et la troupe de trois cents chevaux du roi arrivant sur ces entrefaites, ils furent surpris dans un si grand désordre , que, sans qu'il fût besoin que les trois cents chevaux du roi s'en mêlassent , les valets de chasse presque seuls s'en rendirent les maîtres et les dépouillèrent.

Après ce dernier revers, les défenseurs

^594. de Laon, le jeune comte de Sommerive , fils de Mayenne , du Bourg et Jeanin , voyant qu'il leur ctolt impossible de résister au soulèvement de la bourgeoisie et de la garnison , jugèrent à propos d'avancer le temps marqué pour remettre cette place au roi. La garnison , en se rendant , obtint les honneurs de la guerre et sûreté pour toutes les personnes attachées au duc de INIa} enne , particulièrement pour son fils , le comte de Sommerive, qui, malgré sa jeunesse, commandoit dans la place. Le roi voulut le voir , loua son courage , et le chargea de porter à son père des paroles de paix.

La persévérance que Henri avoit montrée au siège de Laon , les rares talens qu'il y avoit déployés, ajoutèrent encore à sa réputation. Pendant ce siège et dans le mois suivant, plusieurs villes abandonnèrent le parti de Mayenne; les principales furent Château - Thierry , Péronne, Amiens, Dourlens, Beauvais et Noyon. Il ne resta plus à la Ligue , dans la province de Picardie , que trois villes , Soissons , Ham et la Fère.

Mémoires Le duc de Mayenne voyant Laon pris , de Sulijr. presque toute la Picardie dans le parti du roi , les principaux officiers de la Ligue et le duc de Guise lui-même disposés à faire leur accommodement avec le roi , ne songea plus , d'après les conseils de Jea-

DE HENRI LE GRAND. 6f)

nin , qu'à se borner à une seule province '^94. et à s'y rendre indépendant. Dans ce dessein, il jeta les yeux sur la Bourgogne , et il s'achemina vers cette belle partie de la France , après avoir laissé de bonnes ^ garnisons dans Dourlens, la Fère et Soissons. Outre qu'il tenoit déjà une grande partie de cette province , la proximité de la Savoie , de la Franche-Comté , de la Lorraine , des Suisses et de l'Allemagne , dont il se flattoit de tirer de grands secours, lui paroissoit devoir lui assurer tous les moyens de s'y maintenir. Ayant nourri long-temps l'espoir de s'élever sur le trône de France, le projet de se contenter de la simple souveraineté d'une province , loin d'être chimérique à ses yeux , lui paroissoit également facile et modéré. Parmi les désordres causés par les usurpations et les révoltes contre l'autorité légitime , l'un des plus frappans est cet esprit d'indépendance et ces prétentions outrées qui se répandent dans toutes les classes. Alors chatun s'élance hors de sa situation , non par l'instinct du génie et des talens , mais par le dérèglement d'une imagination qui n'a plus de frein: on croit tout possible, parce qu'on ne respecte rien ; l'ambition n'a plus de calcul raisonnable ; elle ne donne ni cet essor qui rend capable d'exécuter de grandes choses j ni cette persévérance qui assure

>594- le succès d'un plan bien combiné; elle est à la fois vague , indécise et sans mesure ; elle tourne les têtes sans élever les âmes : telle fut l'ambitîon de Mayenne et de presque tous les ligueurs; c'étoit plutôt un songe qu'une passion (i ).

Mayenne , dans son dessein de s'assurer la souveraineté de la Bourgogne, comptoit aussi sur l'Espagne , qui paroissoit entrer dans ses vues; mais les Bourguignons n'étoient pas d'humeur à choisir Courageu- un sujet pour leur maître. « Jamais , dit se conduite „ [q j^^c jg Sully , ils n'out douné des ^^„jj°yg' » preuves si éclatantes de leur fidélité » pour leur souverain. » Le duc ayant commencéparvouloirs'assurerdeBeaune en y faisant entrer une nombreuse garnison , les bourgeois se soulevèrent contre cette troupe, l'attaquèrent et Tobligèrent à se retirer dans le château. Ensuite cette vaillante et noble bourgeoisie se fortifia avec des barricades contre ce château , et , après tous ces exploits , elle appela à son secours le maréchal de Biron , auquel elle permit de se loger pendant six semaines avec sa petite armée dans l'enceinte de ses murs. Ces braves habitans

(i) Dans ce temps , un nommé Balagni , gouverneur de Cambrai, s'étoitfait déclarer souwerain de cette ville : ce potentat finit par rentlre lâchement cette ville aux Esjiaguols.

nourrirent la troupe royaliste à leurs dé- ^^9\pens , sacrifiant l'argent et tout ce qu'ils possédoient d'aussi bon cœur qu'ils exposoient leurs personnes. Ils partagèrent toujours les travaux et les périls des guerriers qu'ils avoient appelés ; ils attaquèrent en forme le château avec une batterie de douze pièces de canon , et poursuivirent leurs ouvrages si vivement , qu'ils chassèrent enfin la garnison des rebelles. On verra par la suite que la ville de Dijon montra le même courage et la même fidélité. La première tentative des Dijonnois pour rentrer sous l'obéissance du roi ne fut pas heureuse. Jacques Verne, maire de cette ville , et le capitaine Gau , ayant laissé pénétrer leurs sentimens pour le roi , furent dénoncés à Jeanin qui étoit alors à Dijon : Verne et Gau furent arrêtés ; on fit leur procès avec les rapides et brièves formalités qui sont en usage dans les temps de révolution pour ceux qu'on appelle criminels d'état : Verne et Gau furent condamnés à mort ; Jeanin eut la barbarie de leur faire trancher la tête. Dans ce même temps , Avalon, Maçon et Auxerre eurent le bonheur et la gloire de se soustraire à la tyrannie de la Ligue et d'ouvrir leurs portes aux royalistes. Henri dut la réduction d'Auxonne, autre ville de Bourgogne , à Claude de Bauffremont Seneçav , nouvellement re-

ïSoî- venu de Piome : le roi , en reconnoissance de ce service , lui donna le gouvernement de cette place. L'accommodement du duc de Guise , fils de celui qui périt à Blois , se fit peu de temps après le retour du roi à Paris. Le duc de Mayenne lui avoit donné le gouvernement de Champagne," que Guise avoit confié à Saint-Pol , officier de fortune , qui , par une ambition très- commune en ce temps, résolut de supplanter son maître et de s'approprier ce dépôt. En effet il se fit proclamer duc de Réthelois ; il bâtit une citadelle dans Reims sa capitale , afin de contenir les bourgeois, qui respectoient fort peu sa souveraineté. Il les surchargea d'impositions, il se fit abhorrer; mais il remplit ses coffres et s'enivra de sa puissance. Le duc de Guise arriva , et redemanda vainement son gouvernement. Saint-Pol lui prouva par d'assez bons raisonnemens qu'il n'y a jamais , entre des rebelles et leur roi , d'autre droit réel que celui de la possession actuelle; qu'il étoit duc de Réthelois , reconnu pour tel par les Champenois ; qu'il régnoit dans Reims , et qu'il y resteroit. Guise, outré de tant d'insolence , s'emporta : les deux usurpateurs de la Champagne en vinrent aux mains, et Guise tua d'an coup d'épée 1 arrogant Saint-Pol. Le duc de Guise se Vil par là maître de la province. Gomme

H étoit fort mécontent de Mayenne , on ^5*^4' n'eut pas de peine à le faire rentrer dans son devoir; il en étoit vivement sollicité par la duchesse de Guise sa mère. Le duc de Sully fait de cette princesse le portrait le plus aimable. « C'étoit, dit-il, une « droiture si vraie et .si naturelle , qu'elle » n'avoit pas même Tidée du mal ; un si j» grand fonds de douceur , qu'elle ne con- » noissoit pas davantage le plus léger sen- » timent de haine, de malignité, d'envie, » ou le moindre mouvement de mauvaise » humeur. Jamais femme n"a joint à une » conversation plus remplie de grâce un » tour d'esprit aussi fin et aussi délié , » une naïveté et une simplicité plus agréaw blés. Ses réparties étoient pleines de sel >• et de légèreté; onlatrouvoittout ensemy ble douce et vive, tranquille et gaie (i). » Ce portrait charmant méritoit d être retracé. Cette personne accomplie devint l'amie intime de Henri IV. Ce prince ne fut pas long-temps sans la connoître parfaitement, et de cet instant il oublia nonseulement tout son ressentiment , mais il agit à son égard avec toute la familiarité , la franchise et la confiance d'un ami sincère. Il chargea le chancelier de Chiverny , le duc de Retz et Beaulieu-Ruse d'écouter les propositions du duc de Guise

(i) Mèmoiret de Sully, tom. 2, pag. 421 et 422. 3. 7

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»«Jt)4 • et de les lui transmettre. Henri se montra si grand dans tout le cours de cette affaire, il y déploya une telle bonté, que Ton n'omettra aucun détail de cet intéressant récit.

Les trois hommes chargés par le roi de négocier avec le duc de Guise employèrent tant de détours, de petites finesses et de pédanterie politique , qu'au bout de dix jours on n'étoit pas encoi'e convenu des préliminaires. jMadame de Guise , désolée de toutes ces longueurs affectées , vint unmatin danslecabinet duroi; elle trouva ce prince tête à tête avec Rosny qu'il Accommo-tenoit par la main. Elle se plaignit au dément du j.q[ ^ ^y^ç- ^n enjouement qui lui étoit

duc de Gui- t • i ^•i ^ ' ',. •

gç ordmaire , de ce qu il lui avoit nus en

tête trois hommes qui alloient, disoitelle , lentement par trois chemins différens qui n'aboutissoient à rien : le premier , ne disant jamais rien de plus précis que ces mots : Il faut voir, iljaut aviser, jaisons mieux ! le second, ne s'entendant pas lui-même; le troisième , ne sortant jamais du ton grondeur. Le roi rit d'une plaisanterie qui peignoit parfaitement le caractère des trois négociateurs. Madame de Guise , se laissant ensuite emporter par son zèle pour le roi et par sa tendresse pour son fils , prit les mains de Henri , et , en les lui baisant malgré lui , elle le conjura de vouloir bien tendre les bras au

DE KKNRI LE GUAND. ^5

fine de Guise, et de lui donner à elle- ^^9^même la satisfaction inexprimable de voir rentrer sa famille dans les bonnes grâces (le son souverain. Elle parloit avec une si vive effusion de c<eur, que le roi, touché lui-même jusqu'aux larmes , lui dit : « E,h bien , ma cousine , que désirez-vous » de moi? je ne veux rien vous refuser. « Rien autre chose, reprit-elle, sinon de » nommer pour traiter avec mon fils celui » que votre majesté tient par la main. >' Quoi! répartit le roi, ce méchant huw guenot^ Vraiment , je vous Taccorde >' volontiers, quoique je sache qu'il est » votre parent et qu'il vous aime infini- » ment ( i ) . »

Rosny fut seul chargé de cette affaire. Il trouva d'autant moins de difficulté à conclare , que le duc avoit un pres-sant motif de terminer, que Rosny ignoroit entièrement. Il venoit de découvrir que la ville de Reims, qui étoit le plus beau présent qu'il put faire au roi , voulant se faire un mérite de rentrer de son propre mouvement dans l'obéissance, faisoit solliciter le reste de la province à s'unir à elle et en avoit déjà entraîné une partie. Ainsi le duc de Guise, cachant avec soin ses craintes à cet égard , se hâta d'accepter les propositions très -avantageuses faites

(i) Mémoires de Sullj-, tom. 2 , p. 4*^3 et suiy.

1S94. par le roî , et auxquelles il n'auroît eu aucun droit de prétendre , si l'on eût r.ranJeur connu sa véritable situation. Dès le lend'âme du demain an soir , le traité fut conclu et signé seulement par madame de Guise, ren'fixe. |es trois comiiiissaires du duc et Rosny^ h Suh"^^ ^^ i*^^^^ suivant , de grand matin , les JUézerar. députés de la ville de Reims arrivèrent à I*aris, ot, se rendant sur-le-champ chez Rosnv, ils lui dirent qu'il étoit fort inutile que le roi donnât de grandes récompenses au duc de Guise, parce que nonseulement il n'étoit plus le maître de la reddition de Reims, mais que les liabitans de cette ville offroieiit de le livrer lui-même au roi. Ils ne demandèrent point à parler au roi , ils dirent seulement qu'il leur sufiîsoît d'avoir son aveu par écrit. Ils offrirent à Rosny un présent de dix mille écus, qu'il refusa nettement; la délicatesse ne lui permettant pas, même avec le consentement du roi , de l'accepter dans cette occasion , après avoir été choisi comme médiateur par la duchesse de Guise. Rosny alla sur-le-champ rendre compte au roi de cette députation. Le roi n'avoit pas encore signé le traité : ainsi le duc de Guise se trouvoit entièrement à sa merci et hors d'état de faire une seule condition, le roi pou voit même lui reprocher d'avoir caché sa situation; mais, sans s'arrêter à ces réflexions, ce prince

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magnanime demanda à Rosny s'il avoit '^?4« signé le traité. Sur la réponse de Rosny ; « Vons aviez mes pouvoirs, dit -il; c'est » comme si je l'avois signé moi-même; » je n'y changerai rien. »

En même temps il ne voulut pas se montrer inseUvsibîe à l'affection de la ville de Reims; il se fit amener les députés, qu'il remercia en roi, en leur accordant une gratification considérable , et avec des manières si gracieuses et des expressions si honorables pour eux, qu'il les renvoya pénétrés de joie et d'admiration. .

Madame de Guise, au comble de ses vœux, demanda au roi de permettre à son fils de venir sans délai l'assurer luimême de sa reconnoissance et de sa soumission. On lui écrivit de ne point désirer d'autre sûreté que cette permission même, il accourut sur-le-champ (i). Il vint se jeter aux genoux du roi avec une émotion qui marquoit un repentir si sincère, que le roi, qui lisoit au fond de son cœur, loin de le recevoir avec une

(i) // ramassa, dit Sully , le plus quil put de ses amis pour venir à la cour. La magnificence de ce temps étoit , non d'avoir un nombreux cortège de valets , mais de paroître accompagné d'un grand nombre d'amis : ce bon air en vaut bien un autre. Cependant il tenoit beaucoup à l'esprit général cT insuneçtion de ce siccle ; cet esprit se conceuUasous

^^9^- sévère gravité, le releva affectneusemenî , l'embrassa par trois fois , l'honora ihi ïiom de son neveu, le combla de caresses , «t, sans éviter ni affecter de rappeler le passé , il lui parla du feu duc de Guise , *on père , avec éloges. Il dit qu'ils avoient été fort amis dans leur jeunesse , quoique soiwent rivaux auprès des dames; que les bonnes qualités du duc et une grande conformité d inclinations les avoient tous deux unis d'aversion contre le duc d'Alençon ; enfin , un ami qui veut se raccommoder avec son égal après une légère brouillerie ne pourroit avoir plus de grâce et montrer plus d'envie de plaire. « Tous >' ceux qui furent témoins de cet accueil »> ne pouvoient assez admirer qu'un roi « qui avoit tant de qualités pour se faire » craindre , n'employât jamais que celles i> qui font aimer. »

Le duc de Guise, pénétré de rcconnoissance, sut si bien convaincre Henri que son respect et son attachement seroient désormais inviolables , que , dès ce moment , Henri oublia sans retour tout ce qu'un autre en sa place auroit

Henri IV, se ranima après sa mort, et ne s'éteignit que sous le règne de Louis XIV. Jusque-là , ce qu'on appeloit des amis étoient des gentilshommes dévoués, dont on se faisoit escorter, avec linlention de prouver surtout que Ton avoit dans TtUt un parti considérable.

appréhendé du rejeton d'une maison qui 'Sg^ sî rtcenimcnt avoit fait trembler les rois ; il l'admit dans toutes ses parties de plaisir et dans sa plus grande intimité.

Quelques jours après , madame de Guise , entrant dans la chambre de Henri au moment où son fils présentoit la serviette au roi pour un léger repas que ce prince faisoit dans l'après-diner , elle dit avec une vivacité qui partoit du ctpur, que si jamais le duc manquoit à son devoir, elle le déshérileroit et le désavoueroit pour son fils. Le roi courut l'embrasser en lui disant : Que de son côté il pienoit pour h duc de Guise et pour toute sa famille les plus tendres sentiinens d'un père (i).

Le roi reçut le digne prix de tant de s;énérosité : il s'attacha pour jamais une illustre maison, recommandable et dangereuse par ses alliances, ses biens, son crédit , et même son audace passée. 11 neut point par la suite de sujets plus fidèles et plus affectionnés que ]NIayenne ( 2 ) et le duc de Guise, et ce dernier, comme on le verra , rendit au roi et à l'état les services les plus importans.

(i) Mémoires de SuUj, pag. 429 et suir.

(a) Mayenne ne se soumit (jae Tannée suivante.

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