LIVRE V
Siège de Codron. — Mëcontentement des hngaenots. — Sagesse du roi. — Attentat de Jean Châlel. — Expulsion des jésuites. — Dtclaratiou de guerre à l'Espagne. — Combat de Fontaine- Françoise. — Le roi prend pitié du duc de Mayenne. — Absolution du roi. — Soumission de Joyeuse. — Mort du maréchal d'Aumont. — Défaite des François. — Prise de Dourlens et de Cambrai par les Espagnols. — Accommodement du duc de Mayenne. — La bonne conduite du duc de Guise fait rendre Marseille au roi. — Le roi prend laFère. • — Désordre des finances sous la surintendance d'O. — Portrait du duc de Sully. — Assemblée des notables à Rouen, le j6 octobre iBgô. — Prise d'Amiens par les Espagnols — Le roi reprend la ville. — Préliminaires de la paix deVer- ■vins , iSgS. — Soumission de la Bretagne. — Conclusion de la paix avec l'Espagne. — Soins et travaux de Henri pour le bien public. — Intrigues de la duchesse de Beaufort. — Fermeté du roi , et «on amitié pour Rosny. — Confidence du roi à Bosny. — Beau discours du roi aux députés du
. clergé. — Mort de Philippe II, roi d'Espagne.
i594- l-JEPENDAî^T plusieurs rebelles résistoient encore au roi : le duc d'Epernon , qui , sans être ligueur , ou vendu à TEspagne, tyrannisoit la Provence , dont il étoit gouverneur , et sans que le roi osât encore le révoquer; Mayenne, humilié par les
t)E HE>RI LE GRAND. 8f
Espagnols qu'il dc^testoit , et repoussan!; 1594. toujonrs les offres et les bontés de son roi. La Ligne sesoutenoit encore en Bretagne , où lambitieux duc de jMercœur avoit introduit les Espagnols , dans Tespérance d'en faire une principauté indépendante. Il s'y défendoit courageusement, malgré les instances de la vertueuse Louise de Lorraine , sa sœur , reine douairière de France, qui le soliicitoit vivement de traiter avec le roi. Le maréchal Sif'ge de d'Aumont commandoit, avec une petite Cochon, en
1 !• i 1 it • Bretagne.
armée, les royalistes de cette province, et il assiégea le fort de Codron , défendu par une garnison espagnole. C'est avec Mezeray. un sentiment pénible qu'on est forcé de dire que le maréchal d'Aumont , cet homme intègre , ce sujet fidèle , ce valeureux guerrier , emporté par un excès de zèle pour le service du roi , donna à ses troupes un ordre sanguinaire, aussi contraire à l'honneur que révoltant aux yeux de 1 humanité. Avant d'entreprendre le siège , il défendit solennellement à ses soldats, sous peine de la vie (après une délibération de son conseil militaire) , de faire quartier aux Espagnols , alors même que ceux-ci rendroient les armes et se constitueroient prisonniers ! Il avertit que cette loi ne souffroit nulle exception , que chaque Espagnol devoit être massacré , fut-il blessé, désarmé, suppliant !
iSgi. On sait qu'il est des excès inse'parable-
ment attachés au fléau de la guerre : le général qui ne peut les empêcher dans le tumulte de l'action, en gémit , et le soldat en rougit après la victoire. Ces excès, regardés comme tels , n'ont aucune sinistre influence sur les mœurs nationales, parce qu'ils échappent dans rardem* des combats , qu'on les juge ensuite et qu on les désavoue. ISIais que penser d'un général François qui , après une mûre délibération , se décide à donner à la cruauté le caractère le plus atroce qu'elle puisse avoir , celui de la prévoyance et de la préméditation; qui, déshonorant la sagesvse et la dignité de ses conseils, ne les assemble que pour y organiser de sang froid la fureur, pour rompre les liens sacrés qui réunissent les nations, alors même que la discorde les arme les unes contre les autres, et qui, renonçant à ce pacte universel , par lequel la colère est tempérée par la loyauté et la victoire, adoucie par la clémence, annulle (sous peine de la vie ) par un ordre barbare tout es les
vertus généreuses, et proscrit la pitié?
Que deviendroient l'Europe et le monde entier, si ces idées se propageoient, si cette manière de faire la guerre devenoit universelle? Le plus grand malheur d'une nation n'est pas d'éprouver cka revers:
le courage les supporte, la sagesse les ré-
pare, et l'infortune, qui peut toujours ^^0^'s'allier avec la gloire, en est souvent le plus beau lustre.Maislemalheur au dessus de tous les autres est la perte des principes moraux puisés dans la nature , l'humanité, et affermis par la religion (i). L'ordre inhumain donné par le maréchal d'Aumont ne fut exécuté que par un petit nombre de brigands, indignes déporter les armes françoises , et cet ordre donna lieu à une action de générosité qui mérite d'être rapportée. Un soldat anglois sauva la vie à un Espagnol , l'emmena avec lui après le combat, le tint caché et le nourrit de sa paye. Le maréchal , instruit de ce fait, envoya chercher cet Anglois, qui
(i) Un (le nos anciens rois (Jean le Bon) a dit <iae si la vérité était bannie de la ten-e , on clei-roit la retrouver dans la bouche des l'ois ; on pourroit dire encore que si la morale étoit bannie de la terre, son refuge deuroit être dans la conscience de tous les hommes qui commandent aux auti'es , et même dans leur génie , car le premier de leurs intérêts ^ .comme le premier de leurs devoirs, est d'en maintenir les principes sacrés. Et combien la religion affermit ces maximes fondamentales de toute bonne législation ! Lorsque Dieu voulut témoigner son amour pour son peuple, il ne lui donna point l'empire de l'univers, il lui donna les Tables de la Z.oi; lorsqu'il voulut châtier l'ingratitude, la rébellion , l'idolâtrie , il permit à son prophète de briser ces précieuses Tables! — Ainsi, leplns grand crime que puissent commettre les grands de la terre, est d'employer la puissance à dénaturer ce code im-
'5y4- avoua tout, en ajoutant qu'il souPfrîroit la mort avec joie , pourvu qu'on accordât la vie à cet Espagnol. Le maréchal lui ayant demandé quel étoit le motif d'un si vif intérêt : « C'est, répondit le soldat, » qu'en pareille rencontre il m'a sauvé la » vie à moi-même, et la reconnoissance » m'obligea tout ce que je fais pour lui. » Le maréchal accorda la vie à l'un et à l'autre, et il combla de bienfaits le soldat anglois : libéralité d'autant plus louable , qu'en récompensant cette action ilsecondamnoit lui-même. Le fort de Codron fut pris d'assaut : le capitaine espagnol Praxeda le défendit avec une grande valeur , et se fit tuer sur la brèche ( i ). Le duc
mortel , dont les préceptes salutaires unissent toua ]es liommes civilisés , durant même les jours désastreux de la guerre : préceptes perfectionnés par le christianisme , mais si nécessaires à la conservation de tous les hommes rassemblés en société, que Dieu en a pose les bases immuables au fond de tous les cœurs qui ne sont pas abrutis par une entière ignorance. Ainsi , jadis les peuples païens du Nord ont fait sur la guerre des lois rigoureuses ; ils ont puni comme des lâchetés le manque d'un courage téméraire ; ils ont prescrit au soldat de combattre un contre tr'ois , de ne reculer d'un pas qu'assailli par le nombre , de braver la douleur et la mort , et de mourir en riant et en chantant : mais ils ont respecté les lois deriiumanité , ils n'ont ordonné ni la trahison ni l'assassinat. CVoycz V Histoire de Danemarck , par Mallet.)
(i) Le maréchal prit ensuite le ekâfeau de Cor-
J)E HENRI LE GRAND. 8j
5e Mercœur demeura maître du reste de la > Sgi- Bretagne ; mais d'ailleurs presque toutes les villes rentroient dans leur devoir. Au milieu de tant de sujets de joie, Henri étoit encore agité par de vives inquiétudes : elles n'étoient plus causées par le duc de ^layenne et par les Espagnols ; mais il avoit connu, par la conduite ir- Mccontenrégulière de plusieurs seigneurs de son |emeiit des parti, qu'il étoit entouré d'une foule de g^'o^esse da mécontens, et que les huguenots surtout roi. cherchoient à lui causer de nouveaux em-
lay, défendu par un officier nommé Fontenelle. Le maiéchal le fit menacer de ne point donner de quartier, s'il attendoit que son canon fût en batterie, quoiqu'au vrai il n'en eût point : Fontenelle fit répondre qu'il se rendroit , s'il étoit assuré que le maréchal eût en effet du canon. On lui permit d'envoyer un homme pour examiner les faits : le maréchal ayant enivré cet homme , lui fit voir de loin plusieurs chariots, en lui persuadant qu'ils étoient pleins de munitions ; on lui montra ensuite quelques canons èuentés et sans afiûts : cet homme alla rapporter qu'il avoit vu une grande artillerie, et J^ontenelle rendit la place. Mézeraj', qui rapporte ce trait , conte un autre stratagème de ce même temps : Un gentilhomme du parti du duc de Mercœur, qui menoit une centaine de chevau.%, aperçut , à peu de distance, un gros de troupes du maréchal d'Aumont : il rencontra , en fuyant , des ruches de mouches à miel posées près du chemin, à l'entrée d'un village; il se hâta de les renverser toutes sur le chemin : les mouches irritées se jetèrent sur les chevaux de ceux qui les poursuivoient , et les piquèrent si furieusement , qu'elles tfiireut toute la troupe ea désordre,
iSiji. barras. Ils tenoient des assemblées ge'nérales pour délibérer sur leurs affaires particulières: toujours disposés à s'isoler dans l'état, ils n'étoient encore ni sujets soumis et fidèles, ni citoyens. Ils envoyèrent au roi des députés, auxquels ce prince parla avec sévérité lorsqu'ils lui demandèrent des chambres mi-parties et un protecteur. Henri répondit qu'il ne vouloit point d innovation, quils n'auroient que ledit accordé par Henri HI en iSyy, édit très-favorable aux calvinistes. « J'en î^ sais, ajouta le roi, qui ont dit qu'il " falloit que le feu roi fût hérétique pour » avoir donné cet édit, tant il est avan- » tageux aux prote.stans. Mais le premier » qui s'ingérera dorénavant de tenir ce >' langage, je lui ferai faire son procès. » Cet édit est raisonnable , je le main- » tiendrai , et ne ferai rien de plus. A » l'égard d'un protecteur , je veux que » l'on sache qu'il n'y a d'autre protecteur » en France que moi , et que l'on suit » assuré que je ferai courir jfortune de la » vie à celui qui seroitsi osé d'en prendre » le titre. » Cette fermeté maintint dans le respect, et c'étoit beaucoup; mais l'esprit de rébellion et les défiances subsistèrent toujours. Parmi les huguenots, il s'en trouvolt plusieurs qui , connoissant la droiture du roi, lui étoient sincèrement attachés ; ce prince étoit instruit par
eux (les dispositions des autres. Les calvi- ^^d^nistes appréhendoient surtout que Henri, devenu catholique, ne fit la paix avec l'Espagne , et ne se joignît à celte puissance pour détruire teur secte. Ainsi , dans tous les conseils du roi , ils demandoient qu'on déclarât la guerre aux Espagnols, puisque, disoient-ils , ceux-ci lafaisoient effectivement en fournissant sans cesse des secours à la Ligue. Le roi hésitoit sur le parti qu'il devoit prendre. S'il faisoit la paix , la Ligue aussitôt toniboit entièrement d'elle-même ; mais , d'un autre côté, s'il déclaroit la guerre, outre l'espérance des avantages qu'il se flattoit d'en retirer, il occupoit des esprits audacieux et turbulens ; il calmoit leurs inquiétudes, et il préservoit le royaume des révoltes les plus dangereuses , car la Ligue n'étoit plus qu'un fantôme. Henri craignoit beaucoup moins les entreprises que le repos forcé des calvinistes, qui ne respiroient que la guerre, et pour lesquels la vie et tout l'usage qaon en peut faire n'étoient qu'un mouvement violent et continuel. Le roi se trouvant , au mois de d«''cembre , sur les frontières de la Picardie , tint plusieurs conseils : les avis y furent partagés sur la guerre , et le roi , jie consultant plus que l'intérêt de ses peuples et de l'humanité, prit le parti de faire la paix. Il la fit proposer à l'archiduc
i594- Ernest; mais l'archiduc répondit à ces avances par des demandes si déraisonnables , que le roi fut obligé de se déterminer à faire la guerre. Il revint à Paris le 27 décembre pour en accélérer les pré- Attentai paratifs. Ce jour même, un détestable asde Jean sassiii pensa ravir à la France quinze an- '** "^ ■ nées de prospérité et de bonheur. Le roi étoit descendu à l'hôtel de Schomberg , où logeoit la marquise de INIonceau ( i ) , Mezerar ^* ^^ s'étoicnt rendus plusieurs seigneurs PeTImu. pour lui faire leur cour. Comme le roi étoit là sans étiquette, il avoit permis à une fille nommée INIathm-ine , qui le divertissoit par ses folies , de rester dans la salle où il s'arrêta et dont la porte étoit ouverte. Ayant aperçu iNlontigny qui l'abordoit en s'inclinant profondément , il s'avança vers lui, et, tandis qu'il se baissoit pour relever et embrasser INlontigny , il reçut un coup de couteau qui lui cassa une dent et lui coupa la lèvre supérieure du coté droit. Se sentant frappé , il se retourna, et ses yeux tombant sur Mathurine , il dit : Jlii diable soit la folle, elle rn'a blessé. Mais celte fille niant le fait , fit une action qui prouva qu'elle n'étoit pas aussi folle qu'elle affectoit de le paroître ; elle se jeta précipitamment du côté de la porte , la ferma ,
(t) Gabriellç d'Estrée,
et jura qu'on lui arracheroit plutôt la vie »594que de laisser sortir personne. Rosny étoit présent. Voyant le visage du roi tout en sang, il crut que ce prince avoit reçu le coup dans la gorge ; il s'approcha de lui plus mort que vif; mais Henri , avec un visage tranquille et riant , rassura tout le monde. Les courtisans examinèrent aussitôt les visages de tous ceux qui étoient présens, dont plusieurs étoient inconnus; on remarqua dans la foule un jeune homme pâle et tremblant, il avoit cependant jeté à terre son poignard ; le comte de Soissons, qui se trouvoit à côté de lui , le saisit au collet en lui disant : « Misérable! c'est vous ou moi qui avons » blessé le roi! » L'assassin se défendit d'abord en bégayant , ensuite , perdant tout-à-fait la tête, il avoua tout.
Ce monstre s'appeloit Jean Châtel; il «toit fils d'un marchand drapier de Paris. Il fut mis entre les mains du lieutenant du prévôt de Thôtel et de. là conduit en prison.
Le bruit de cet assassinat s^étant répandu dans Paris y causa une consternation universelle ; mais lorsqu'on apprit que la blessure n'avoit rien de dangereux , les témoignages de la joie éclatèrent de toutes parts ; tout le peuple , de luimême , entraîné par une pieuse reconnoissance , se dispersa dans les églises 2. b
i594- pour remercier Dieu d'avoir préserve ce prince , qui , lui-même , pour achever de rassurer les habitans , alla se montrer dans les rues : sur le soir , il se rendit à Notre-Dame, où il fit chanter le Je Dcum en actions de grâces. On envoya , par son ordre , des couriers dans les provinces pour rendre compte de cet événement, et le roi écrivit même aux gouverneurs plusieurs lettres de sa main. Le lendemain, Jean Châtel fut interrogé. Il avoit fait ses études aux jésuites et les avoit finies sous les PP. Guéret et Guignard (i); cependant il assura que ces religieux n'étoient point complices du crime qu'il venoit de commettre. Le parlement fit faire la visite du collège des jésuites : Jean Guignard, l'un d'eux et bibliothécaire , fut trouvé saisi de plusieurs libelles faits contre Henri 111 et contre le roi régnant; on conduisit Jean Guignard et quelques autres jésuites à la conciergerie. Le bruit s'étant répandu dans Paris que les jésuites étoient les auteurs de cet attentat , la populace assiégea leur collège de Clermont, et eût mis en pièces tous ces religieux , si le roi n'y eut envoyé des gardes. Les jésuites ne furent
(i) Il étoit sorti des jésuites depuis plus de sept mois, et il fut prouvé qu'il n'avoit point conservé de coriespondaucc arec eux.
DE HENRI LE GRAND." Ql
pas les seuls inculpés dans cette affaire : 'Sg^. les huguenots accusèrent hautement les ligueurs , dont le nombre étoit encore considérable dans la ville. Les calvinistes , se rappelant d'affreux souvenirs , étoient prêts à saisir ce prétexte pour verser lo sang des catholiques ; mais le roi , par sa sagesse , sa vigilance , et les ordres qu'il donna, prévint d horribles représailles et un massacre semblable à celui de la Saint- Barthelemi.
Jean Châtel , condamné à mort , subit le supplice des régicides ; son père fut banni du royaume à perpétuité ; sa mère et ses sœurs obtinrent leur liberté , à condition qu'elles sortiroient de Paris et qu'elles n'y rentreroient qu'au bout de deux ans. Leur maison fut rasée, et le prix des démolitions fut employé à construire sur le même terrain une pyramide à quatre faces , sur lesquelles on grava le précis de l'arrêt du parlement , avec plusieurs inscriptions à la louange du roi.
Le P. Guéret, professeur de philosd- i:..j>, phie de Jean Chàtel , fut banni pour neuf années. Le P. Guignard , sur les écrits saisis chez lui , fut condamné , le 7 janvier iSgS, à être pendu. Il protesta de son innocence, assurant n'avoir eu aucune part aux écrits trouvés chez lui : on lui objecta qu'il étoit coupable du moins de contravention à l'arrêt qui , en pu-
'"'"jS. bliant l'amnistie, ordonnoit de brviler toutes ces sortes d'écritures (i). Il fut conduit devant l'église de Notre-Dame pour y faire amende honorable. Lorsqu ou lui dicta la formule pour demander pardon à Dieu , au roi et à la justice, il répondit qu il demandoit pardon à Dieu , parce que tout homme est pécheur , mais qu'il n'avoit point offensé le roi et n'avoit point de pardon à lui demander. On le mena à la place de Grève , où il souffrit la mort avec beaucoup de constance , après avoir exhorté le peuple à la crainte de Dieu et à l'obéissance pour le roi ; il fit même une prière tout haut pour ce prince.
Mémoires On ne peut s'empêcher de trouver de r Etoile, qye , surtout sous un tel règne , cette sentence étoit beaucoup trop rigoureuse, et qu'au Heu de la mort , on auroit dû se contenter de prononcer le bannissement.
La mort édifiante de cet infortuné a jeté sur sa condamnation un odieux verni»
d injustice.
(i)LeP. Daniel remarque , à ce sujet , que, si on eut fait le procès à tous ceux qui étoient dans le même cas , il auroit fallu condamner à mort tous les gens chargés du soiu des cabinets et des bibliothèques , où de semblables écrits étoient gardés et se sout conservés jusqu'à : os jours. On sait que, sans aucun esprit de parti, le seul goût des coUectious et des 'ivres rares suffit pour faire conserver arec soin des ouvrages repréhensibles et défendu».
DE HENRI LE GRAND. qB
- Les jésuites furent bannis du royaume : '^Q^- Fanèt du parlement étoit conçu en ces Expulsion
. * des jésuites.
termes : ,
« Les prêtres du collège de Clermont, f/eSullr^^ » et tous autres soi-disans de la société Mézeray. » des jésuites , condamnés , comme cor- « rupteurs de la jeunesse, perturbateurs » du repos public , ennemis du roi et de >^ l'état , à vider , dans trois jours de la j> signification de Tarrêt, hors de Paris » et autres villes et lieux où sont leurs i> collèges , et , quinzaine après , hors du >> royaume , sous peine , où ils seront w trouvés ledit temps passé , d'être pris w comme criminels et coupables du crime »> de lèse-majesté : les biens, tant meubles j> qu'immeubles à eux appartenans , em- » ployés en œuvi-es pitoyables , et distri- >» bution faite d iceux ainsi que par la >> cour sera ordonné ; et en outre fait w défenses à tous sujets du roi d'envoyer » des écoliers aux collèges de ladite so- V cièté qui seront hors du royaume pour » y être instruits , sous la même peine * du crime de lèse-majesté. »
Il faut avouer que ce terrible arrêt ne fiit motivé par aucune preuve contre cette société : des soupçons vagues , des imputations dénuées de faits positifs , ou , pour mieux dire , évidemment faites par la haine et l'envie , ne sauroient excuser la rigueur outrée d'une telle sentence.
iS.jS. i^es jésuites sortirent de Paris le 8 jan-
vier 159.5 : ils se retirèrent presque tous en Lorraine.
Dtclara- Le roi fit publier , au commencement tion de ^g cette année, un manifeste qui conte- TEspagne. ^^^^ une déclaration de guerre contre les Espagnols. On y reprochoit , avec raison , au roi d'Espagne d'avoir été Tune des principales causes de tous les troubles qui avoient si constamment agité la France depuis le règne de François II; d'avoir formé, soutenu la rébellion de la Ligue et les horreurs de la guerre civile , en fournissant aux factieux des secours d'hommes et d'argent , et en commettant toutes sortes d'hostilités contre les fidèles sujets du roi. Enfin , d'après tant de graves sujets de plaintes , Henri déclaroit la guerre au roi d'Espagne et à ses sujets , et commandoit aux siens de la leur faire sans relâche. Pour toute réponse à ce manifeste , l'artificieux Philippe II , proclamant , avec une dérision outrageante et perfide , de prétendues intentions pacifiques . donna un édit , par lequel il assuroit qu'il prétendoit entretenir la paix avec la couronne de France , et garder la confédération par lui faite avec les catholiques de ce royaume, avec ceux même qui s'en étoient départis , moyennant qu'ils y rentrassent sous deux mois : mais qu'il se déclaroit ennemi du prince
de Béarn , protestant d'ailleurs qu'il ^SgS. ïi'avoit point d'autre intérêt que de conserver la religion catholique et la France en bonne paix.
Le roi ne songea plus qu'à pousser vivement la guerre contre les Espagnols et le duc de Mayenne; et, pour en commencer les opérations et en préparer le succès , il disposa , avec son habileté ordinaire , toutes ses troupes dans les différentes provinces. Ce prince se rendit en Mèzeray. Bourgogne. Dijon s'étoit révolté contre le duc de INIayenne ; mais les habitans n'avoient pas assez de forces pour chasser les rebelles : Henri alla à leur secours. Avant de partir , il pourvut aux affaires Mémoires du dedans , en établissant un conseil ^^ Sully. pour les finances et l'administration du royaume. Le comte de Soissons désira vivement d'être nommé chef de ce conseil , et il l'insinua au roi, qui feignit de ne pas l'entendre ; car , ne pouvant compter sur son attachement et même sur sa fidélité, le roi étoit bien décidé à ne lui pas accorder une telle preuve de confiance. Il nomma à cette place le prince de Conti , qui devoit aussi , en son absence , remplir les fonctions de gouverneur de Paris. Il dit au comte de Soissons que , sachant que son goVit et ses talensle portoient tout entier vers la guerre, il le retenoit près de sa personne peur
gG HISTOIRE
i595. cette campagne. Le comte , dissimulant mal son dépit , en fit essuyer an roi tous les caprices; Henri les supporta avec une patience inaltérable , et d'autant plus , qu'il voyoit clairement que le comte , qui ne le suivoit qu'à regret, avoit le dessein de le pousser à bout , afin d'en arracher un ordre de se retirer ; mais il ne put obtenir une disgrâce : Henri se fit un jeu de lasser sa mauvaise humeur. En Combat tle arrivant à Troyes , où le roi fit sa pre- Fontaine- j^^i^j-g entrée, il apprit que le connétable de Castille, accompagné du duc de JNIayenne , étoit en Franche-Comté , à la tête de l'armée espagnole , dans le dessein de passer en Bourgogne pour aller secourir les châteaux de Dijon et de Talan (i). Sur cette nouvelle, Henri, s'étant fait amener , par le connétable de Montmorency et par le maréchal de Biron , les deux corps de troupes qu'ils commandoient , le comte de Soissons prétendit , contre toute espèce de raison , que sa charge de grand maître de la maison du roi lui donnoit le droit de conduire en chef toutes ces troupes en l'absence de sa majesté. Il savoit parfaitement, luimême , combien cette prétention étoit ridicule ; mais , cherchant un prétexte pour abandonner le roi , il s'attacha à
(i) Château fort, à une demi-lieue de Dijon.
fflui-là avec une invincible opiniâtreté. ^^gS. Le roi , pour lui oter cette idée , le pria , le sollicita comme il aurait pu faire sort fils ou son frère ( ce sont les ternies dont ce prince se servit en mandant ce détail à llosny ) : tout fut inutile. Le comte le quitta avec un feint mécontentement , et engagea la plus grande partie des gens de guerre qu'il avoit sous ses ordres à en faire autant. Voilà les choses que le plus grand et le meilleur des rois étoit obligé de supporter sans cesse , et sans que tant d ingratitude , de défections , de rébellions , aient jamais aigri son caractère , ou altéré sa douceur, sa patience et sa bonté. Ce prince hâta sa marche pour aller secourir Dijon et Talan. Aussitôt qu'il fut à Dijon , il alla visiter les fortifications , et, sans descendre de cheval , il fit faire , sous ses veux , de nouveaux retranchemens. Ensuite, suivant sa coutume , il marcha au-devant des ennemis avec une partie de ses troupes , auxquelles il donna Tordre de se rendre à Lux et à Fontaine-Françoise , où il les devança.
Il jugea que ce seroit pour lui un avantage considérable , s'il pouvoit trouver encore les ennemis occupés au passage de la Saône , n'eut- il avec lui qu'une poignée de monde.
Il n'avoit qu'un détachement de trois cents chevaux, dont une moitié étoient ar-
98 HISTOIUE
îogS. qiiehiisiers. Il alla avec cetteesrorte jusqu'à la Vîgeniie près du bourg de Sainte Seine. Lîi, il envoya avec soixante chevaux le comte de Mirebeau à la découverte, et il donna la même commission au baron d'Aussonville : pendant ce temps , il passa la rivière de Vigenne avec environ cent vingt chevaux , dans le seul dessein de reconnoître un terrain sur lequel il seroit peut-être obligé d'avoir une affaire. Il n'avoit pas encore fait une lieue, lorsqu'il vit revenir à lui assez en désordre Mirebeau , qui lui dit qvi'il avoit été chargé par trois ou quatre cents chevaux , qui l'avoient empêché de bien reconiioître l'ennemi ; le maréchal de Biron, arrivant dans ce moment, offrit d'aller savoir des nouvelles plus positives : INIircbeau et le baron de Lux le suivirent. Au bout de mille pas, il trouva , sur une colline, une garde avancée d'une soixantaine de chevaux , qu'il cliargea et dissipa : alors il vit clairement toute Tarmée espagnole s'approcher en ordre de bataille , et quatre cents chevaux , plus avancés que le reste de l'armée, qui poursuivoient cent cinquante François. C'étoit d'Aussonville que le roi avoit envoyé à la découverte en même temps que Mirebeau , mais d'un autre côté ; d'Aussonville , en fuyant , détourna l'orage sur Biron : le détachement ennemi l'attaqua à droite et
à gauche; de Lux fut très- maltraité et ^^9^même jeté à terre. Biron , qui avoit eu l'avantage de son côté , vola à son secours et rétablit sa troupe ; mais ensuite il fut chargé si impétueusement luimême par les escadrons ennemis réunis , vers lesquels il en vit encore s'avancer d'autres de la grande armée , qu'il prit le parti de la retraite. Celte retraite fut changée en une véritable fuite , sitôt que cette cavalerie ennemie se mit à sa poursuite. Il arriva en cet état à la vue du roi, qui envoya d'abord cent chevaux pour le soutenir : rien n'est plus difficile que d'arrêter une troupe qui fuit, surtout lorsqu'elle a Tennemi sur ses talons. Ces cent hommes prirent eux-mêmes le mouvement de ceux qu'ils venoient appuyer , et revinrent en fuyant. Dans ce moment terrible , on proposa au roi de fuir sur un excellent cheval turc , qu'on lui tenait prêt. J'ai besoin, non de conseil^ répondit-il, mais d'assistance. Il y a plus de péril à la fuite qu'à la chasse. Ce prince , voyant qu'il ne lui resloit plus de ressource qu'en lui-même, s'avança vers les fuyards sans se donner le temps de prendre son casque : il s'exposa à la rencontre des escadrons victorieux, qui composoient plus de huit cents hommes, n en ayant que trois .il appela ses principaux oflicierspar leur nom en s' écriant:
iSgS. A moi, messieurs^ suivez mctn exemple. Il se porle partout sans aucun ménagement pour sa personne. Dans cette activité (le mouvement, dans cette chaleur d'action et au milieu d'une confusion générale, il examine tout avec le sang froid et l'attention d'un observateur tranquille: Présence il s'aperçoit qu'un de ses officiers , LacutVespnt du ^^^^ -^ combattoit sans armure , ne
ve la vie à voyoït pas un ennemi prêt a le percer uQ officier, d un coup de lance, il lui cria : Garde , Locurêc : celui-ci se retourne et tue l'Espagnol. Le roi parvient à rallier la plus grande partie des fuyards; il fait deux corps du tout , et , se mettant à la tête de cent cinquante chevaux , il revient à la charge d'un côté , tandis que la Trimonille , par son ordre, en fait autant de l'autre avec pareil nombre, et se montre digne de seconder un tel chef. Sans cette intrépidité il ne seroit pas resté un seul de ces trois cents hommes, ainsi engagés au-delà d'ime rivière , devant un corps Mathieu, victorieux de cavalerie. Henri , frayant le chemin à ses soldats , se mêle ainsi , la iêtc nue , au milieu des six escadrons , les ouvTe et les fait plier; tout recule devant lui : il semble que son visage , entièrement découvert , épouvante l'ennemi ; que nul ne puisse supporter ses regards. Dans cette effroyable mêlée , le capitaine INIainville se tint toujours auprès du roi :
il gardoit un coup de pistolet chargé de iSgS. deux carreaux d'acier, pour le premier qui s'approcheroit du roi; il s'en servit si à propos contre un Espagnol qui s'avançoit vers le roi , qu'il lui perça la tête de part en part , et la balle vint siffler aux oreilles du roi (i). Biron , profitant de Tétonnement et du désordre de Fennemi , court rassembler le reste des fuyards , et revient avec cent vingt chevaux pour appuyer le roi : le moindre renfort suffit pour achever une déroute ; celle de cette avant-garde espagnole fut complète. Les royalistes alloient pousser jusqu'à un corps de trois cents chevaux, où étoit le duc de Mayenne , si le roi n'eût fait faire halte , parce qu'il aperçut des haies bordées de mousquetaires, dont il auroit fallu essuyer le feu. Peu après , deux troupes de cavalerie étant sorties d'un bois voisin pour revenir à l'attaque, le roi les chargea aussitôt, et, les ayant dissipées , revint se poster au lieu d'où il étoit parti , ce qu'il exécuta avec tant d'ordre et tle supériorité, que l'ennemi ne se racquitta en rien de sa perte , et que ce prince , dit le duc de Sully , remporta , dansun même jour et presque dans le même moment ,
(t) Hem i , depuis , ne parla jamais de pistolet, dit riiistorien Mafliieu , « qu'il ne se souvînt de ce )> coup, disant n'en avoii" jamais vu déplu grand.»
tSgS. Fhonneur de la plus belle victoire et fie la plus belle retraite dont Thistoire nous fournisse l'exemple. En arrivant à son premier poste , le roi trouva le comte de Chivernv , le chevalier d'Oise, Vitry , Clermont, Risse, d' Arambure , Lacurée , d'Heures , Saint-Géran et la Boulaye , qui arrivoient av€c leurs compagnies , composant , avec celle du roi , environ neuf cents chevaux. Ce nouveau renfort, qui hit aperçu des ennemis , fit croire au connétable de Gastille que toute l'armée royale arrivoit , et il n'osa hasarder une bataille. Il fit décamper son armée , regagna la rivière de Saône , et la passa sur xm pont dont il s'étoit assuré d'avance ; le roi le poursuivit et le harcela sans cesse jusqu'à ce qu'il se fût mis à couvert derrière cette rivière.
Après ce fameux combat , Lacurée , auquel le roi avoit sauvé la vie , en l'avertissant de prendre garde à lui , vint trouver ce ))rince , qui étoit encore à cheval, et, fui accolant la cuisse, il lui dit: «' Sire, il fait bon avoir un maître qui » vous ressemlde, car il sauve la vie au » moins une fois le jour à ses serviteurs ; « j'ai reçu aujourd'hui deux fois cette j> grâce de votre n^ajesté, l'ime, en ce j> qu'elle m'a fait participer au salut gé- « néral par les ordres qu'elle donne à j> chacun, et la seconde, quand il lui u
T)E HENRI LE GRAND. I o3
» pUi me crier: Garde, Lacurée. Voilà, » répondit le roi, comme j'aime la con- " servation de mes hons serviteurs. »
li est remarquable qvie , dans ce combat si prodigieusement inégal , où les troupes françoises se livrèrent avec tant d'ardeur , le roi ne perdit que six hommes: le maréchal de Biron fut blessé. Il demeura , du côté des Espagnols , cent trente hommes sur la place ; on leur lit soixante prisonniers ; ils emportèrent plus de deux cents blessés. Le roi , peu de jours après , écrivit à la princesse Catherine , sa sœur, la lettre suivante :
« iSIa chère sœur, tant plus je vais en » avant, tant plus j'admire la grâce que » Dieu me fit, au combat de lundi, où » je pensois n'avoir que douze cents che- » vaux à combattre ; mais il en faut « compter deux mille (i). Le connétable » de Castille etoit dans l'armée avec le j' duc de Mayenne , qui m'y virent et m'y » connurent toujours fort bien , ce que je. » sais de leurs trompettes et prisonniers. » Ils m'ont envoyé demander tout plein M de leurs capitaines italiens et espagnols , >' dont plusieurs , n'étant point prison- » niers , faut qu'ils soient des morts qu'on » a enterrés. Beaucoup de mes officiers
.^(i) Le roi ne p rie que Je Tavatit-garcle qu'il avoitcoicbaltue, et non Un gros de l'armce.
io4 înSlX)lRE
iSgS. „ et de jeunes gentilshommes, me voyant » partout, ont fait feu en cette rencontre » et y ont montré de la valeur beaucoup, » entre lesquels )'ai remarqué Gramw mont, Termes, la Trimouille, d'El- » bœuf, Boissy, Lacurée, Mainville, le « marquis de Mirebeau ( i ) , qui s'y trou- « vèrent sans autres armes que leurs }> hausse cols et leurs gaillardets , y firent « merveille. Ceux qui ne s'y sont pas « trouvés y doivent avoir du regret , car » j'ai eu affaire de tous mes bons amis , » et vous ai vue bien près d'être mon » héritière. Je me porte bien, Dieu merci, -» et vous aime comme moi-même. »
Par cet exploit, la fidèle Boin-gognese trouva tout entière rendue à son souverain. La ville de Dijon, ainsi que toutes les autres villes de cette province, avoit prouvé son attachement à la cause royale par un zèle sincère et les actions les plus courageuses. Henri s'empara encore d une grande quantité de petites villes de Franche-Comté. Cette campagne de Henri en Franche-Comté, dit le duc de Sully, l'emporte, dans l'esprit de bien des connoisseurs, sur tout ce qu'on lui avoit vu faire jusque-là. 11 auroit poussé beaucoup plus loin ses avantages, si les Suisses ne
(i) Fils de Jacques Chabot , marquis de Mii"»beau , comte de Charny.
DE HENRI LE GUAND. IO:j
l'enssent prié de retirer ses troupes, et ^^qS. «l'accorder à cette province la neutralité dont elle avoit toujours joui. Le roi avoit reçu de grands services des Suisses , nation loyale, dont les valeureux soldats, naturalisés en France par leur courage et par leur zèle pour le sersâce de nos rois , n'ont jamais été regardés dans nos armées comme des troupes étrangères : Henri , pour leur témoigner sa reconnoissance , leur accorda ce qu'ils demandoient ; il remit même en liberté les villes quil avoit prises dans la Franche-Comté. Après ces succès , il ne resta plus d'espérance au duc de Mayenne. Il avoit repoussé les bontés du roi avec tant d'opiniâtreté ; le président Jeanin , par ses ordres , avoit eu l'audace d'écrii'e à ce prince des lettres si peu mesurées et même si insolentes ( i ) , qu'il étoit impossible que, dans une situation désespérée , il put concevoir l'idée Le roi de recourir enfin à la clémence d'un prend pitié prince qu'il avoit offensé de tant de ma- 5:^"
* ., ^ ,, , . . ,, Mayenne.
nieres et avec tant d obstination : d un ,,
/ •! '11 \in Mémoires
autre cote, il ne pouvoit attendre de 1 Ls- de Sidly. pagne ni secours personnels, ni protection d aucun genre. Des lettres interceptées lui avoient appris que le duc de Feria étoit son ennemi mortel. Ce seigneur espagnol jouissoit d'un grand crédit à sa
(i) Voyez les Mémoires de Sullj:
1595. cour, et Mayenne avoit vu clans les lettres interceptées que le duc ds Feria parloit de lui avec le dernier mépris; INlayenne lui avoit même à ce sujet envoyé un cartel qui ne fut point accepté. Il écrivit au roi d'Espagne ; il ne reçut que des réponses peu satisfaisantes : tant d'affronts joints à tant de revers lui firent connoître que les talens, le courage et l'élévation du rang ne sauroient préserver des plus profondes humiliations les rebelles qui s'unissent aux étrangers , et qui les appellent en s'arnianl contre leur souverain et leur patrie. Dans cette extrémité, Mayenne songeoit à se retirer cliez le duc de Savoie ; le roi eut pitié de sa situation. C'eût été beaucoup de céder à ses supplications, la clémence royale fit plus : semblable à la divine et suprême miséricorde , elle le j>révint. Henri lui fit dire qu'il étoit disposé à le recevoir dans ses bonnes grâces ; qu'en attendant que l'on convînt des conditions de leur réconciliation, il pouvoit se retirer dans la ville de Chàlons, qu'il trouveroit les chemins libres j)our s y rendre, et qu'il ne seroit ni assiégé, ni investi. Mayenne profita avec joie de ces bontés inattendues ; il demanda se\doment , pour Thonneur de son caractère , de ne reconnoitre publiquement le roi cpie lorsqu'il auroit reçu rai)Solution.
Alisolution L'expulsion dç France des jésuites au-
du roi.
roit dû naturellement nnire aux intérêts ^^.jS. (le Henri à la cour de Rome. Clément VJII aimoit particulièrement cet ordre religieux, où les études étoient si parfaites, et qui, par ses missions, ses travaux apostoliques et littéraires , avoit rendu de si grands services à la chrétienté : mais ce pontife , qui observoit en secret la conduite du roi , bien convaincu de sa sincérité , n'écouta que la justice et la religion ; il fut sourd aux intrigues, aux prières et aux menaces de l'Espagne , et il montra dans toute cette affaire autant d'impartialité que de droiture. D'Ossat et du Perron (i), ambassadeurs du roi, étoient chargés de suivre les négociations; le vertueux et savant cardinal Tolîet , ^ quoique Espagnol et jésuite, les seconda avec zèle, ainsi que le grand duc de Toscane , la république de Venise , les neveux du pape , et le plus grand nombre des cardinaux; celui de Joveuse, qui avoit encore son frère dans la Ligue, fit paroître un grand désintéressement, et agit auprès du pape avec la plus utile activité (2).
(î) D'Ossat fut depuis cardinal, et a laissé des lettres intéressantes. Du Perron, évêque d'Evreux ( cardinal aussi par la suite ) , l'ut l'un des plus savans hommes de son temps.
(2) Le plus grand nombre des écrivains du dix- Imitiénie siècle, ennemis de l'Eglise, c'est-à-dire Je lu religion, ont supprimé dans leurs ouvragta
loS HISTOIRE
»5<)5. Le pape ayant choisi le 1 7 septembre
iSgS pour donner l'absolution au roi, il en fit la cérémonie avec une imposante solennité. Jamais cette superbe capitale , jadis souveraiue profane et belliqueuse des nations , et depuis reine paciiique et
tous ces détails , parce qu'ils honoroient Ja cour rie Rome. Ils ont injurié et calomnié les ministres de la religion pendant cinquante ans; ils n'ont jamais rtcherché dans Fliisloire ecclésiastique que les mauvais papes et les mauvais prêtres , toujours en exagérant leurs torts et souvent en leur en attribuant d'imaginaires. Il n'y a point de classes de la société qui ne fiât flétrie par un semblable déchaînement. Si une jouissante société de deux cents personsies formoit la même conjuration contre les rois , les nobles , la magistrature, etc., elle rcussiroit de même, en persi tant pendant un demi-siècle : par exemple, en publiant sous toutes les formes, sérieuses, légères, comiques, dramatiques, l'histoire et les fautes de tous \^s juges corrompus, de tous les magistrats iniqueSj de tous les iunocens condamnés \ en se permettant toutes les inventions et tous les mensonges utiles à ce projet ; en passant sons silence les bonnes actions qui ne sont pas connues de tout le monde, et de temps en temps fabricant de petites anectlotes injurieuses à la mémoire des grands magistrats, afin d'afToiblir le respect qu'inspirent les noms de d'Aguesseau , de l'Hôpital, de Harlay, de Mole, etc. , etc. Après de semblibhs travaux et une telle persévérance, la multitude, dont l'esprit général est superficiel et frondeur; la multitude, qui donne toujours raison à l'emphase qui l'émeut et 'i la malignité qui l:i fait rire ; la multitude , enfin, moqueuse et légère, concluroil et aflfîrmeroit que l'on doit redouter, mépriser, abhorrer la magistrature et supprimer tous les tribunaux.
DE HENRI LE GHAND. IOQ
céleste de l'Eglise ; jamais Piome , dans ses i SgS. jours de splendeur, n'offrit luie pompe plus touchante! On vit un peuple immense rassemblé dans le plus beau temple que la religion ait élevé à l'Eternel: on vit im pontife orné de toutes les vertus, un digne vicaire de Jésus-Christ, remplir lune de ses plus augustes fonctions, celle qui retrace le mieux son origine sacrée et le maître divin qu'il représente; on le vit s'asseoir sur la chaire de l'apôtre pénitent, pour pardonner et pour bénir.
Qu'elles furent solennelles ces paroles de paix, de clémence et d'amour ! Elles donnoient à la fragile puissance humaine un appui solide, une base inébranlable ; elles assuroient au fond de toutes les consciences les droits disputés du héros qui devoit régénérer la France; elles consacroient la gloire, le règne et l autorité de Henri le Grand! On sait que la mission du souverain pontife n'est point de distribuer les couronnes de la terre, de les ôter oa de les rendre, mais il n'appartient qu'à lui seul de sanctifier la majesté du trône, et dé proclamer le Roi Très- Chrétien.
Aussitôt que le pape eut prononcé les der- Le pape niers mots de l'alssolulion , on entendit donne au
de toutes parts le bruit des trompettes et T^V " 1 t 1 1 - ]-i 1 lution.
clés tambours, auquel répondit le canon
du château Saint-Ange. Le cardinal de
Joyeuse chanta le 2'eDeum, et fit mettre
IIO HISTOIRE
»5y3. les armes de France et de Navarre snr là porte de son palais; la ^ ille fut illaminéc; le peuple donna, par ses acclamations, les témoignages de la plus grande joie , et les habitans de Rome, de toutes les classes , s'empressèrent , après la cérémonie, d'acheter le portrait du roi, qu'on avoit eu soin de faire graver d'avance. La bulle d'absolution fut expédiée quelques jours après, et envoyée aussitôt en France.
Espiit de « Les conditionsde l'absolution étoient, la Li^ue. ,, pour la plupart, des clauses de police » ecclésiastique : on faisoit promettre au » roi qu'il ne nommeroit aux bénéfices j) que des personnes d'une foi non sus- » pccte; qu il protégeroit le clergé; qu'il w révoqueroit les libéralités faites aux » dépens de l'Eglise; qu'il ratifieroit tous » ces engagemens entre les mains du légat » qui seroit envoyé en France , et qu'il » notifieroit publiquement à tous les » princes catholiques sa résolution de » vivre et de mourir dans la foi apostoj> lique et romaine. Le pape imposa aussi » des obligations yjersonnelles , conmie j) de réciter des prières marquées, d'en- » tendre la messe tous les jours, d«; bâtir » des monastères des deux sexes en dif- « férentes provinces , et de fonder des i> maisons de charité. »
Les suppliques données au pape, au
DE HENRI LE GPvOD. III
nom (lu roi et les bulles de Sa Sainteté, ï5g5. furent rédigées de manière à ne porter aucune atteinte à la dignité royale; on eut soin qu'aucune expression ne pût donner à entendre que Henri, pour se maintenir sur le trône de ses ancêtres, crut avoir besoin du consentement du pape.
Pendant que ces choses se passoient à Rome, le roi étoit à Lyon, afin de se trouver plus à portée de rendre la tranquillité au Languedoc et à la Provence.
Le maréchal de Joyeuse avoit quitté Mèzaray, les capucins pour se mettre, dans cette ^^*^'""y''^* partie de la France , à la tête de la Ligue; ' ^ " "^* il commandoit depuis long - temps en Languedoc , mais avec une douceur , une niodéiation et \\n désintéressement d'autant plus admirés , queces qualités étoient extrêmement rares pai'mi les principaux chefs de tous les partis de ce temps. II retenoit sous son obéissance Toulouse, Narbonne, Rodez, Carcassone et quelques autres villes. Quoiqu'il n'eût pas une armée considérable, le roi n'avoit encore pu l'en déposséder. Mais, instruit par des Soumission lettres de Piome, du cardinal son frère, 'le Joyeuse. que le pape se disposoit à doimer l'absolution au roi, il se tint seulement sur la défensive. Lorsque le roi fut à Lyon , il le fit sonder sur ses dispositions , et Joyeuse accepta la trêve que Henri lui offrit.
La Provence étoit toujours en proie à
iSo^.
la tyrannie du duc d'Epernon , qui s'y niainfenoit malgré les ordres du roi.
Ce prince y avoil envoyé Dufresne, conseiller d'état, poiir engager le duc à céder de bonne grâce ce gouvernement au duc de Guise , en l'assurant que sa majesté le récompenseroit d'une manière digne d'elle. Le duc , qui nétoit ni ligueur ni royaliste, qui ne vouloit être que d'Epernon indépendant, répondit qu'il avoit arraché cette province au duc de Savoie et à la Ligue aux dépens de son sang et de celui de ses parens et de ses amis; qu'on ne pouvoit lui en oter le gouvernement sans porter atteinte à sa réputation; qu'il s'y maintiendroit et ne le quitteroit qu'avec la vie. Dufresne , après avoir fait de vains efforts pour l'adoucir, lui déclara qu'il avoit ordre du roi de lui dire que , s'il persistoit dans sa rébellion , il viendroit lui-même le chasser de cette province, pour lui faire sentir le poids de toute son indignation. « Eh bien, s'écria » le duc avec fureur, qu'il y vienne, je » lui servirai de fourrier , non pas pour » lui préparer les logis , mais pour brûler » tous ceux qui seront sur son passage. » ÎNIalgré ces insolentes rodomontades, il signa, quelques jours après, vme trêve que le roi lui avoit ordonné de faire avec le duc de Guise, mais qu il observa trèsmal.
DE HENRI LE GRAND. Il3
Le duc de jSIercœur, toujours can- ^^gS. tonné dans la Bretagne , dont il possédoit une partie , étoit soutenu par un corps de troupes espagnoles; mais le roi lui opposoit l'un des plus grands généraux de ce temps , le maréchal d'Aumont. Depuis que le roi lui avoit confié le gouvernement de cette province , non seulement le maréchal avoit empêché le duc de Mercœur d'y faire le moindre progrès, mais il lui avoit enlevé plusieurs places. Le maréchal poursuivoit le cours de ses succès avec ce zèle d'attachement dont l'activité peut surpasser celle que donne la jeunesse. Il assiégea la forteresse dé Comper , et , s'exposant avec 1 ardeur d'un soldat , il reçut un coup d'arquebuse, qui lui cassa les deux os du bras, entre le coude et la main. Lorsqu'il fut frappé , il ne dit que ces mots : J'en tiens. Il mourut à l'âge de soixante-dix ans , Morf dx* quinze jours après avoir reçu cette blés- raaitclial sure. Le roi , les officiers , les soldats , *^"^'^'^'toute la France , furent également sensibles à la perte de ce grand homme. Le roi dit publiquement qu'il perdoit en lui un sujet >et un ami fidèle, un général aussi recommandable par sa modestie , son désintéressement , que par son habileté , son intrépide bravoure et sa rare prudence. Malgré les divisions qui déchiroient la France , il obtint l'estime de
Il4 HISTOIRE
ï^yj- tous les parfis. Turquatid , maître des requêtes , digue par sa probité d'être son ami intime , reçut ses derniers soupirs. Le maréchal le chargea , en mourant , de dire au roi qu'il ne regrettoit la vie que parce qu'il en avoit consacré tous les instans à son service , et de recommander à ses enfans de suivre son exemple , de n'oublier jamais << que la véritable gloire }> est de mériter la réputation d'un homme 3> de bien , et de rester inviolablement » fidèle à la religion , à son pays et à son 3' roi. » On peut juger , par la conduite de ses descendans , que ces belles paroles dans la bouche de ce héros expirant furent à la fois un oracle et une prophétie.
Le roi étant encore à Lyon , y vit le brave Lesdiguieres. Lorsque ce dernier arriva dans la ville , accompagné du jeune Créqui son gendre, Henri étoit à clieval, courant la bague dans la place de Bellecour. Lesdiguieres, qui l'avoit toujours si bien servi , étoit depuis long-temps séparé de lui : le roi , transporté de joie en l'apercevant de loin , pique vers lui , et, l'ayant joint, il mit pied à terre et l'embrassa à phisieurs reprises. Quels services ne seroient pas récompensés par un accueil public si cordial et si touchant d'un tel souverain ? Après avoir réglé plusieurs affaires , le roi se rendit en Pi-
DE HENRI LE GRA>^D. I l5
cardie. Il y trouva un grand désordre, i^gS. causé par la mort de Henri d'Orléans , duc de Longueville , qui avoit été tué , par un étrange accident , en visitant les places de son gouvernement. Comme il entroit à cheval dans la ville de Dourlens, à huit lieues d'Amiens, en s'entretenant avec le capitaine Ramelle, la garnison , rangée en haie , tira , pour lui faire honneur , une salve de mous({ueterie ; au même instant , une balle égarée jeta Ramelle par terre et blessa mortellement le duc de Longueville, qui mourut deux jours après; prince modei>te et plein de courage, que le roi regretta comme l'un de ses plus fidèles serviteurs, et dans un temps où il en auroit eu le plus de besoin.
Les Espagnols avoient commencé de bonne heure la campagne en Picardie.
Le comte de Fuentès , leur général , avoit une armée de douze mille hommes de pied , de trois mille chevaux et vingt pièces de canon. Il prit le Catelet, mauvaise place , mal pourvue de munitions , et il alla attaquer Dourlens. Le comte de Saint-Pol, le maréchal de Bouillon et Famiral de Villars, unirent leurs troupes ensemble, dans le dessein de faire lever le siège sans attendre le duc de Nevers, qui n'étoit qu'à une journée d'eux avec cinq cents chevaux et sept cents fantas-
IlG HISTOIRE
jS^S. sins. Le roi avoit donné an duc de Nevers , depuis la mort du duc de Longneville , le commandement des troupes de Picardie; mais le maréchal de Bouillon ne vouloit pas lui obéir : cette jalousie et la mésintelligence qui s'établit entre Bouillon et Yillars furent les véritables causes des malheurs d'une journée fatale à la France. De Rosne, officier françois d'un g;rand talent , attaché à la Ligue , instruit de la mésintelligence qui régnoit entre les chefs royalistes , soutint , dans le conseil espagnol , qu'il falloit aller audevant des François et les combattre :
D.'faite des son avis l'emporta. Comme il étoit le Trauçois. maréchal de camp de toute l'armée , Fnentès , qui connoissoit sa capacité , fit exécuter tous les ordres qu'il donna. De Rosne , après avoir pourvu à la défense de tous les retranchemens , mit ses troupes en bataille et vint attaquer les François. On ne donnera point le détail de cette action , parce qu'elle est diversement racontée par les partisans de Bouillon et par ceux de Villars , et qu'il n'y a pas de témoignages assez certains pour condamner affirmativement l'un ou l'autre de ces grands généraux. Sully , dans ses Mémoires, accuse nettement Bouillon d'avoir mené les troupes catholiques à la boucherie, afin de perdre Villars, qu'il abandonna. Mais on ne doit pas dissi-
muler que Sully avoit toujours haï le ^•'9^duc de Bouillon, et qu'il étoit l'ami intime de Villars, qui fut la victime de ce malheureux combat. Il paroit certain que Bouillon fit trop promptement sa retraite pour conserver ses troupes calvinistes , pendant que celles de Villars furent taillées en pièces après avoir trèsvaillamment combattu. \ illars fut fait prisonnier avec un gentilhomme nommé Sesseval ; ils furent massacrés tous les deux de sang-froid par les Espagnols , qui leur reprochèrent d" avoir abandonné un parti qui les avoit comblés de bienfaits. Tel est le sort de ceux qui n'ont pas constamment suivi la ligne droite du devoir : quand ils y rentrent , ils laissent à ceux dont ils se détachent le droit de les accuser de désertion et d ingratitude. Cette victoire des Espagnols les rendit P"^ ^" maitres de Dourlens , qu'ils prirent d as- i^^^ £g. saut , et où ils massacrèrent près de deux pagnois. mille personnes , sans distinction d'âge ni de sexe , en criant que c'étoit la revanche de Ham (i). De là les Espagnols allèrent mettre le siège devant Cambrai.
(i) Où (l'Humîtres étant entré, fit main-basse sur la garnison espagnole, dont huit cents hommes furent tués et les autres faits prisonniers ; mais ce "fut un combat et non un carnage : ainsi , Ihorrible massacre de Dourlens n'étoitpoiat aae reprétaille.
Il8 HISTOIRE
iSqS. Après une vigoureuse résistance , elle Prise (Je capitula et fut prise. Tous ces désastres par"lerEs- *>ffli§J^rent sensiblement le roi , dont les pagaols. armes n'étoient triomphantes que dans les lieux où il se trouvoit. Son plus grand chagrin fut d avoir perdu en si peu de temps ses trois meilleurs généraux , et des hommes du caractère le plus estimable, le maréchal d'Aumont, le duc de Longueville et Villars.
Henri étoit à Beauvais lorsqu'il reçut ces déplorables nouvelles : il montra aux ducs de Bouillon et de Nevers le mécontentement qu'il éprouvoit de leur conduite et de leur mésintelligence , véritables causes de tous ces revers. Il tint un conseil , et déclara qu'il avoit résolu de rassembler ses troupes et d'aller aux ennemis; le duc de INevers lui dit qu'il ne croyoit pas que sa majesté dût s'exposer à un si grand danger. « Cela est j> bon pour vous , répondit Henri , qui » n'en avez approché que de sept lieues. » Ces paroles étoient foudroyantes dans la bouche d'un roi qui ne disoit jamais rien d^insultant , et qui , par ses actions et par son caractère, étoit devenu le juge suprême de l'honneur! Le duc atterré ne répliqua rien ; mais ce mot cruel fit une si profonde plaie au fond de son cœur , qu'il tomba malade et mourut au bout de quinze jours. Le roi en eut, avec rai-
son, un extrême regret. Durant la ma- iSgS. ladie du duc, il l'envoya visiter plusieurs fois et lui fit dire qu'il iroit le voir; consolation superflue: toute la puissance et toute la bonté de Henri ne purent réparer le mal qu'il avoit fait par un mot échappé dans un mouvement d'humeur.
Le duc le fit remercier en ajoutant qu'il n'étoit plus temps, et il mourut le lendemain.
Le roi , que des affaires pressantes rappeloient à Paris , y retourna. Il revit Pvosny , et , lui ouvrant son cœur , il lui avoua qu'il sétoit laissé aller mal à propos à lavis d'une guerre dont on lui avoit assuré que le succès étoit infaillible; il convint qu'en ne rompant pas brusquement les négociations, il auroit pu obtenir la paix; il poussa la sincérité jusqu'à dire <f que cette faute étoit si capi- » taie, qu'elle étoit capable de replonger « la France dans des misères plus gran- M des que celles dont elle sortoit. » Depuis cette époque , Henri avoit coutume de dire « Qu'une déclaration de guerre est « la chose du monde qui doit être le plus « mûrement pesée , et que , quelque at- » tention qu'on croie y apporter , elle w ne l'est presque jamais assez (i). » h.
(i) Mémoires de Sully , tom, 2, pag. 248.
xSqS. cette réflexion, le duc de Sully, ajoute celle-ci :
« Les princes peuvent encore tirer de
« cet exemple une antre leçon qn'i n'est
» pas moins utile, c'est qu'ils ne <loivent
» jamais avoir de haine envenimée contre
» leurs voisins ( i ) , et que la prudence
» exige en toute occasion que , malgré le
« ressentiment le plus violent et même
w le plus juste , ils paroissent toujours dis-
» posés à la réconciliation (2).
Priulence Le roi fit, au commencement de cette
du roi, en année, une action utile à la religion et
re iran e ^ J'^^tat. Henri avoit pris la résolution de
jeune prin- ip- ii* i»
cedeCondé faire élcvcr dans la foi catholique le jeune des mains priucc dc Coiidé , âgé de sept ans , resté des cal VI- ^ Saint- Jean d' Angely , où il demeuroit depuis la mort de son père. Henri croyoit fermement que la religion qu'il avoit embrassée api'ès un mûr examen étoit la véritable , et il désiroit , avec toute la bonne foi de son caractère, que tous ses sujets fussent réunis dans cette même croyance ; d'ailleurs, il étoit important de retirer d'entre les mains des huguenots un jeune prince qui pouvoit devenir un jour le chef des calvinistes , comme son père l'a-
(i) L'animosité du roi contre les Espagnols avoit beaucoup contribué à le décider h la guerre.
(2) Mémoires de Sulij- ^ tom. 2, pag. 499-
voit été, et renouveler et perpétuer ainsi xSgS. les troubles affreux qui avoient agité la France. JNIais Henri étoit toujours guidé * par cette bonté , jointe à un esprit supérieur, qui donne aux rois l'horreur des voies arbitraires , et qui révèle à leur génie bienfaisant les plus utiles secrets de la véritable politique, dont la maxime fondamentale est de ne jamais enfreindre les lois éternelles de la justice. 11 sagissoit non de faire enlever le jeune prince, mais de l'attirer à la cour , et d'engager la seule personne qui eût des droits réels sur lui (sa mère), à les céder volontairement- Henri prit le prétexte de faire juger au parlement l'accusation intentée par les huguenots contre Charlotte de la Trimouille, qu'ils soupçonnoient d'avoir fait empoisonner le prince de Condé son mari et père du jeune prince dont il est ici question : les huguenots , (pii le regardoient déjà conune leur protecteur, vouloient le retenir, lorsque la princesse fut invitée à se rendre à Paris; mais une mère pouvoit légitimement redemander son lils; elle se le fit rendre , et l'emmena avec elle. Cette princesse reçut à la fois deux absolutions: elle abjura le calvinisme, et elle fut justifiée, par un arrêt du parlement, du crime affreux dont on avoit voulu la noircir. Elle confia son fils à la tutelle paternelle du roi , qui lui donna
2, * Il
xSgS. pour gouverneur un homme d'un mcVilc reconnu, Jean de Vivone, marquis de Pisani. Lorsque le jeune prince fut instruit dans la religion catholique, le roi le mena à la messe le 24 jî^nvier iSgG.
Accom- Le duc de Mayenne, confiné à Châmotleiuent Ions , apprit avec jcie que le roi avoit tu c uc t e gj^fjjj Tcçn Tabsolution , car il désiroit avec ardeur de terminer son acconunodément. Le roi consentit à en discuter les conditions avec ce même président Jeanin, si coupable envers lui et dont il goûta tellement Tesprit, qu'il en fit bientôt Tun de ses ministres ( i ). Une des choses qui embarrassèrent le plus dans le traité fait avec jNIayenne, fut la complicité de la mort de Henri III. Mayenne demandoit à être déclaré innocent de ce crime, ainsi que les princes et princesses de sa maison; mais il désiroit aussi que cet article fut rédigé de telle sorte qu'on ne pût induire des termes, qu'ils avoient eu besoin de grâce et d'abolition. La gé-
(i) Lorsque Henri lui annonça qu'il le feroit entrer dans son conseil , Jeanin répondit qu'il n'étoit cas juste que sa majesté préférât un vieux ligueur a tant d'illusti-es personnages qui ne pouvoient lui être suspects, Henri repartit que puisqu'il avoit cïe si fidèle à un duc , il le serait sûrement ci un ivi. Depuis ce moment, Jeanin demeura toujours auprîs du roi , qu'il servit avec beaucoup de zèle et trèsutilement. Il mourut eu 1622, «gé de qualre-viugtileu.\ aus.
DE HP:NRI le grand. I2J
néroslté du roi n'eut point de bornes. ^^9^ Mayenne, ce sujet rel)elle, qui avoit fait tant de mal à sou roi et à la France, et qui se trouvoit dénué de tout appui , obtint tout ce qu'il auroit à peine osé demander à la tête dune armée victorieuse. Henri manda le premier président , le président Séguier , le procureur général et quelques conseillers, avec ordre d'apporter les pièces du procès de l'assassinat de Henri HI (i); on les lut, et, toutes choses pesées , on conclut Fédit en ces termes :
« Sur ce qu'il a paru au roi , par Tinsj» pection des pièces , que les princes et » princesses qui ont fait la guerre contre » lui n'ont aucune part à ce crime, et >• même qu'ils s'en sont justifiés par sera ment, sa majesté interdit à ses cours » de parlement toutes poursuites à cet f égard. »
Le roi traita le duc avec une excessive bonté pour les autres objets de discussion. Il se chargea de ses dettes , libéra ses biens de tonte hypothèque, et reconnut que lui et les autres n'avoient pris les armes que par un motif de religion (2). Il dé-
(i) Dans lesquelles procédures, faites depuis l'entrée dn roi à Paris, le duc de Mayenne éfoit accusé d'avoir eu deux entretiens particuliers avec Jacques Clément.
(2) Il fsiUoit dire par un motif de religion mal
iSqS. fendit qu ils fussent jamais recherchés pour aucune inlelligence, traités, pactes, ou conventions faites avec les étrangers. Knfin le roi donna au duc trois places de s lire lé ., deux en Bourgogne et une en Champagne , avec le privilège qu'il ne seroit pas permis aux calvinistes d'y tenir des assemblées.
On a le droit de s'étonner de cette dernière clause, aussi peu politique qu'elle étoit contraire à la dignité royale. Henri jusqu'alors avoit refusé avec raison des p faces de sûrelé aux calvinistes , il étoit étrange qu'il en donnât au chef des rebelles , c'est-à-dire au plus coupable de tous les factieux. Les calvinistes ( i ) , dis^ posés à murmurer dt^s que le roi accordoit quelque grâce aux catholiques les plus dévoués à vSa personne, eurent, dans cette occasion, un juste sujet de se plc^indre , en voyant leur persécuteur et Tenncmi de leur souverain obtenir de telles conditions, et surtout lorsqu'il étoit hors d'état d'en exiger une seule. Quand cet édit fut porté au parlement, l'enregistrement éprouva beaucoup de difficultés.
Diane de France , fille naturelle de Hen-
entendue , car l'Evangile prescrit Tobéissance aux souverains, mîme païens.
(i) Il leur en accorda par la suite, mais il leur refu.sa toujours la pennijisiou d'éle\er des forte» reases.
r)t ^ENni "LE GRAND. tî>.^
tl îl et sceiir de Henri ÎIT. et Louise de ^Sg^. Lorraine, veuve de ce roi, firent leur opposition à l'article de ledit qui justifioit les princes lorrains , violemment soupçonnés d'avoir eu part au meurtre de Henri HI, et, malgré les ordres du roi , elles persistèrent dans leur protestation. Le parlement eut aussi beaucoup de peine à passer les grâces, privilèges, exemptions et sauvegardes que le roi accordoit, et il n'enregistra qu'après plusieurs lettres de jussion.
Le traité du duc de Nemours, frère utérin du duc de Mayenne, se fit dans le même temps; mais pendant qu'on y travaîlloit , ce prince mourut. Le roi , <jui savoit apprécier le mérite même dans ses ennemis , témoigna le regret de le voir mourir avant qu'il eût pu lui donner des marques de son estime. Le traité fut conclu avec le marquis de Saint- Sorlin son frère. Le maréchal de Joyeuse fit aussi son accommodement à cette époque : il soumit au roi la province de Languedoc et toutes les villes qu'il avoit à sa disposition. Le roi le combla de caresses et de marques de distinction , qu'il méritoit par la nianière dont il avoit gouverné k* Languedoc , et parle profond respect que, même dans le parti des ligueurs , il avoit. toujours montré pour lé roi. l\ prouva par la suite que l'ambition n'avoit pas
l jyj.
Mcnioîfes (la Sullj;
cause sa révolte ; car il quitta tous les honneurs de la terre pour retourner dans un couvent de capucins , il en reprit l'habit (ju'il garda jusqu'à la mort.
Le duc de INIayenne vint enfin à la cour : il alla trouver le roi à jNIonceaux , et le rencontra dans FEtoile du parc.
Le roi s'avança a ers lui , et l'embrassa par trois fois en lui disant qu'il étoit le bien venu. Le duc de iMayi^nne mit un genou en terre, lui embrassa la cuisse, l'assura de sa très-humble obéissance et soumission , se reconnoissant grandement obligé pour l'avoir remis, avec tant de douceur et de bonté , dans son devoir , et délivré de l'arrogance espagnole et des ruses italiennes. Puis le roi l'ayant fait relever et l'ayant embrassé encore une fois , lui dit qu'il ne doutoit nullement de sa foi et de sa parole , parce qu'un homme de bien et de brave courage , comme il le connoissoit , n'avoit rien tant à cœur que l'observation de l'une et de l'autre. Ensuite, le prenant par la main , il commença à le promener à grands pas , lui montrant ses allées et toutes les beautés de cette maison. Le duc , qui étoit incommodé d'une sciatique , et traînoit de loin une jambe fort pesante , le suivoit du mieux qu'il pouvoit , ce que voyant le roi , et qu'il étoit rouge et échauffé et hors
DE HENRI LE GRAND. l'IJ
» (l'haleine , s'arrêta et lui dit : Avouez , i^ga,
)> mon cousin , que je vais plus vite que
j> vous et vous ai trop fatigué. Par ma foi ,
» sire, répondit le duc, il est vrai, et
M vous jure que je suis si las et si essouflé
» que , si votre majesté eût continué de
» me promener ainsi , je crois qu'elle
» m'eut tué sans y penser. Alors le roi
» l'embrassa , lui dit avec une face riante ,
» un visage ouvert , et en lui tendant la
» main : Touchez-là , mon cousin , car
» voilà tout le mal et le déplaisir que
» vous recevrez de moi ; et de cela je vous
» en donne ma foi et ma parole de bon
» cœur , laquelle je n'ai violée et ne vio-
3> lerai jamais. Sire , répondit le duc en
n lui baisant la main , et faisant ce qu'il
» pouvoit pour mettre un genou en terre ,
)) je le crois ainsi et toutes les autres
" choses généreuses qui se peuvent espérer
}> du meilleur et du plus brave prince de
» notre siècle. Or sus, mon cousin , re-
» partit le roi , afin que vous puissiez
j> maimer et servir plus long-temps, allez
» vous reposer , rafraîchir et boire un
" coup au château , car vous en avez be-
« soin. J'ai du vin d'Arbois en mes offi-
» ces, dont je vous donnerai deux bou-
i> teilles, je sais que vous ne le haïssez pas;
» et voilà Rosny que je vous laisse pour
» faire l'honneur de la maison et vous
w mener en votre chambre : c'est uii de
128 mSTOÎRE
iSgS. „ mes plus anciens serviteurs , et Yun fîê » ceux qui ont reçu le plus de joie de voir » que vous me vouliez aimer et servir de » bon cœur. Après quoi , le roi s'en re- »> tourna vers lo fond du parc. » Mayenne, rrj quiltant lîoriri , sV'crîa qiie le roi, dans cet entretien , avoit achevé de le vaincre. Le roi coimoissoit les hommes : il savoit que, dans les temps d'orage , on les juge plus sûrement d'après leur caractère que d'après leurs actions. ^lalgré des torts inexcusables , Mayenne avoit de grands sentimens d'honneur ; on peut bien gagner ceux qui n'en ont point; on ne les attache jamais , du moins avec solidité. Le roi compta sur la foi de Mayenne , et il ne s'abusa point.
Le roi avoit encore à soumettre le duc
de Mercœur , maître de la Bretagne ; à
chasser de la Provence le duc d'Epernon ,
qui refusoit de lui obéir, et à délivrer la
ville de Marseille , dont Charles Casaux
et Louis d'Aix, deux insolens bourgeois,
étoient devenus les tyrans.
Marseille Le roi attachoit la plus grande impor-
délivréedes tance à la posscssion de cette riche et belle
lacfieux, et yjj}g Jont lescouragcux habitans avoient
rentlue au . ' . i i i .
roi par le toujours montre , dans tous les temps , duc de Gui l'amour de la patrie et rattachement le *^- , plus sincère pour leurs souverains (i).
Alezeray. *
(i) Surtout sous le règne de François !'•■", lors-
DE llENIll T.E GUANO. lig
Henri fit énire aux factieux pour leur »5o^faire des offres avantageuses, s'ils vonloient rentrer dans leur devoir. Il envoya ces lettres par un trompette, qui, ayant rencontré Louis d'Aixprès de Marseille, les lui remit. Ce factieux, aussi féroce qu'arrogant, qui avoit fait brûler publiquement le portrait du roi , lut ces lettres, ensuite il les mit en pièces , les foula aux pieds en proférant les paroles les plus brutales et les plus outrageantes contre la personne du roi. Il se saisit du trompette et lui fit couper les oreilles.
Louis d'Aix et son compagnon Casaux, qui se faisoient appeler les consuls de Marseille , s'étoient rendus redoutables à l'aide d'un grand nombre de scélérats , gens déterminés de tous les pays , qu'ils avoient à leurs gages. Soutenus par le roi d'Espagne , dont la flotte étoit dans le port , ils avoient pris la résolution de recevoir garnison espagnole si on s'opiniàtroit à les attaquer ; ils entretenoient quelque correspondance avec le duc d Epernon , mais ils ne lui obéissoient en rien. Saisis de toutes les forces , de tous les deniers publics, environnés de satellites * sanguinaires , guidés par une insatiable cupidité, par un désir eftVéné dindépen-
qu'ils furent attaqués par les troupes coramandces jiar Pescaiie et par le coanétable de Bourbon.
l3o HISTOIRE
ioç)5. daiice, qu'ils appeloient impudemment lamour de la liberté , ces scélérats avoient usurpé cet empire momentané , mais absolu , que donnent la tyrannie sans pudeur et la férocité sans bornes. Leurs bj'igandages , leur cruauté , leur insolence avoient réduit les habitans à cet excès d'infortune où , l'âme épuisée par l'énergie de rindignation et la violence de sa douleur, tombe, sans être résignée, dans laffaissement d'une profonde consternation, dernier degré du déses[)oir. Leduc de Guise, gouverneur de cette province , entreprit de réduire les révoltés et en vint à bout. Il gagna un homme appelé Pierre Libertat , confident des deux tyrans. Cet liomme étoit Corse de nation , il avoit de l'intelligence et du courage; on lui promit cinquante mille écus , la charge de viguier , et il promit de livrer la ville au duc de Guise.
1596, On prit le 17 février pour le jour de
l'exécution de ce projet. Le duc s avança dans les environs avec ses troupes. Libertat, quicommandoit à la Porte-Royale, par laquelle Louis d'Aix et Casaux sortoient tous les matins avec quebjue cavalerie , avoit donné pour signal qu il feroit baisser la herse aussitôt qu'ils seroient dehors, afin qu'ils ne pussent , en rentrant , échapper aux troupes qui foudroient sur eux : malheureusement Ca-
DE HENRI LE GRAND. l'3l
saux , ce jour-là , resta dans la ville ; ^SgS. Louis d'Aix sortit seul avec douze hommes à cheval. Le duc de Guise , averti que la herse ctoit baissée , s'avança avec ses troupes ; mais ayant été aperçu de la ville , le canon des remparts et celui du fort de Notre-Dame de la Garde l'obligèrent de s'éloigner : il crut que l'entreprise étoit découverte et manquée; néanmoins il ne se pressa pas de se retirer, résolu de combattre la garnison , si elle sortoit. Libertat prit un parti courageux et décisif : il envoya dire à Casaux que sa présence étoit absolument nécessaire à la Porte-Pvoyale ; Casaux vint à la hâte : Liberlat , en l'apercevant , s'avance vers lui ; Casaux le questionne , Libertat s'approche comme pour lui répondre , et au même instant il lui passe son épée au travers du corps , et le renverse à terre , où il est achevé par les frères de Libertat; les deux frères attaquent l'escorte, tuent le sergent , et mettent le reste en fuite , en criant : f^ive le roi. On dépêclia sur-lechamp un Courier au duc de Guise , ([ui accourut avec sa troupe. La herse se lève à son approche , il se saisit de la porte. Louis d'Aix. qui avoit aperçu des troupes réi)andues dans la campagne , voulut rentrer dans la ville , et , voyant la herse abattue, il devina une partie de la vérité : il courut à un bastion , où il avoit posté
l32 HISTOIRE
- iZoô. cinq cents Espagnols, et à l'aide d'une corde il se fit enlever et se trouva dans là ville. S'étant mis à la tête de quatre cents hommes, il marcha vers la Porte-Royale, où le duc de Guise le mit en fuite : on le poursuivit; il se réfugia dans un fort, dont le duc se rendit maître. Louis d'Aix se sauva, il erra quelque temps dans la campagne; il ne lui restoit de ses concussions et de ses rapines qu'une chaîne d'or et une turquoise, qui! donna à un pêcheur qui le transporta dans son bateau jusqu'à la flotte d'Espagne. Par la suite, ce scélérat se rendit à Gênes , où il mourut dans l'opprobre et dans la misère.
Ce fut ainsi que, par la prudence et le courage du duc de Guise, cette ville célèbre recouvra sa gloire, le bonheur, et se retrouva , avec une joie dont les témoignages furent universels , sous Iheureuse domination de son souverain. Henri regarda la délivrance de Marseille comme un événement si important, que, lorsqu'on lui en apporta la nouvelle , il s'écria : C'esi maintenant que je suis roi!
Mezcray. Le duc de Guise rendit encore alors tin autre service au roi : il humilia l'orgueil du duc d'Epernon et le força de se soumettre. D'Epernon , par sa hauteur et sa dureté , s'étoit fait détester dans son gouvernement ; Henri , qui oublioit avec tant de grandeur ses injures person-
DE HESRI LE GRÀNH. i33
nelles, ne pardonna jamais à d'Epernon i^qQla tyrannie qnil avoit exercée en Provence. Néanmoins, il lui accorda des conditions très-avantageuses : en dédommagement du gouvernement de Provence, il lui donna celui d'Angoumois, deSaintonge et de Périgord , avec la survivance pour son fils. Le duc quitta la Provence le 20 mai , et alla trouver le roi , qui le reçut avec bonté , mais froidement , et qui ne l'aima jamais (i).
Cependant le roi continuoit toujours le siège de la Fère , qui n'étoit que peu avancé , quoique cette ville fût investie depuis près de six mois.
L'archiduc Albret d'Autriche, alors cardinal, étoit arrivé aux Pays-Bas pour en prendre le gouvernement à la place du comte de Fuentès, qui avoit fait, Tannée précédente, une campagne si brillante, succès, comme on la déjà dit, dii à un François rebelle, nommé de Rosne, ancien ligueur attaché au paiii espagnol,
(i) Jean-Louis de jS^ogaret de la Valette, duc d'Epernon, colonel général de France, etc., mourut en iG^2 , âgé de quatre-vingt-huit ans, et, comme le rcmar«[ue Tauteur de sa vie , le plus ancien duc ■et pair de France , le plus ancien officier de la couronne , le>plus ancien général d'armée, le plus ancien gouverneur de province, le plus ancien che-valier de l'ordre du Saint-Esprit, le plus ancien conseiller d'état, et le plus ancien courtisan de son temps.
l34 HISTOIRE
iSqG. homme (Vimc rare valeur et d'un grand talent militaire , dont les exploits n'ont point ilhistré le nom , parce qn'il les fit contre sa patrie et son roi. L'archiduc lui donna toute sa confiance, et le chargea de diriger le plan des opérations militaires. De Piosne conseilla , pour faire diversion au siège de la Fère attaquée par Henri , d'aller se présenter devant (Valais. On suivit ce conseil. De Rosne fut chargé d'en faire le siège : il le pressa si vivement, qu'en peu de temps il se rendit maître de tous les dehors. Aussitôt que Henri en fut instruit , il envoya Sancy en Angleterre, afin d'engager la reine Elisabeth à le secourir. Tant que Henri fut privé de sa couronne , il trouva dans la reine d'Angleterre une amie généreuse ; mais Henri I\ sur le trône de ses ancêtres étoit souverain d'une des plus belles contrées de FEurope ; il commandoit à une nation divisée encore , mais toujours prête à se rallier à la voix de l'honneur, une nation intrépide, spirituelle, industrieuse, capable d'exceller dans toutes les grandes choses, et faite pour acquérir une égale supériorité dans les armes, dans les arts et dans les sciences: une administration sage, paternelle, et les bienfaits de la paix, pouvoient, en peu d'années, réunir tous les esprits, gagner tous les cœurs et rendre
DE HENRI LE GRAND. l35
l'ëtat florissant : Elisabeth fit toutes ces '^9^réflexions. Une jalousie inquiète et prévoyante altéroit ses anciens sentimcns pour Henri; elle connoissoitseséminentes - qualités , mais une défiance politique ne lui perniettoit pas de compter sur sa modération et sur sa bonne foi; d'ailleurs son admiration pour lui étoit devenue pour elle un sujet d ombrage: Henri, roi de France , n'étoit plus à ses yeux qu'un rival redoutable. Elle se trompoit : Tambition peut désunir des souverains vulgaires; mais l'amitié, la reconnoissance, la droiture, formeront toujours , entre les bons rois , les liens les plus solides et les plus durables. Sancy fit de vains efforts pour obtenir de cette princesse un secours véritablement efficace dans un si pressant besoin. La reine finit par déclarer qu'elle entreprend r oit la défense de Calais, si le roi vouloit lui laisser cette ville. « jNIadame, répondit Sancy, le roi » peut encore empêcher qu'on ne prenne » Calais, ou le reprendre s'il le perdoit; » mais nous aimerions mieux qu'il fût » aux Espagnols qu'à votre majesté. » La reine, surprise de cette réponse, lui dit avec émotion: « M. l'ambassadeur, je ne » crois pas que le roi vous ait chargé de }> me tenir un tel langage. Non, ma- » dame, repartit Sancy, parce que le roi » mon maître n'a jamais pensé qu'une
l3G IIISTOIUE
1596. ), semblable demande de votre majesté » fût possible; il chérit si fort Ihonneur » de votre amitié , qu'il ne voit rien an » monde qui puisse le dédommager du j> malheur de la perdre , et , si vous te- » niez Calais, vous deviendriez son en- » nemie. »
Ce tour adroit ne satisfit pas la reine. Elle termina cet entretien en disant qu'elle feroit savoir au roi ses intentions par l'ambassadeur qu'elle avoit auprès de lui : c étoit lord Sidnev. Cette seconde négociation n'aboutit à rien.
Henri laissa au connétable de INIontmorency la conduite du siège de la Fère, et il se mit à la tcte d'une partie de ses troupes pour aller secourir Calais. Il se rendit à Boulogne , où il s'embarqua successivement deux fois avec beaucoup de noblesse, de soldats et de munitions pour essayer de les jeter dans Calais; mais il fut autant de fois repoussé avec violence par les vents contraires , et ayant appris la perte de cette place , il se garda bien de montrer un chagrin qui auroit donné à tous les yeux plus d'importance encore à Mémoîivs ce malheur. « Or sus, mes amis , dit -il , de Sully. „ jj j^'y ^ pj^^ ^jg remède , Calais est pris; » c'est une chose ordinaire à la guerre de » gagner dans un temps et de perdre dans » l'autre; les ennemis ont eu leur tour, » et , avec l'assistance de Dieu { qui ne
DE HENRI tE GRAND. t3j
'» m'a Jamais délaissé quand je l'ai prié 1^96.
» de bon c eur), nous aurons le nôtre.
>' Célébrons avec honneur la mémoire
» des morts, ne dénions point les louan-
» ges dues à la généreuse défense des
» vivans, et regardons à rechercher les
M moyens de prendre avec usure notre re-
» vanche sur les ennemis. »
Ce prince eut encore un surcroît de chagrin, parla prise de la ville d'Ardres, dont les Espagnols s'emparèrent en quatre jours; mais peu de temps après le roi prit Le roi la Fère. Les Espagnols ayant fait le traité, prend la par respect pour le roi, ne voulurent ^ '^'^^' point d'otage. Ils dirent qu'ils savoient péréf.xe que Hen«ri étoit un prince généreux et de Mémoires bonne foi, que sa seule parole sufhsoil '^^:^"^0^' toujours. Un prince est bien grand lors-'' ^-^^^^i' qu'un tel hommage lui est rendu par des ennemis et durant ranimosité d'une guerre longue et cruelle. Les Espagnols furent entièrement chassés de la Picardie. Au mois de juillet de cette année, le pape envoya en France, en qualité de légat, le cardinal x\lexandre de Médicis. Le roi pensoit que lun des phis grands services q^ue Ion puisse rendre à la religion , est d'honorer ses ministres , qui seuls peuvent la faire révérer au peuple, ce qui n'est jamais qu'en proportion de lestime qu'on leur accorde. Le roi nonseidement fit rendre les plus grands hon- 2. .12
l38 HISTOIRE
1596, iieiirs au légat, mais lorsqu'il sut qu'il étoit encore à Chartres, il prit la poste pour aller au-devant de lui, et pour lui rendre une visite dans cette ville. Ce cardinal, qui avoit beaucoup contribué à faire obtenir au roi son absolution, avoit un mérite supérieur; il j)ossédoit toutes les vertus évangéliques et toutes les qualités d'un homme d'état. Il avoit cette fermeté de caractère et de croyance religieuse qui donne aux principes l'inflexibilité qu'ils doivent avoir , et en même tem})s on admiroit en lai une douceur naturelle que la religion perfectionne toujours, en y joignant une patience que rien n'altère et ne rebute tant cpi'on a l'espoir d'être utile. Il fut par la suite le médiateur de la paix.
Le roi , pour remédier aiïx désordres et aux besoins de l'état, se disposoit à tenir l'assemblée des notables à Rouen ( i ). Depuis la mort de FrançoisI", lesfinances ëtoicnt dans la plus déplorable confusion; Catherine en avoit commencé la dissipation par le goût outré des fêtes et de la magnificence, et surtout par une politique intrigante, toujours ruineuse; car, pour brouiller, diviser, corrompre, elle
(1) On ne la tint point à Paris , parce qu'il y avoft alors daus cette viUe une maladie t'pidCinic|iie dangereuse.
DE HENRI LE GRAND. l3c)
épuisa des sommes immenses : le talent i^qG. en ce genre n'est autre chose que de savoir prodiguer l'or. Ceux qui réussissent momentanément par de tels moyens se félicitent de leur adresse et croient avoir un grand génie. Cependant ils n'ont séduit personne ; ils n'ont fait que se ruiner et acheter sans aucune sûreté. Henri III, par ses profusions pour ses favoris, mit le comble au désordre des finances. Henri IV, à son avènement à la couronne, n'apporta que des dettes sacrées, celles qu'il avoit contractées dans le malheur ; et , forcé d'être toujours à la tète de ses troupes et de conquérir ses villes et ses provinces, il n'avoit pu s'occuper d'abord de l'administration des finances. Aussi , dans ce temps , ce prince écrivoit-il à Rosny : « Mon ami , je vous » veux bien dire l'état oxi je me trouve » réduit, qui est tel que je me trouve w proche de mes ennemis, et je n'ai quasi » pas un cheval sur lequel je puisse com- >' ijattre , ni un bon harnois complet que >' je puisse endosser; mes chemises sont >' toutes déchirées , mes pourpoints troués » au coude. ISla marmite est souvent ren- » versée, et depuis deux jours je dine et >> je soupe chez les uns et chez les autres. » IMes pourvoyeurs disent n'avoir plus » moyen de fournir ma table, d'autant » qu'il y a plus de six mois qu'ils n'ont
î.^o iïistoiïïiî:
1096. i> reçu tîe Vargent. Pourtant jiigoz si Je « mérite trèlre ainsi traité , et si je dois >• souffrir pins long-temps que mes tré- » soriers me laissent mourir de faim , et » qu'eux tiennent des tables friandes et }> bien servies; que ma maison soit ])leine i> de nécessites, et les leurs de richesses » et d'opulence, etc. (i) »
Ces détails paroissent incroyables ; cependant ils sont authentiques , et il est impossible d'y soupçonner la moindre exagération.
"Désordre Le surintendant d"0, qui avoit admitle.stitiances ^jj^tré les fmauccs du roi, avoit donné à intTpdaDce ^^"" dcs prcuves d'attachement; mais d'O. il étoit prodigue et dissipateur, et même
le duc de Sidly , dans ses Mémoires, accuse sa probité (2). Après sa mort, le roi, au lieu de nommer un nouveau surin-
(1) Mémoires de Sully.
(2) « Ce qu'il y eut de singulier dans sa mort , dit » Sully, c'est que cet homme, riche de tout l'ar- •î) gent du royaume, dont il disposoit presque ab-
• » soîumeiit, plus spleiidide dans ses éqnipaj^es , ses » meubles et sa table, que le roi même, n'étoit )) pas encore abandonné de ses médecins , que ses 1) parens , qu'il avoit toujours fort affectionnés , ses » domestiques , et quelques autres, à titre de crétin- » ciers, le dépouillèrent à Fenvi, et .si parfaite- 3) ment, que lon<»-temps avant qu'il expirât il n'y 3) avoit plus que les murailles nues dans la chambre » où il mourut : comme si la fortune avoit cru <le- » voir finir avec lui, du moins par un acte de jusw tice. » (Mémoires de Sullj; tora. 2, png. 4'9 )
DE TIF.^:!^.! T.E GT^ \KD. l4t
fendant, forma un conseil de financco, ^^9^f{ui ne fit qu'augmenter le d«'Sordre. Le roialors introduisit de nouveaux membres dans ce conseil , entre autres Rosny , qui , portant sur cette administration embrouillée et ténébreuse l'œil scrutateur dun zèle affectionné , et les lumières dune probité sévère , s'instruisit en observant, découvrit des friponneries monstrueuses, et se convainquit que, dans l'administration des finances , la seule preuve de la droiture et du talent est la parfaite clarté du y)lan et des comptes; que tout honnête h{jmme sera supérieur dans cette partie, avec du bon sens, de la vigilance, de l'ordre, fruit d'un travail persévérant , et une grande fermeté de caractère. Rosny s'attira la haine du conseil; il s'y étoil attendu; mais il savoit qu'avec un souverain clairvoyant, équitable , la proI)ité doit toujours triompher des intrigues et de la calomnie. Il conseilla au roi d'envoi er quelques personnes dans les principales généralités du royaume pour y prendre une exacte connoissance des revenus actuels de l'état , de la diminution qu'ils avoient soufferte , des augmentations qu'on y pourroit faire , et il offrit d'aller lui-même dans quelques-unes. Le roi agréa ce projet, et nomma six commissaires, Rosny , Cau-
l42 HISTOIRE
ïSgG. niartin (i) et quatre autres. Ils partirent tons aussitôt povu* se rendre dans les différentes provinces qui leur étoient assignées. Piosnv, en parlant de la sienne dans ses j)ïémo{rcs , s'écrie : « Que ne » vis -je pas alors! et conmient pouvoir » détailler les ruses, les suppressions , les » falsifications, les doubles emplois , sans » parler de cette fausse confusion, souslaj' quelle les malfaiteurs, cachés , voy oient i> très -clair, pendant qu'ils ne présen- » toient aux autres qu'obscurité et téi> nèbres'' Il sufiit de dire que des deux » seuls débets que je fis apurer, des aci> quits et lettres de change tant de Tanj) néecourante que des trois précédentes, » que je rassemblai , j'amassai sans peine j> plus de cent mille écus qui étoient perw dus pour le roi. A combien la somme j' auroit-elle monté, si Ion avoit exigé y> de tous ces employés les justes restitu- )> tions d'une si longue malversation , et j> sur tous les différens deniers qui leur )> avoient passé par les mains , puisque » les assignations povir vieilles dettes, « remboursemens de prêts , anciens ar-
(i) Louis leFcvre, seigneur de Caumaiiin, qui fut garde des sceaux en 1622 : il mourut, âgé de soixante-douze ans, avec la réputation d'un des plus Lonuctes hommes de son temps.
'» rërages , rescript ions en blanc et paya- i^9^- » l)les au porteur , faisoient seuls un si » gros produit ? » Mémoires de Sully , toni. 3, pag. 73 et suiv.
Rosny , à son retour , trouva répandues sur lui les plus noires calomnies. On fit entendre au roi qu il n'avoit rapporté tant d'argent qu'en exerçant dans ce voyage les plus odieuses violences; qu'il avoit rempli les prisons d'employés et de commis des finances , et que même , par une vaine bravade , // en trainoit à sa suite une cinquantaine d'enchaincs. Le roi, suivant la maxime trop légèrement reçue parles âmes honnêtes, ne crut que la moitié de ces accusations ; mais c'en étoit encore assez pour irriter un prince ennemi de tout acte arbitraire. 11 accueillit très-froidement Rosny , mais il s'expliqua : Rosny , par des faits positifs et des preuves sans réplique , se justifia complètement. Il avoit heureusement prévu le déchaînement universel , et il s' étoit nKini de tous les témoignages qui pouvoient démentir les fausses accusations : sages précautions que doivent toujours prendre ceux qui sont chargés d'affaires importantes. La bonne foi les néglige trop souvent ; mais l'expérience apprend toujours que , dans un long enchaînement d'affaires, l'innocence et la droiture ne peuvent se passer d'une ex-
l44 III5T0IUE
105^!. tréme prudence. Rosny (i), dîg;no élève de Henri le Grand , profita d'autant mieux des leçons de son auguste maître , que les passions ne combattirent jamais ses principes. Instruit par ce grand prince dans l'art de la guerre, dans celui des négociations , il le fut encore par lui dans l'administration des finances (2). Il
(1) Baron de Rosny, c'est ainsi qu'on Tappeloit alors. Voici les titres et dignités qu'il eut depuis : Maximilieu de Béthune, duc de Sully, pair, maréchal et grand-maître de l'artillerie de France , gouverneur du Poitou , et surintendant des finances et fortifications. L'illusti e maison de Béthune est issue d'une branche cadette des anciens comtes souverains d'Artois ; elle ctoit connue , dès le neuvième siècle, sous le règne de Hugues Capet. Elle a formé plusieurs alliances avec difî'éiens souverains de l'Europe, et surtout avec la maison de France.
(3) « Pour le regard des finances, dit Sully, je j) serois doublement ingrat si je cachois toutes les )) obligations que j'ai à ce prince; elles ne se bor- » noient pas à appuyer tout ce que je faisois avec » fermeté. Ses lumières et ses conseils sur tout ce » qui avoit rapport aux finances , m'ont souvent » été d'un si grand secours, que j'avoue natureîle- » ment que, sans cela , j'aurois entrepris inutile- J» ment un ouvrage aussi difficile que celui de les ré- » former. Mes vues me sont venues eu grande par- » tie de lui , et je garde précieusement des mé- » moires entiers , écrits de sa main , quoiq le fort » longs, sur les sujets qui nous occupoieut égale- » meut tous les deux.
» Après cela , je dois convenir de bonne foi que ti la plus grande partie de la louange qu'a méritée » l'administration des affaires sous le règne de » Henri le Graud, lui relourue de droit. D'autres y
DE IIENîa LE QUAND. 1-4^
est peut-être le seul homme d'état dont ^^2^on puisse dire avec vérité qu'il eut constamment , dans le cours de sa vie, toutes les qualités désirables dans ses relations sociales, dans tous les emplois dont il fut revêtu, dans toutes les situations diverses ■dans lesquelles il se trouva. Brillant , et par conséquent téméraire dans les combats ; prudent et froid dans les affaires ; passionné dans son amitié; calme et réfléchi dans sa conduite ; rempli d'aménité et même de gaité dans l'intérieur de sa famille, et en public d'une imposante çj;ravi^té; ministre d'une probité sévère, infleîcible , d'une inébranlable fermeté ; ami toujours scrupuleusement vrai , mais
>i anioient travaillé sous lui avec la même fidélité , » et biea plus d'hahiietc que m^oi, car ce ne sont » jamais les bous sujets qui manquent au roi , c'est )î le roi qui manque aux bons sujets. La grande dif- » ticultô sera toiijouis de rencontrer un prince qui » ne cherriie point dans le ministre de ses atiaires » le ministre de ses goûts et de ses passions ; qui , ¥ nnissant beaucoup de sagesse à beaucoup de pé- )• nétration, prenne sur lui de n'appeler à remplir » les premières places que des personnes dans les- » quelles il aura connu un aussi grand fonds de » droiture et de raison que de capacité ; eniîn , qui, >» ayant lui-même des talens , n'ait point le foible « de porter envie à ceux des autres. Cette jalousie > du mérite dans le souverain, qui suppose pour- » tant qu'il en a lui-même, fait, en un sens, plus M de m?ldans un état, que la haine qu'on lui con- » noît pour certains vices n'y fait de bien. » {M4- Bioires de Sullj, tom. 3 , pag. 3i8 et suivantes.
l/^G HISTOIRR
ïî^yG- plein (l'imlulgence; excellent mari , l)on pc re ; sujet , citoyen inconiparal>le , il joignit à tant de vertus une réunion de lalens aussi étonnante , la finesse et la solidité , une raison profonde et ime admirable ])résence d'esprit : il sembloit né pour seconder un héros; il fut digne de conseiller et de servir le régénérateur d une grande monarchie; homme véritablement rare, dont le nom, pour être révéré des François , n'auroit pas besoin de retracer le souvenir de tant d honneurs , de dignités , et d'une si haute origine, puisqu'il est impossible de io prononcer sans se rappeler celui de Henri IV , et l'amitié sublime du meilleur de nos rois et du sujet le plus reconnoissant et le plus vertueux. Enfin , Rosny eut pour son souverain et pour sa patrie un amour si pur et si désintéressé , qu'il ne désira jamais pour lui-mêuie xme éclatante réputation. Lorsqu'il vil la France florissante, et son roi universellement adoré , toute son ambition de gloire fut pleinement satisfaite (î).
AssemLlécL Cependant le roi , qUi avoit convoqué (les nota- à Rouen VAsscnihlce des Notables , a.ri' ^^ \.^ 1» ï'iva le i6 oclol)rc dans celle ville, où se
iioueu , le '
iG octobre
(i) Cet éloge paroîtra bien folble à tous ceux qui
ont lu atteutivemeut les Mémoires de ce grand
homme.
DK HENRI LE GRAND. ll^']
tronvoieiit déjà rassemblés tous les grands ^596. «■t principaux personnages de son état , <! il clergé, de la noblesse , de la magis- p^: ré fixe, 1 rature et des finances. Le roi se Tcn(\\i Mezeiaj. dans la grande salle de Tabbaye de Saint- Ouen : il éloit accompagné du légat, de plusieurs cardinaux et évéques, des plus grands seigneurs du royaume , des premiers présidens des cours souveraines, de plusieurs gentilshommes , d'un grand nondire de sénéchaux et de magistrats «les villes, enfin de tous ceux qui avoient été choisis liljrement pour y assister, car le roi n'avoit voulu nommer personne.
Ce prince s'étant assis au milieu de cette innnense salle, sur un trône placé sous un dais , et environné des prélats et des grands dignitaires , prononça avec autant de grâce cpie de majesté ce beau discours , qu'on ne se lassera jamais de citer et d'entendre.
« Si je faisois gloire, leur dit-il, de >' passer pour excellent orateur , jaurois » apporté ici plus de belles paroles que de >' bonnes volontés : mais mon ambition " tend à quelque chose de plus haut que » de bien [)arlcr; j'aspire aux glorieux » titres de libérateur et de restaurateur » de la France. Déjà, par la faveur du » ciel, par les conseils de mes fidèles ser- >' viteurs, et par Tépée de ma brave et >■ généreuse noblesse (de laquelle je ne
iSgG. ,, dîsfinojne point mes princes, la qualité » de gentilhomme (^'tant le pins beau titre >' que nous possédions), je l'ai tirée de » la servitude et de la ruine. Je désire >' maintenant la remettre en sa première » force et en son ancienne splendevn*.
» Participez, mes sujets, à cette seconde » gloire, comme vous avez participé à la » première. Je ne vous ai point ici appe- » lés , comme faisoient mes prédéces- " seurs, pour vous obliger d'approuver » aveuglement mes volontés; je vous ai >' fait assembler pour recevoir vos con- " seils , pour les croire , pour les suivre , » en un mot pour me mettre en tutelle .» entre vos mains. C'est une envie qui ne " })rend guère aux rois, aux barbes grises, » et aux victorieux ( i ) ; mais l'amour que » je porte à mes sujets, et l'extrême désir " que j'ai de conserver mon état, me font >' trouver tout facile et tout honorable. » Pén^Lve , P^gc 226.
Le chancelier prit ensuite la parole : il exposa les besoins de l'état et la grande ilépense que le roi étoit forcé de faire pour soutenir la guerre; il finit par exhorter les députés à prendre des mesures effi-
(1) DaiKs un âge peu avancé, les clieveux de Heari blanchissoient , et, lorsqu'on s'en étoriiioit, ce.it, di.soit-il, le vent de mes achefsitcs qui a so''J/le là.
DE IIEÏCRÎ "LE GRANn. I.^^
caces pour procurer au roi ies secours qui 'Soi6. lui ctoicnt absolument nécessaires.
On proposa beaucoup cl'expédiens dans tette assemblée , et l'on s'arrêta à celui de suspendre pendant une année le paiement des gages des officiers , et d'imposer un sou pour livre sur toutes les marchandises qui entreroient dans les villes closes , à l'exception du blé. On fit ainsi rentrer quelcjue argent dans les coffres du roi , mais non assez pour remédier aux besoins pressans. Henri fat même obligé de supprimer, peu de temps après, le sou pour livre , à cause des malversations auxquelles cet impôt donna lieu.
Le besoin d'argent n'étoit pas néanmoins ce qui inquiétoit le plus Henri : l'état étoit rempli de brigues et de divisions prêtes à éclater entre les catholiques et les calvinistes.
Le roi , avec une patience inépuisable , tàchoit de calmer les uns , d'intimider les autres , mais il n'y réussissoit que momentanément. Il y a toujours quelque chose de lâche dans l'audace des factieux, car elle ne manque jamais d'augmenter dans les revers de ceux cju'eîle attaque. Les malheurs publics de cette année enhardirent tellement les séditieux, qu'ils osèrent faire une proposition insultante à Henri IV : ils engagèrent le duc de IMontpensier à s'en charger. Ce prince étoit
t50 Hl.'îTOlllE
'^O^- sincèrement attache au roi ; mais il avoît une Claude simplicité de caractère et un esprit peu réfîéclii. Il proposa au roi , de la part des principaux seigneurs François, Mémoires comme Funique moyen de résister à ses *•« " j"- ennemis, d'abandonner aux gouverneurs des provinces la propriété de leurs gouvernemens, à droit d'hérédité, et sans être obligés à rien envers le roi qu'à Ihommage lige. Il ajouta qu'alors tous en général , et chacun en particulier , s'obligeroient à lui payer et fournir ])ar avance les troupes et équipages nécessaires pour former une armée suffisante, qui seroit employée où sa majesté le jugeroit à propos.
On ne conçoit pas comment une proposition , qu'on ne fit pas à Henri III dans sa plus grande détresse , put être adressée par un prince du sang au héros couvert de gloire par les exploits les plus éclatans et que le ciel destinoit à régénérer ce royaume, qu'on vouloit replonger dans l'anarchie des premiers siècles de son existence.
Henri , pendant ce discours , resta muet et immobile , tant il fut frappé de laffront fait à la dignité royale; mais, toujours maître de lui , il ne montra au duc de Montpensier qu'ime giande compassion de lui voir faire un personnage si indigne de lui : il lui parla sans la
DE henui le guand. iji
moindre aigreur. Henri éîoit si loin de ^^9^" croire qu'il fut possible de l'obliger jamais à donner un tel consentement, et si déterminé à périr plutôt que de tomber dans un semljlable avilissement , que sa grande àme étoit plus étonnée qu'irritée , et qu'il n'eut pas même la pensée d'entrer à cet égard dans la plus légère discussion.
Le duc de Monlnensier comprit à quel point la démarche quil venoit de faire dégradoit son rang et son caractère ; il en rougit et en demanda pardon au roi, qui reçut ses excuses avec une bonté paternelle. Le duc convint avec le roi qu'il diroit à ceux dont il avoit eu la foildessc d'être l'interprète, qu'après avoir réfléchi à cette étrange commission , il en avoit senti toute Textravagance , et qu'il étoit convaincu qu'on ne pouvoit l'exécuter sans exciter toute 1 indignation du roi.
On n osa pas renouveler cette proposition , mais les huguenots intriguèreut avec plus d'activité que jamais. 3Ialgré les ordres du roi, ils tinrent dos assemblées clandestines à Vendôme, à Londun et à Samnur. Le duc de Bouillon excituit à toutes ces déuiarches et fomoiitoil les mécontentcmens, dans resj)oir d'obtenir le titre de protecteur des calvinistes et de devenir le chel d'un parti puissant. Le roi leur disoit vainement ou ils de-
l59. fllSTOlT.E
-»5yC. voient se fier à sa parole royale , et uc s'occuper, comme lui , dans ce moment, que des besoins pressans de Fétat , thi soin de soutenir la guerre et de chasser Fennemi de la France : ces discours étoient superflus ; les embarras dn roi et le danger où se trouvoit Fétat n'étoient pour les séditieux que des sujets de joie , de triomphe et d'espérances ambitieuses.
Henri , consumé d mquiétudes , étoit dans une situation beaucoup plus pé-^ nible qu'avant son avènement à la couronne. Lorsqu'il combattoit pour la conquête de son royaume, chacun pouvoit se repaître d'espérances chimériques; mais son changement de religion commença à répandre parmi les huguenots les plus injustes défiances ; ensuite , lorsqu'on le vit sur le trône, toutes les prétentions les plus exagérées se montrèrent sans déguisement dans tous les partis, comme si le seid devoir d'un roi qui avoit tant dé maux à réparer , tant de plaies à fermer , tant d'ennemis étrangers à vaincre, eût été de satisfaire sans délai les désirs immod('r('s de quelques chefs ambitieux.
Les calholiques se contentoient de murmurer en secret ; mais les calvinistes , remuans et vindicatifs , rapportant à Paris, après tant d'années écoidées, d'affreux souvenirs et d'odieux ressent iniens, n'attendoient qu'un prétexte pour re-
DE HENRI LE GTlÂNn. ï53
commencer la guerre civile, pour se '^'J-venger sur des catholiques innocens du»
massacre de la Saint-Barthelemi, et pour obtenir par la révolte ce que le roi refusoit à leurs importuuitës. Henri , indigné de tant de brigues, justement irrité de r in gratitude du duc^ de Bouillon et des autres chefs, ne pou%^oit contenir par l'autorité royale une rébellion sourde , mais continuelle; il ne prévoyoit que trop tous les maux qui pouvoient en résidter , si de nouveaux et d'éclatans succès à la guerre n'imposoient pas silence aux miécontens et ne contenoient pas les factieux; il savoit combien il importe, dans les momens de crise au commencement d'un règne , d'être secondé par la fortune , et que le bonheur alors est une force supérieure à la puissance même de la gloire. Cependant il falloit payer des troupes , il falloit de l'argent , et il en nianquoit. Forcé de divSsimuler en public , ce grand prince ne pouvoit ouvrir son cœur qu'au fidèle Rosny. Là , dans le sein de l'amitié , il montroit à découvert cette âme vraiment royale , qui ne désiroit faire la guerre que pour assurer la paix, qui ne vouloit triompher de ses ennemis que pour leur pardonner et pour rétablir en France la tranquillité , Tmiion et le bonheur. Un nouv eau revers devoit
l54 HISTOIRE
ijcjG. I)ient6t lui porter le coup le plus sensible
et le plus inattendu.
1597. Hernandès Tcillo Porto Carrero , an-
Prise d'A- cien officier espaj^nol , homme d'une taille miens pai- ^g nain , mais d'un grand courage , et qui gnols^ s'étoit déjà distingué dans plusieurs actions par sa valeiir et sa capacité, étoit gouverneur de i)ourlens , à sept lieues d'Amiens : il forma le projet de s'emparer par surprise de cette dernière ville , ce ({ii'il exécuta avec beaucoup d'adresse et d'habileté. Il })roposa son plan à l'archiduc Albert , qui l'approuva et lui fournit les troupes nécessaires. Porto Carrero se mit à la tête de ces troupes, formant vm corps de sept mille hommes d'infanterie et de sept cents chevaux , et il fit ses dispositions dans la nuit du 10 au 1 1 mars. Il en plaça une partie en embuscade, et il fit entrer les autres, déguisés en paysans , avec des chariots chargés do noix. Tandis que la porte étoit encore ouverte, on arrête les chariots; un des soldats déguisés, sous prétexte de renouer lun des sacs remplis de noix , le laisse tomber exprès devant le corps-de-garde , qui accourt avec une foule de bourgeois pour ramasser les noix : aussitôt les soldats déguisés prennent leurs armes cachées sous leurs habits ; ils tuent quelques hommes et mettent le reste en fuite;
îls envoient chercher les troupes placées 1397près de la ville ; l'ennemi entre sans obstacle : les Espagnols se saisissent des places , de 1" hôtel de ville , des remparts , et sans combat se rendent maîtres de la ville en moins dune demi -heure. Le comte de Saint-Pol , qui en ëtoit gouverneur , se jeta dans un bateau , passa la rivière et se sauva à Corbie. Porto Carrero désarma tous les bourgeois; ensuite la ville fut pillée , mais sans massacre et sans aucune violence. La plus grande perte du côté du roi fut celle de l'artillerie , des munitions et de l'argent déposé dans cette ville , destinée à être la place d'armes de la campagne prochaine.
Pendant que ceci se passoit, on étoit à Paris dans une parfaite sécurité.
Le connétable de INlontmorency donnoit une superbe fête à l'occasion de la solennité du baptême de son fils; le roi , suivi d'une partie de sa cour , honora cette fête de sa présence : Piosuy , qui s'y trouva , ne se retira qu'à deux heures du matin. Il étoit couché depuis plus d'une heure lorsqu'on vint le réveiller et le chercher de la part du roi. Tl courut au Louvre , et , « étant entré dans la chambre Mémoires » du roi , il vit ce prince en déshabillé , '^<^ Sidlj: » qui se promenoit à grands pas , les » mains jointes et passées sur le dos, la » tète baissée et le \isa:re couvert des
ij6 histoire
1597. » marques d'un profond chagrin. Les » courtisans ëtoient debout de côté et » d'autre , colle's contre les murs , et né » proférant pas une seule parole. Le roi » s'avança vers Rosny , et lui serrant n fortement la main : ^/tl mon ami, w dit -il, quel malheur! Amiens est }> pris ! » Rosny resta immobile comme les autres. Il ne pouvoit concevoir comment une place si forte , si bien pourvue , si voisine de Paris , et la seule clef du royaume du côté de la Picardie, eût été prise en un instant et sans qu'aucune nouvelle précédente eût appris seulement qu'elle fut menacée. Rosny , reprenant enfin la faculté de réfléchir , sentit que , dans ce moment de terreur, il falloit tâcher de rassurer les esprits et de consoler le roi. II dit qu'il venoit de mettre la dernière main à un projet qui pouvoit sans peine non-seulement rendre Amiens, mais encore plusieurs autres places. Dana les situations accablantes, rien ne ranime comme une espérance ( quelque vague qu'elle puisse être ) donnée par un ami digne de confiance. Henri, dit Sully, par cette seule ouverture , ne sentit plus que la moitié du malheur. Cepend.înt les coffres du roi étoicnt vides; il n'avoit pas un seul régiment en état de servir; il falloit d£ Vaiftent et des troupes, l'un et l'autre abondamment et sans délai.