‹ Histoire de Henri le GrandChapitre 5 sur 8 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

Mort de la ducliesse de Beaufort. — Portrait de la marquise de Verneuil. — Complot pour empoisonuer le roi. — Mariage du roi, et guerre avec la Savoie. — Traité de paix avec la Savoie. — Entretien du roi avec le maréchal de Biron , convaincu d'intelligence avec l'ennemi. — Naissance de Louis XIII. — Portrait du maréchal de Biron. — Conjuration du maréchal de Biron , du duc de Bouillon et du comte d'Auvergne. — Mort du maréchal de Biron. — Mort d'Elisabeth, reine d'Angleterre. — Son portrait. — Rétablissement des jésuites. — Travaux de Henri pour le bien public. — Maladie du roi. — Conjuration du comte d'Auvergne, de d'Entragues et de la marquise de Verneuil. — Conspiration du baron de Meyrargues. — Attentat de Jean de Lille. — Travaux pour le bien public. — Présages ; pressenlimens : mort du roi.

ISuR la fin de cette année , le cardinal de iSgS, INIédicis, ce sa^e légat du pape (i), qui Départ de avoit eu tant de part au traité de Ver- ^*'''"^^/';*

. - o 1 • ■ cardinal lé-

vins , retourna a Ivome ; le roi , a son ^^^ départ, lui fit rendre les plus grands honneurs : Henri pensoit avec raison que traiter ainsi les princes de l'église n'étoit d'aucune conséquence pour les préten-

(i) Qui fut depuis pape lui-même.

gat.

i^O^- tions fV étiquette , parce que ces honneurs accordés à des prêtres ne sont jamais que des hommages rendus à la religion. Le roi n'étoit point à Paris lorsque le cardinal en partit; il y envoya Rosny pour faire exécuter les ordres qu'il avoit donnés à cet égard et pour reconduire le cardinal. Il est assez remarquahle qu'un hérétique ait été chargé de cette commission : cette circonstance prouve qu'il existoit alors une tolérance sociale aussi étendue qu'elle peut l'être. Le cardinal combla Rosny de marques d'estime, et Rosny hii montra le plus profond respect. Le légat ayant eu envie de voir le château de Saint-Germaiii-en-Laie , pressa Rosny d'accepter une place dans son carrosse ; mais Rosny prit le devant, afin de lui préparer une réception agréable et magnifique (i). Le cardinal remporta à Rome des sentimens d'attachement et de reconnoissance pour le roi , dont il lui donna

(i) Heureusemeut que Rosny arriva à Saint-Germain trois ou quatre heures avant le cardinal. Il avoit donné Tordre de tendre les appartemens des plus belles tapisseries de la couronne, et il trouva que celle qui paroit la chambre du légat étoit la plus riche, mais que cette tenture, que la reine Jeanne d'Albret avoit fait faire , ne représentoit que des emblèmes satiriques contre le pape et la cour de Rome. Si Rosny n'eût pas réparé cette bévue du concierge , et que le légat eût vu cette injurieuse tapisserie , il l'eût regardée , dit l'auteur des Ménioi-

DE HENRI LE GRAIS'D. IQf)

bientôt de nouvelles preuves dans l'affaire ' SgS. de la dissolution de son mariage.

Le premier événement de l'année 1 5g9 iSgg. fut le mariage de la princesse Catherine , soeur du roi , avec le duc de Bar , fils aine du duc de Lorraine.

Ce fut aussi au commencement de cette année que le roi fit vérifier au parlement l'Edit de Nantes en faveur des religionnaires : il éprouva beaucoup d'opposition à cette volonté , tant de la part du parlement que de celle du clergé et de l'université. Les huguenots avoient causé tant de maux à la France , ces maux étoient si récens, qu'il restoit encore contre eux dans tous les esprits des préventions et des ressentimens que le temps seul pouvoit dissiper, du moins entièrement. Le parlement nomma des députés chargés de faire au roi des remontrances : après les avoir entendus , Henri leur répondit par un discours dont on ne rapportera que les traits les plus frappans ( i ).

res, comme l'insulte la plus révoltante , surtout étant conduit et reçu à Saiut-Germain par un calviniste ; et la France se trouvoit brouillt'e avec le pape. Après le di'part du cardinal , Rosny fit effacer toutes les devises de cette tapisserie.

(i) Ce discours, qui est trî-s-long , se trouve tout entier dans VHistoiie de M . de Bury ; mais ce qu'on en supprime n'est absolument qu'une répétition, ea d'autres termes, de ce qu'où en rapporte ici

1 '^99- Belle réponse du roi aux députés du parlement.

<' jVIcssîeurs , vous me voyez en mon j> cabinet, où je viens vous parler, non » point en habit royal , ni avec la cape " et l'épée , comme mes prédécesseurs , « ni comme un prince qui vient recevoir ■» des ambassadeurs, mais vêtu en poury' point, comme un père de famille, pour i> parler familièrement à ses enfans. J'ai » reçu vos supplications et remontrances w tant de bouche que par écrit ; je rece- }> vrai toujours celles que vous me ferez » de bonne part, comme g;ens affectionnés i> à mon service. J ai fait voir vos der- » nières au conseil; j'ai fait refaire mon j' édit , ou plutôt celui du feu roi , en » plusieurs articles , tant sur ce que vous » m'avez remontré que sur Yâvis de mon i> conseil. Je veux croire que vous avez » eu en considération la religion; mais la » religion catholique ne peut être main- » tenue que par la paix , et la paix de j> l'état est la paix de l'église : ^i donc » vous aimez la paix , vous m'aimez aussi. » Je sais bien que mon royaume ne peut » se conserver que par la conservation de >» la religion catholique; mais la religion » de l'état ne peut se sauver que par ma M personne. Je prends bien les a\ is de » mes ser\ iteurs : lorsqu'on m'en donne j) de bons , je les embrasse; et si je trouve » leur opinion meilleure que la mienne, i> je la change fort volontiers. Il n'y a pas

lin de vous , que , quand il me voudra ^ ^»99* venir trouver et me dire : Sire , vous faites telle chose qui est injuste à toute

> raison , que je ne Técoute fort volontiers. Il ne faut plus faire de distinction de catholiques et de huguenots ; il faut que tout soit bon François, et que les

» catholiques convertissent les huguenots par l'exemple de leur bonne vie — Je suis roi berger, qui ne veux répandre le sang de mes brebis; mais je les veux rassembler avec douceur.

» Vous ne connoissez pas les biens de mon état , non plus que ses maux , si bien que moi. Je connois toutes les maladies qui y sont , et je puis dire , sans me flatter , que je les connois mieux que tous les rois qui ont été devant moi. Etre catholique par intérêt, c'est ne valoir* rien. Je tiens une maxime , qu'il ne faut pas diviser l'état d'avec la religion....

» Je ne veux pas que personne se dise plus catholique que moi , car ceux qui veulent se faire paroître tels le font à mauvais dessein.

» Vos longueurs et vos difficultés donnent lieu à des mouvemens étranges.

On a fait des processions contre ledit à Tours et au Mans, pour exciter les juges à le rejeter. Cela ne s'est fait que par mauvaises inspirations, empêchez

i5ç)9. » que telle chose n'arrive plus. C'esl le w chemin qu'on a pris d'abord pour faire » des barricades. Je couperai les racines » de toutes ces factions; j'ai sauté sur des » murailles de villes . je sauterai bien sur }> des barricades. On ne me doit point » alléguer la religion catholique , ni le j) respect du Saint-Siège; je sais mes de- » voirs, l'un comme roi très-chrétien et » 1 honneur du nom que je porte , et » l'autre comme premier fils de-léglise. » Ceux qui pensent être bien avec le pape » s'abusent , j'y suis mieux qu'eux; je « vous ferai tous déclarer hérétiques, si » je veux, pour ne pas m'obéir....

» Je vous prie que je n'aie plus à par- » 1er de cette affaire , et que ce soit pour » la dernière fois ; faites-le , je vous le » recommande, et vous en prie. »

Fermeté Le roi, ayant fini son discours, dit du roi. tout haut , en se levant , qu'il étoit décidé à châtier ceux qui agiroient contre cet édit , et il ajouta : J'ôterai tout instrument de sédition et de division. Ce mélange si rare de fermeté, de grandeur et de bonhomie, produisit le meilleur effet : l'édit fut vérifié , et sans aucun trouble, le i5 février i5g9. Un grand obstacle s'opposoit à la cassation du mariage de Henri : la reine Marguerite , craignant que le roi n'épousât la duchesse de Beaufort, rcfusoit d'y donner son consente-

ment; mais la mort inopinée de la du- ^^99, chesse leva bientôt cet obstacle. La duchesse avoit passé le carême à Fontainebleau; Henri, par un sentiment de bien- Mémoires séance , l'engagea à partir pour Paris , ^<^ Sullf. afin d'y aller passer les fêtes de Pâques. Mort de la Il la conduisit jusqu'à Melun. On dit ^""'^'f '^'* que, par un pressentiment secret, leur séparation , qui devoit être étemelle , fut aussi douloureuse que touchante; la duchesse ne pouvoit se résoudre à quitter le roi , et elle fondit en larmes en lui recommandant ses enfans. Elle logea à Paris chez Zamet , l'un des plusriches partisans dece temps( I ). Le jeudi saint, en revenant de l'église, elle se promena dans le jardin ; elle fut frappée d'une attaque d'apoplexie , dont elle mourut le samedi 1 2 avril iSgg (2). Henri accouroit à cheval pour Bassomla voir, mais à moitié chemin une lettre ^'^'''.''^' ^*^

Kjrrain.

(i) Sébastien Zaïnet, originaire de Lucques : il s'éloit fait naturaliser, avec ses deuxfi'ères, eui58i. C'est lui qui, en faisant dresser le contrat de mariage de sa fille, se qualifia de seigneur suzerain de dix-sept cent mille ècus.

(a) On a dit qu'elle avoit été empoisonnée après avoir mangé une tartelette; mais tous les historiens dignes de foi assurent que sa mort fut naturelle , et ce fut l'opinion de son temps. Elle étoit grosse de quelques mois de son quatrième eufant, et, faute d'une saignée faite à propos , elle eut un coup de sang.

Peu de mois avant la révolution de 1789 , on

»599' lui annonça qu'elle n'existoit plus : sa douleur fut excessive , on Fentraina dans une voiture», en y montant il s évanouit dans les bras du grand écuyer. Dans celte profonde affliction , le roi avoit besoin de son véritable ami , mais il craignoit son austérité ; cependant il Tappela , Rosny vint avec empressement. Cet ami parfait ne vit dans ces premiers momens que la vive affliction de Henri , il y compatit, il la partagea, et ne lui parla que des bonnes cpialités de celle qu'il regrettoit avec tant d'amertume. Le roi ne fut pas consolé , mais cette indulgence adou-

Mèmoires cit SCS peiiies : il dit à Rosny : « Qu il ^^/^^^'^{q- " ^^^^ sa voit bon gré de mettre lattache-

• 'tiP- ^' ,, nient qui causoit sa douleur au nondire » de ceux qui sont formés par une vérij) table sympathie , et non par le déré- » glement de limagination ; qu'il avoit j> craint qu'il ne cherchât à le consoler » qu'en le couvrant de confusion { i ) , et »> qu'il le fortifioit beaucoup mieux en le » plaignant. »

Toyoit encore , dans une abhaye d'hommes de la ville de Caen , un fort bon tableau représentant une Sainte-Famille ; Saint Joseph ofifroit le portrait le

flus ressemblant de Henri IV ; la Sainte Vierge et enfant Jésus étoient représentes par les figures charmantes de la belle Gabrielle et du petit duc de Vendôme.

(i) Et cependant il Tavoit appelé !

Gr.'iiul exemple! qui prouve que lin- iSgg. flexibilité des principes peut s'allier avec la généreuse et douce indulgence , et qu'alors seulement l'ascendant de la vertu est véritablement suprême.

Rosny ne conseilla au roi qu'une seule distraction , le travail ; ce prince s'y remit sans délai et avec une grande ardeur.

Peu de mois après , il prit une nouvelle passion. Henriette de Balzac, fille du seigneur d'Entragues (i), plus jeune Mémoires que la duchesse de Beaufort, étoit loin de Sully. d'avoir la candeur de son âge. Elevée par PoriraitJe des parens dévorés d'ambition , elle eut la marquise de bonne heure l'imagination remplie JeVerneuil. de projets d'élévation pour elle et pour sa famille. Etrangère aux idées si pures du véritable bonheur , elle le fut toujours à tous les sentimens tendres et généreux. Tout étoit matériel dans ses desseins et dans ses pensées : aimer ses parens n'étoit pour elle que chercher à leur procurer de grands emplois ; et s'attacher des amis , que se faire des créatures ou s'assurer de puissans protecteurs. Elle ne voyoit dans

(i) Marie Touchet, maîtresse de Charles IX, eut de ce prince un fils, connu depuis sous le nom de Charles de Valois, comte d'Auvergne. Marie Touchet ôpousa d'Entragues, dont elle eut Henriette de Balzac. Le comte d'Auvergne étoit frère utérin de Henriette.

» 599. la carri ère qui s'ouvroit devant elle qu'un seul genre de mérite , celui de savoir tromper , supplanter et réussir dans une intrigue; enfin obtenir un rang éclatant , inie immense fortune , étoit, à ses yeux, Tunique but de la vie; elle n'avoit jamais réfléchi aux moyens de l'atteindre, décidée d'avance à n'en rejeter aucun d'utile. Une corruption si prématurée avoit disposé son âme à toutes les passions haineuses : l'amour fut en elle un calcul et non une foiblesse; vindicative, implacable, on la vit souvent verser des larmes dans une réconciliation , et néanmoins elle ne pardonna jamais, caractère d'autant plus dangereux , qu'il étoit caché sous les grâces les plus séduisantes de la figure et de l'esprit. Telle fut la femme qui prit un si funeste empire sur le cœur de Henri! Ce prince n'aima véritablement que Gabrielle; l'amour en s'éteignant lui laissa le souvenir d'une amie , il ne l'oublia jamais. Mademoiselle d'Entragues 1 attacha par ses artifices, sa jeunesse éloignoit toute défiance; Henri crut long- temps qu'elle étoit ingénue et sensible; son esprit le charma , et quand il la connut mieux, il étoit enchaîné. Henri, pour vaincre ses prétendus scrupules , eut la foiblesse (ie s'engager à lui donner par écrit une promesse de mariage : mademoiselle d'Entragues lui persuada qu'elle

ne la désiroit que pour satisfaire la fierté ^^99' de ses parens , qui la sépareroient de lui pour jamais si elle n'obtenoit pas ce gage d un attachement véritable ; elle protesta qu'elle n'avoit nulle ambition , qu'elle n'éprouvoit même pas le désir de se prévaloir un jour de cet écrit, qu'elle ne vouloit l'avoir que pour le montrer à ses parens , et qu'ensuite elle remettroit sa destinée entre les mains du roi, qui seul auroit le droit d'en disposer. Henri, touché , séduit, et , d'après ce langage , n'attachant pas une grande importance à cette promesse, s'engagea à la faire : il l'écrivit en effet ; mais , ne pouvant rien cacher à Rosny , il la lui montra : l'éton- Courageux nement rendit Rosny muet et immobile, attachemeut Là., là, dit le roi en sonriunt , par/cz /i- '^^ Rosny brement, ne faites point tant le discret.^^^ Henri ajouta qu'il pouvoit dire et faire tout ce qu'il avoit dans l'esprit , qu'il ne s'en fàcheroit pas. Rosny lui fit répéter cette assurance avec une espèce de serment ; ensuite il prit le papier des mains du roi et le mit en pièces. <f Comment , » s'écria le roi, êtes-vous devenu fou? \\ » est vrai, sire, répondit-il, je suis un » fou , et plût à Dieu que je le fusse tout » seul en France ! »

Le roi , extrêmement irrité , ramassa en silence les morceaux de l'écrit : pendant ce temps , Rosny lui fit les plus

»599. fortes remontrances; le roi, malgré sa colère , s'arrêta pour Téconter : lorsqu'il eut fini déparier, Henri le quitta brusquement et rentra dans son cabinet. Cette scène se passa dans la galerie de Fontainebleau. Rosny , plein d'inquiétude , y resta , se promenant tristement sans perdre de vue la porte du cabinet de Henri. Au bout d'un demi-quart d'heure , ce prince , qui venoit de récrire la promesse, reparut ; il passa près de Rosny avec une fierté affectée, sans lui parler et sans le regarder : il alloit rejoindre sa maîtresse à Maiesherbes. Rosny se crut disgracié; mais , sans aucune explication , le roi , deux jours après , lui donna la charge de grand maître de l'artillerie.

Cet engagement de mariage étoit conçu de la manière la plus étrange : le roi y promettoit d'épouser mademoiselle d'Entragues , si , dans le cours de l'année , elle lui donnai t un enfant mâle. Elle devint grosse, et Henri lui fit prendre le titre de marquise de Vemeuil. Cette grossesse et le billet qui étoit entre les mains de la marquise causoient à Rosny des inquiétudes d'autant plus vives , que , pour cette fijis , le roi alloit se trouver libre : on avoit la certitude que son mariage seroit incessamment cassé. Mais le ciel, dit Sully , fit encore un miracle en faveur du roi et de la France. Pendant un

DE HENRI LE GRAND. tiOg

violent orage, la marquise vit tomber la »5g3. foudre ; le tonnerre entra dans sa chambre et passa sous son lit , la frayeur qu'elle éprouva la fit accoucher , avant terme , d'un enfant mort.

Après cet événement , le roi se remit à presser vivement la cassation de son mariage. La reine iNIarguerite y donna son consentement avec un désintéressement et des marques d'attachement pour le roi qui lui firent honneur. Elle produisit les preuves les plus formelles des violences que Catherine de Médicis et Charles IX avoient employées pour la forcer à contracter cette union ( i ). Ces preuves seules suffisoient pour autoriser la dissolution du mariage; d'ailleurs plusieurs formalités essentielles , omises , formoient des causes positii^es de nullité. Enfin la captivité de fait où se trouvoit alors Henri, la stérilité de la reine , le bien de l'état , toutes ces choses composoient un si grand nombre de motifs , que Ton peut dire avec vérité que jamais mariage , même entre des particuliers , n'a été aussi légitimement déclaré nul (2).

(i) Dans ce temps , elle aicnoit le duc de GuLe.

(2) Et l'on passa sous silence l'une de3 plus fortes

raisons que l'on puisse faire valoir en ce cas : on ne

parla poiut des désordres publics et des dérrgle-

niens de la vie de Marguerite; cependant Heuii

^^00- Le roi chargea Sillery, son ambassa-

deur à Pvome, de presser la décision de cette aflaire , ce que ce ministre exécuta avec autant de zèle que d habileté.

Arrivée en Le duc de Savoie vint en France sur France tlu ^.^ ^^^ ^^ ccttc année. Ce prince , trèsduc de ba- 1 .11 i •£ .

voie. brillant par sa magnificence et par son

extrême libéralité , avoit un caractère artificieux et remuant ; il brùloit du désir d'envahir une province , désir qui , dans les souverains de petits états , est à peine honoré du nom d'ambition. Le titre d'usurpateur ne s'acquiert qu'en grand.

Il faut , pour l'obtenir , la force qui peut ravager une immense étendue et le génie impétueux et sanguinaire de la destruction. Le projet de s'agrandir un peu est le seul, dans ce genre, que puissent avoir les petits souverains; ce nest au fond que l'envie d'augmenter leurs richesses. Le duc de Savoie étoit persuadé cpi'on fait tout ce qu'on veut dans une cour avec de l'adresse , de la flatterie et des présens. Mais les mœurs des cours varient suivant les princes qui les gouvernent , et dans celle de Henri le Grand , il se trouvoit des hommes éclairés , incorruptibles , qui

avoit un si bon cœur , que , lorsqu'on lui apporta le consentement de IMarguerite à la dissolution du mariage , il s'attendrit : ^/i .' la malheureuse! dit-il ; elle sait bien que, si elle avoit -voulu, elle n aurait perdu ni mon coeur ni son rang!

sa voient pénétrer les intrigues et les faire ^^gg. échouer.

Le roi reçut le duc de Savoie avec toute la cordialité qui étoit dans son caractère; on lui donna beaucoup de fêtes; de son côté , le duc étonna les dames et les courtisans par la magnificence de sa galanterie, il chargea un de ses ministres de porter à Ptosny son portrait dans une boîte enrichie des plus superbes diamans ; Rosny accepta le portrait avec respect et renvoya la boîte et les diamans. Le duc alla lui faire une visite à l'Arsenal; Rosny le conduisit dans ses nouveaux ateliers , et lui fit voir vingt canons nouvellement fondus , beaucoup d'autres prêts à l'être, quarante affûts complets et une prodigieuse quantité d'armes de toute espèce.

Le duc demanda, en riant, ce qu'il vouloit faire en pleine paix de tout cet attirail. Rosny répondit sur le même ton de plaisanterie que c' étoit pour prendre Montmélian. A ce mot , le duc repartit avec émotion : f^ous ignorez apparemmenl que Montmélian est imprenable. Je sais surtout , reprit R.osny , que , si le roi l' attaquait , il lui jeroit perdre ce titre. Ce mot si fier fut en même temps une prédiction.

Le roi ne se laissa point tromper par iGoo. les artifices du duc de Savoie; il connut facilement qu'il agissoit sans droiture.

1600. Cepentlant il fit avec lui un traite , que le duc étoit bien décidé à ne pas tenir; et Henri , malgré l'avis de Rosny , accorda trois mois de délai pour en remplir les clauses. Quelques courtisans proposant au roi de le faire arrêter povir l'obliger à restituer le marquisat de Saluées sans guerre et sans dépense , le roi fit cette belle réponse :

« Je tiens de ma naissance et j'ai ap- » pris de ceux qui m'ont nourri que j' l'observation de la foi est phis utile » que tout le profit que la perfidie peut i> procurer. Je suivrai l'exemple du roi » François , mon prédécesseur , qui pou- « voit retenir Tempereur Charles-Quint Mézeray, » et ne le fit pas. Que si le duc de Savoie dAubigne. „ nianque à sa parole , j'en tirerai un w grand avantage ; car un roi use bien j> de la perfidie de ses ennemis lorsqu'il » la fait servir de lustre à sa bonne foi. » On croit que durant ce voyage le duc de Savoie acheva de déterminer le maréchal de Biron à trahir le grand prince qui étoit à la fois son souverain , son bienfaiteur et son ami. Le duc de Savoie partit avec l'agrément du roi , qui l'accompagna jusqu'au pont de Charenton , et qui lui donna le baron de Lux et le marquis de Praslin pour le conduire jusque sur la frontière , d'où il dépêcha un courrier avec des lettres de remerci-

jr empoisonner roi.

DE HENRI LE GRAND. 2l3

mens de tous les honneurs que sa majesté »Goo. lui avoit fait rendre sur son passage. On Complot découvrit peu de temps après le complot po"'

une temme nommée iSicole Mignon, J^ qui avoit formé Ihorrible projet dempoisonner le roi. Elle imagina pouvoir s'adresser au comte de Soissons , qui publioit hautement les sujets de mécontentement qu'il croyoit avoir contre le roi : le comte écouta cette confidence avec horreur ; il dénonça sur-le-champ cette femme. On l'arrêta; elle avoua son crime et fut punie de mort : elle n'avoit point de complices.

L'intervalle de trois mois, accordé par Conférence le roi au duc de Savoie , fut rempli par '«"'igiease ,

r c T • T\ dans laquel-

une rameuse conierence religieuse. Du- j^ Ouplessis plessis jNIornay ( i ) , gentilhomme cal- i\iornay est viniste , recommandable par ses talens convaincu militaires, par les emplois qu'il avoit Ijfp ' ^^"^^"^ occupés, par son habileté dans les négo- j'avoirremciations , et surtout par la faveur du roi , pli ses écrits étoit le plus grand théologien de son parti. ^'5 fausses Les huguenots 1 appeloient leur pape. Il fit un livre pour soutenir les erreurs de sa secte; il le remplit de citations des Pères de l'Eglise, qui toutes étoient tronquées, falsifiées , et le plus souvent entièrement fausses et supposées. Ces artifices ont été constamment employés dans tous les

(i) Le même dont on a déjà parlé plusieiu's fois.

2l4 HISTOIRE

1600, temps, et de nos jours, par tons les détracteurs de la religion catholique (i).

Des théologiens de la Sorbonne ayant examiné Fouvrage de Duplessis, y découvrirent toutes ces faussetés et les réfntèrent par écrit. Duplessis garda le silence; mais ceux de son parti lui représentant qu'il étoit de son honneur de répondre lorsqu'il étoit accusé de mensonge et d'imposture , il promit enfin de défendre son livre , puisque c'étoit défendre son honneur. Deux jours après , il fit paroître un écrit j)ar lequel il déficit tous ceux qui l'accusoient , les exhortant de se joindre à lui et de signer ensemble une requête, pour supplier le roi de nommer des commissaires à l'effet de vérifier en leur présence , de page en page et de ligne en ligne , les passages de son lii^re.

Le 25 mars, l'évêque d'Evreux (2) fit une réponse , accepta le défi de Duplessis, et offrit de lui prouver, en présence du roi et de toutes les personnes qu'il plairoit à sa majesté de nommer, que, dans le livre contre la messe , il y avoit cinq cents passages faussement allégués, mu-

(i) Cette marche est sûre avec les gens du monde , qui ne s'aviseront jamais de vérifier rexaclitude des citations.

(2) Du Perron, qui fut depuis cardinal.

DE HENRI LE GRAND. ai5

tilés à dessein , ou falsifiés. La conférence ^^°^' eut lieu avec le consentement du nonce. Lorsque les juges catholiques et huguenots eurent été nommés, Duplessis, après de sérieuses réflexions, fit tous ses efforts pour rompre la conférence; il savoit bien qu'il n'avoit pas vérifié lui-même les citations sur les originaux : il commença à douter de Texactitude de ceux qui les lui avoient fournies , et ses démarches pour assoupir cette affaire ne servirent qu'à répandre universellement unegrande défaveur sur la cause qu'il étoit forcé de soutenir. La conférence s'ouvrit le 4 niai, à une heure après midi, dans la salle du conseil. Le roi s'y plaça au bout d'une grande table , ayant à sa droite Févêque d'Evreux , à sa gauche les quatre secrétaires d'état; derrière lui, sur des sièges, l'archevêque de Lyon, plusieurs évèques; et dans d'autres places, suivant leur rang, tous les grands officiers de la couronne et tous les seigneurs de la cour. Lorsque tout le monde fut placé , le roi fit un discours très-sage , dans lequel il dit expressément « Que cette conférence se fai- » soit entre deux savans hommes , non " sur des points de religion, ce qu'il ne » permettroit pas sans le consentement j> du pape, mais seulement sur l'examen » de simples faits et de quelques passages , » sur la vérification desquels rouloit tout

2îG HISTOIRE

1600. „ le différent. » Il ordonna au chancelier d'empêcher que les disputans ne passassent du fait au droit , et leur recommanda à tous deux de s'abstenir de paroles aigres et oflensantes.

L'évêque d'Evreux parla à Duplessis dans des termes pleins d'estime pour sa personne; il protesta qu'il ne vouloit pas le convaincre de fausseté, mais seulement ceux qui lui avoient fourni les passages falsifiés de son livre. Cette tournure polie ne pouvoit qu'humilier Duplessis, qui s'étoit d'abord attribué Thonneur d'avoir fait seul toutes ces recherches; il falloit convenir d'une odieuse fausseté oii du charlatanisme scientifique le plus inexcusable : Duplessis, placé entre l'honneur et le ridicule , eut, dès le commencement de la séance, cet air consterné, étonné, que Sully lui reproche dans ses Mémoires.

Tous les passages examinés furent sans exception trouvés tels que l'avoit annoncé Tévêque d'Evreux. Il n'y eut aucune discussion de la part de Duplessis et des protestans : les livres originaux étoient sur la table; on ne pouvoit ni éluder ni contester la confrontation; les preuves formelles étoient sous tous les veux, et toutes démontroient l'ignorance ou la fausseté. Pendant qu'on examin )it un article dont la suppression d'un mot

BE KENRI Lfe GnAKB. 2I7

chan|^coit absolument le sens, un jeune •^<"'' ministre, fendant la presse, s'approcha des commissaires et leur dit que ce mot nétoit pas dans le grec : Casaubon , qui lisoit dans l'original grec le même passage, le lui montra et lui fit voir qu il se trompoit; le jeune ministre confus se retira précipitamment. Comme cette interruption asoit causé quelque bruit, le roi demanda ce que c'étoit : Sire , lui répondit Vitry , c'est un carabin qui a voulu tirer son pistolet, mais il a manqué son coup et il a pris la fuite.

Cette conférence dura six heures. Il ne fut pas possible d'y lire tous les passages, l'évêque proposa vme autre séance; mais Duplessis, consterné et confondu sur tous les points , la refusa.

Le roi combla d'éloges l'évêque d'Evreux sur sa modération , son érudition et son esprit. En sortant de la salle , Henri se tournant vers Rosny : Eh bien , lui dit-il en riant, que vous semble de votre pape? <t II me semble, sire, répondit ^ Ivosny , qu'il est plus pape que vous ne » croyez, car il vient de donner le cha- » peau rouge à M. d'P^vreux (i). »

Cettedisgracede Duplessis affligea profondément tout son parti , le roi en triom-

(i) En ef&t, il fut nommé cardiual à la première proiuotioa.

i6oo.

pha avec une sincérité dont personne ne douta; il écrivit sur-le-champ au duc d'Epernon pour lui en témoigner sa joie. « Le diocèse d'Evreux, dit-il, a vaincu j' celui de Sauniur , et la douceur dont i> on y a procédé a ôté Toccasion «î qucl- » que huguenot que ce soit de dire que » rien y ait eu force que la vérité. Certes, j' c'est un des grands coups pour Téglise » de Dieu, qui se soit fait il y a long- » temps. En suivant ces erres, nous ra- » mènerons plus de séparés en l'église j> en un an , que par d'autre en cinj> quante, etc. »

En effet, cette conférence produisit un si hon effet dans le public, que beaucoup de protestans quittèrent le calvinisme , entre autres Fresne, l'un des commissaires calvinistes, et Sainte -Marie Dumont , deux honmies très-savans et d'un grand mérite.

Tandis que ces choses se passoient à la cour de France, le du»: de Savoie ne tenoit aucune des paroles qu il avoit don- Mêmoh-es nées. Le pape , ennuyé de ses subterfuges , /We SiiUj-, renonça à l'arbitrage de cette affaire , et , le délai de trois mois étant expiré, le roi fit ses préparatifs de guerre contre la Savoie. Henri divisa son armée en deux corps : l'un , sous la conduite du maréchal de Lesdiguiercs, devoit entrer en Savoie; et l'autre , commandé par le ma-

r<.^chal de Biron , avoit ordre d'attaquer ^^o»la Bresse.

Le roi partit de Lyon le 11 août; il Mariage alla mettre le sie'^e devant Chanibëri. Ce '^^ '°' ' ^^

r ^ i> -M "x Ti 1 • guerreavec

hit la qu il apprit l heureuse conclusion f.^ SavoIe. des négociations de son mariage avec Marie de Médicis. Le duc de Bellegarde, grand écuyer, fut député de la part du roi pour épouser, au nom de sa majesté, la princesse qui lui étoit destinée. Le cardinal Aldobrandin , avant de partir pour sa légation de France, lui avoit donné la bénédiction nuptiale le 7 octobre; le 17 elle se rendit à Livourne, oit elle s'embarqua sur la plus magnifique galère que Ton eût encore vue sur la jNiéditerranée. Pendant ce temps, leroifaisoit la conquête des états du duc de Savoie. Henri fit invesl ir Chambéri , qui capitula promptement. Le roi y entra , il y établit Le roi un si bon ordre, qu'il ne s'y commit P"!^"^, , .

I • 1 .1 TT 1 Chamberi,

pas la moindre violence, bne grande quantité de dames françoises qui avoient suivi leurs maris, s'établirent à Chambéri; la baronne de Rosny, dès le lendemain de la reddition de cette place, dojina chez son hôtesse un bal aux personnes les plus distinguées de la ville, où tout se passa avec autant de gaité que si Chambéri n'eût pas chan<>é de maître. t

• Je roi

Henri , sans perdre de temps, alla s'em- prend pluparerd'iin grand nombre de petites places, «ïeuis au-

,f>, très villts.

i6oo. Conflans, Moutiers, Saint-Jacome, Saint- Jean (le IVlaiirienne, Saint-jMichel , jNliolens (i). On ent plus de peine à Char- ]>onnière, environnée de rochers qui rendoient cette place presque inaccessible au Siège de canoii. Le roi chargea Rosny de Tattaquer Cliarbou- avec son artillerie; mais il fut si contrarie' "''^"^' par les courtisans qui entouroient le roi,

qu'il dit à ce prince que si on ne lui permet toit pas de disposer seul et à son gré de ses batteries, il abandonneroit tout, et laîsscjoit la place à ceux quivoudroient faire le grand maître. En même temps il renouvela la promesse qu'il avoit déjà faite plusieurs fois de rendre le roi maître de la place, dans cette journée même, si on le laissoit faire. Un courtisan prenant la parole , dit que s'il étoit dans la place il sauroit bien empêcher qu'elle ne fvit prise d'un mois, et Rosny perdant patience : « Allez -vous- y -en donc tous, » s'écria-t-il , et si je ne vous fais pas tous » pendre aujourd'hui , je veux passer pour >. un fat. » En effet, Rosny étant venu à bout de miner une roche énorme qui

(i) « La prise de Miolens rendit la liberté à un 3) liomme qui y éloit détenu dans les prisons depuis î) quinze ans. On le mena au roi, à cause de la sinj) gularité d'une prédiction qui avoit été faite à cet )) homme sur la durée de sa captivité et sur la main )) qui l'en délivreroit, laquelle se trouva exactemeut >j vérifiée. » Mémoire^ de Siillj, tom. 3.

DE TIEKRÎ LE CrvAND. '5.lt

tomba, il lit jouer ses batteries d'une i^ciO' manière si terrible sur Tentiroit de'couvert par la chute du rocher , que les assiégés demandèrent à capituler; il exigea qu'ils se rendissent à discrétion , il ne lobtint que par la force. Il monta à cheval et il entra le premier dans Charbonnière. On avoit le droit de traiter cette place comme une ville prise d'assaut; mais des François ne pouvoient être insensibles au spectacle qui s'offrit à leurs yeux. Les malheureux habitans, cachés dans leurs maisons, envoyèrent une dcputation composée de tous les blessés , mutilés , brûlés , qui venoient de soutenir les derniers assauts : ces infortunés se traînèrent dans la grande place et s'y jetèrent aux pieds des vainqueurs; plusieurs d'entre eux ne se relevèrent jamais, ils y expirèrent! Ils c'toient conduits par de jeunes filles baignées de larmes, qui se prosternèrent à côté d'eux; à leur tête étoit une femme d'une si merveilleuse beauté, que Rosny assure n'en avoir jamais vu que l'on puisse lui comparer ( i ). Tous les François frémirent et versèrent des larmes en voyant le contraste que présentoient ces figures angéliques , avec celles de ces guerriers expirans, récemment blessés, couverts de sang, et qui, pour sauver leur ville, sur-

(i) Mémoires de Sully, tom, 3, pag. 387.

liun.

1600. jnonlanfc traffreuses (îoulenrs, n'avoicTit iiièiiie pas pris le temps de faire panser

leurs plaies Tous les cœurs s'émurent

eu écoutant ces voix mourantes s\inir à celle de Finnocence pour implorer la pitié.

Le malheur, sous des traits si frappans, inspira le respect qu'il devroit exciter sous toutes les formes. La ville fut préservée de tout pillage, de toute insulte; on étoit si touché , que , malgré le code affreux de la guerre, on fut humain sans se croire généreux.

Prise tle Henri entreprit cusuitc le siége de^Iontj\îontmé- iiiélian, place d'une force prodigieuse , fortifiée par la nature , et dont le château est , comme Charbonnière , situé sur un roc d'une extrême dureté.

L'artillerie françoise étoit devenue véritablement redoutable depuis le règne de Henri. On posa soixante canons devant les remparts de Montmélian ; on fit plusieurs attaques qui jetèrent l'épouvante parmi les assiégés, qui jusqu'alors n'avoient pas eu l'idée de l'effet d'une artillerie aussi considérable et aussi bien dirigée. Henri , un jour, voulant aller examiner une fortification , prit , malgré Rosny, le chemin le plus court ; il n'étoit accompagné que de Rosny et de trois ou quatre officiers. Il s'engagea dans un sentier étroit et creux, où il fut bientôt as-

DE v^lEMRI LE GRAND. " llj

sailli par une décharge de grosse artille- iSoo. rie et de mousqiieteric si terrible , qu'en un moment il fut couvert de terre , ou , pour mieux dire, d'une grêle fie petits c.'iilloux broyés, formant res]>cce de sable {le ce terrain, et dont i7 eut /a peau tout rconhée. Henri, avec l'air calme qui ne le quittoit jamais , poursuivit tranquillement son chemin, et il fit le signe de la croix. « C'est à ce coup, luiditRosny, » que je vous reconnois pour bon catho- » lique (i). »

Rosny ajoute qu'il ne conçoit pas que personne n'ait été tué ou blessé dans ce passage. Après plusieurs attaques , les assiégés demandèrent une trêve, qu'on leur accorda. On en profita de part et d'autre pour chercher \^^ voies de composer à l'amiable. Ce furent deux femmes qui s'en chargèrent: madame Brandis, l'épouse du gouverneur de ^lontmélian , et qiii étoit avec lui dans le château , se plaisoit à faire de ses mains de petits ouvrages de verroterie. Elle fit offrir de sa part a madame de Rosny des boucles d'oreilles et deux chaînes de verre de son travail; madame de Rosny lui envoya du vin et du gibier. Bientôt ces dames désirèrent se

(i) On sait que les protestans ne font point le signe tle la croix: cette acùcu de catholicité n'cloit pas suspecte.

î>.24 HISTOIRE

j6©o. connoître personnellement ; elles eurent trois entrevues, dans lesquelles il ne fut question que de la reddition de Montmélian. On convint que l'on accorderoit un mois au gouverneur, et qu'au bout de ce temps, il remet troit la place s'il n'étoit pas secouru. 11 ne le fut pas , et , le mois étant écoulé , la garnison sortit de Montmélian : le roi y entra , il y établît Créqui avec sa compagnie. Rosny tâcha de persuader au roi de^émanteler cette place, en lui représentant qu'on ne pourroit se dispenser, à la paix , de la rendre au duc de Savoie ; Rosny vouloit qu'on en fit autant de toutes les autres forteresses, mais les conseils perfides du maréchal de Biron prévalurent , et saucèrent Montmé- Intelligen- //^^ contre toiitc bonne poUtifjue. Les letrcchal de *^^^ ^^ chiffres du maréchal de Biron , Biron avec que l'on Surprit peu de temps après , déles euue- couvrirent que dès lors il étoit d'intelli- ""*■ gence avec le duc de Savoie, et qu'il tra-

hissoit le roi dans les conseils et dans les opérations dont il fut chargé durant toute cette campagne. Rosny, dès le commencement de cette guerre, en étoit convaincu ; il rapporte même plusieurs traits qui ne laissent point de doutes sur sa trahison; R^osny xijoute que le marcchal le haïssoit personnellement , et qu'il fit plusieurs tentatives pour se défaire de lui. Un jour, au siège du fort Sainte-Cathe-

rîne , Biron lui proposa d'aller dans Tins- iGo©. tant à cheval, comme ils étoient, reconnoître la place; Rosny répondit que, pour faire celte observation en plein jour , ils étoient trop brillans et trop empanachés, et surtoiitPle maréchal, qui mon*. oit un cheval blanc. Biron répondit : lis n'oseroient tirer sur nous. Allons, répondit Rosny, comme vous voudrez; s'il pleut sur moi, il dégouttera sur vous. Ils allèrent, suivis de vingt chevaux, jusqu'à deux cents pas du fort , ils y restèrent long-temps; on ne tira que douze ou quinze médians coups d'arquebuse, et sûrement en l'air, dit Rosny. Sa surprise fut extrême: Monsieur, dit-il au maréchal, ils ont donc peur de vous? La vanité folle de Biron tiroit gloire de ces ménagemens de l'ennemi. Au risque de trahir ses coupables secrets , il avoit voulu que Rosny fut témoin du respect que lui portoient les assiégés. Le roi étant allé la veille près de ce fort , suivi seulement de six chevaux , avoit essuyé un feu terrible , et décharges sur décharges. Le lendemain , Rosny y retourna à pied , à la pointe du jour, n ayiuit avec lui (pie deux officiers; il fut reçu avec un si grand fracas d'artillerie, que le roi lui envoya Montespan , croyant que c'étoit une sortie. A qui en veulent-ils? dit jMontespan , qui ne voyoit personne : A moi, répondit Rosny, cer-

2o6 inSTOlUE

ï6oo. lain intérieiirenient qu'il avoit été désigné aux ennemis par Biron. Il connut des intentions semblables dans une infinité d autres occasions. Mais il cacha ses soupçons; il n'essaya point d'éclairer le roi sur les desseins du maréchal: Henri étoit encore dans une sorte de sécurité sur ce point , malgré le mécontentement que lui causa pins d'une fois, pendant cette campagne, la conduite de Biron. Rosny ne voidoit lui en parler que lorsqu'il pourroit produire des preuves positives; car ce n'est qu'ainsi qu il est permis d'accuser , et surtout auprès des rois : mais tout fut éclairci à cette même époque. Peu de jours avant le départ du roi pour Lyon , ce prince acquit la parfaite certitude des projets et de la perfidie de Biron.

Tialté (le Cependant tout étoit soumis dans le paixavecla pays qu'oii avoit voulu conquérir. Après ba\oie, ^^j^ç ^j belle campagne qui forçoit le duc de Savoie à subir toutes les contlilions qui! plairoit au vainqueur de lui imposer, Henri écouta volontiers des propositions de paix (i) Le cardinal Aldobrandin, légat du pape, en fut le médiateur. Henri consentit à entrer en négociation ,

(i) On dut les plus grands succès de ceUe campagne à la valeur, à ractivité du roi, et aui talens de Rosny. Le roi loua [)articulièreuient le courage et le zèle de huit compagnies corses qu'il avoit avec lui.

les conférences se tinrent à Lyon : le roi ^^o"nonmia , pour traiter avec le légat , le cardinal du Perron , le connétable , le chancelier, \ illeroy et Jeanin. La future reine , iNIarie de ^lédicis , arriva à Lyon dans ces entrefaites. Le roi l'ayant appris partit aussitôt en poste, et , suivi de plusieurs seigneurs, il se rendit à Lyon , où il arriva à neuf heures du soir. On le fit attendre près d'une heure sur le pont , parce que, se faisant un plaisir de surprendre la reine, il ne voulut pas se nommer. La reine étoit à souper. Henri entra incognito dans la salle; on se rangea précipitamment pour lui ouvrir un passage , il vit qu'il étoit reconnu et se retira brusquement. Après le souper de la reine, il se rendit dans sa chambre; la reine se jeta à ses pieds , il la releva et l'embrassa, et s'entretint une heure avec elle (i).

Le roi s'étant fait rendre compte des Tiaft de iirticles de paix dont on étoit déià con- fermeté de venu, blâma les commissaires d avon* accordé plusieurs choses sans sa participa-

(i) Lorsque ce prince fit la maison de la reine , il dit à inadanie de Guerclieville , qu'il avoit aimée sans succès, que, puisqu'elle étoit véritablement dame cThoiineur^ elle le seroit de la reine sa femme. Une autre femme de la cour, Catherine de Rolian, sœur du vicomte de ce nom, avoit eu la même conduite avec lui.

IlS MISTOIIlÈ

)6oo. tÎQji ^ et s^irtoiit d'être convenu qne ïc fort de Saint-Catherine ne seroit point détruit. Henri avoit promis aux haliitans de Genève de faire démolir cette forteresse , qui les tenoit dans des inquiétudes continuelles , et le roi, au risque de rompre les conférences et de recommencer la guerre , voulut tenir sa parole. Il ordonna à Pvosny de faire sauter sans délai les cinq bastions du fort, en faisant dire aux Géjaevois d'en venir achever la démolition. Jamais ordre ne fut exécuté avec une promptitude plus surprenante. Les Genevois accoururent en foule; ils démolirent en un jour cette énorme citadelle, ils ea emportèrent en triomphe tous les matériaux, de sorte qu il n'en resta pas la trace. Cette action, qui déplut au légat, rompit les négociations, mais on les reprit promptement, et le traité, entièrement fait à l'avantage du roi , fut enfin conclu et signé. Par ce traité, le roi reçut en échange du marquisat de Saluées au- ~" quel il renonçoît, un grand nombre de places importantes et la Bresse entière. Le duc s'engagea à faire raser plusieurs forteresses, et à payer tous les frais de la

du roi avec ë^'^^'^^'

le man'clial Avant de quitter Lyon , le roi eut dans de Biron , jg cloître des cordeliers un long entretien d°nteîugeu- *^'^ ^ ^^^^ ^^^^ ^^ maréchal de Biron , ces avec qui ne se doutoit pas qu'il eût la moindre

l'eniieiui.

Eiilrefien

connoîssance de ses intrigues criminelles, »^"c Le roi , avec la bonté don père et la tendresse d'an ami , le prévint que ce n'étoit pas une explication qu'il vouloit lui demander , ni même l'aveu de sa faute; que, sachant tout, il n'avoit pas besoin de sa sincérité; que sa seule intention étoit de le ramener à son devoir par la reconnoissance , et de se Tattacher plus solidement par la clémence et en le comblant de nouveaux bienfaits. Alors Henri , sans lui donner le temps de répondre, lui montra des lettres interceptées, de sa propre écriture, qui prouvoient formellement sa traliison.

Convaincu d'un crime digne de mort , et se trouvant entre les mains du souverain qu'il avoit outragé, Biron, pâle, immobile , resta sans parole et confondu. Henri ne se ra{)pela dans ce moment que sa valeur dans les combats et les services qu'il lui avoit rendus. Il souffrit en voyant rabaissement et la confusion de ce guerrier intrépide qui avoit tant de fois affronté la mort sous ses étendards et pour sa cause. Henri le rassura , releva son courage abattu par toutes les paroles généreuses que peut inspirer la bonté. La joie d'échapper an plus grand péril donna au maréchal toutes tes apparences de la reconnoissance et du rcpenlir. îl convint (ju'ii s'étoit laissé emporter par la véhé-

23o HISTOIRE

1600. nience de son caractère , excitée par le refus du gouvernement de la citadelle de Bourg, et que, séduit par les offres et les promesses du duc de Savoie ( i ) , l'ambition Tavoit égaré un moment ; mais il protesta que ses yenx étoient ouverts et qu'il renonçoit sans retour à toutes ces coupables folies. Henri n'en douta point, il l'embrassa à plusieurs reprises; de ce moment il le traita mieux que jamais et il lui accorda plusieurs grâces importantes : mais la reconnoissance et la générosité n'ont plus de droits sur un cœur corrompu par l'orgueil.

1601. Lorsque le roi eut terminé l'affaire du

traité avec la Savoie , il partit pour Paris; la reine , qui le suivit à petites journées ,' y arriva le 9 février 1601. Elle amenoit avec elle beaucoup d'Italiens, entre autres un jeune homme nommé Concini et Léonore Galligaï : ces deux personnes étoient destinées l'une et l'autre à s'unir un jour , à jouer à la cour un grand rôle , et à terminerpar une mort tragique une vie agiée par l'ambition et par l'intrigue.

L'hiver se passa dans des fêtes (2), mais les plaisirs n'étoient pour Henri qu'une

(1) Qui s'étoit engage à lui donner la princesse sa fille en mariage.

(2) La marquise de Verneuil t'crivoit alors au roi qiie ces réjouissances four son tnaiiage étoient les

DE HE5RI LE GRAND. 2a I

dissipation de quekpies heures; il se li- ^^°^' vroit toujours au travail avec la même apj>licalion.

La tranquillité de cette année ne fut troublée que par une querelle particulière en Espagne, qui pensa rallumer la g;uerre.' Le neveu de l'ambassadeur de France étant avec la cour à Valladolid , alla se baigner avec plusieurs jeunes François ; ils furent insultés par des Espagnols, qui jetèrent leurs habits dans Teau. Les François, malgré leur petit nombre, saisirent leurs épées, sortirent du bain , et, tout nus , tombèrent sur les Espagnols , en tuèrent deux et mirent le reste en fuite. Ils allèrent se réfugier chez Tambassadeur. Les parens de ceux qui a voient été tués se plaignirent au roi d Espagne, qui, sans aucun respect pour l'ambassadeur , fit forcer les portes de son hôtel , arrêter son neveu et quelques gentilshonmies , qui furent traînés en prison. A cette nouvelle, Henri, indigné, demanda d'éclatantes réparations , les obtint toutes , et cette affaire n'eut point de suites.

La paix, solidement établie, ouvroit à Henri une nouvelle carrière. Ce prince qui jusqu'alors avoit passé sa vie dans le

funérailles de son bonheur et de sa uie (Lettres manuscrites de la bibliolhèque de M. le comte Lecouteulx de Canteleu.)

1601, tumulte des armes , n'alloit plus être désormais qu'un roi pacifique et qu'un père de famille. Henri quitta sans retour son casque et son armure pour devenir ce que doit être un roi, le pasteur vigilant d un troupeau chéri. Tout ce qui est étranf^er à des traits si doux n'ajoute rien d'es.sentiel au véritable mérite d'un souverain dont les qualités distinctives sont la sagesse , la justice et la bonté. Les peuples aimeront toujours mieux ses sollicitudes paternelles que des exploits belliqueux. Un roi, pendant la guerre et à la tète de ses armées, se trouve dans une situation violente et forcée; l'exercice des vertus qui lui sont propres est suspendu ; il ne demande que des sacrifices : il ne veille plus sur ses enfans , il les expose , il les dévoue, il ne donne que des ordres meurtriers. Il peut acquérir danslescamps le titre glorieux d un grand capitaine; mais il ne règne qu'au milieu des prospérités de la paix , car il n'est placé sur le trône que pour rendre son peuple heureux. Henri va jouir enfin de ses vertus et du bonheur de commander ; tous ses ordres seront des bienfaits , tous ses projets auront pour but d accroître et d affermir la félicité publique.

Henri dépose dans le sein de Rosny ces vastes pensées qui doivent régénérer un grand empire. Il médite avec lui sur le

bien public et particulier qui lui reste à *^°'' faire; il passe en revue tous les hommes remarquables par leurs talens ou leurs services , il examine s ils sont employés ou rccompensos , ou du moins encouragés (i); il recommande que l'on mette incessamment sous ses yeux une nouvelle révision de l'état actuel de l'administration des finances : jamais un grand roi ne fut secondé par un ministre plus vertueux et plus habile. Rosny se renfeime dans son cabinet, où // épluche^ dit-il, avec la dernière attention tous les abus qui restoient à extirper dans la chambre des comptes, les bureaux des finances, le domaine , les aides , les gabelles , les tailles , les cinq grosses fermes et tout le reste. Il travaille en même temps pour le présent et pour l'avenir, en s'attachant à faire en sorte que Tordre qu'il établit dans la direction de toutes ces parties ne puisse être renversé dans la suite. Il s'occupe des moyens d'enrichir le roi sans appauvrir ses sujets, d'éteindre ses dettes,

(i) Ce fut ainsi qu'il répandit ses grâces sur le sage gouverneur de Péronne, de Tancieune et illustre maison d'Estourmel, qui , durant tous les troubles, lut maintenir, par son courage et son liumanité, l'ordre et la paix dans la ville. Henri IV lui conserva son gouvernement, en assura la survivance à son fils, et lui donna le cordon bleu. (Voyez Recueil des Maisons illustres de Picardie, de La Morlicre, in-4", i63o.)

tCot. (Je réparer ses maisons, de perfectionner Tart (!e forlifier ses villes encore davantiïf^e que celui de les défendre et d'attaquer , de faire provision d'armes et <le munitions. Il médite sur la manière de rétablir et de recommencer les ouvrages publics, comme chemins, ponts, levées , canaux, hôpitaux , églises, et tous les autres édifices de ce genre , qui font plus d'honneur encore au souverain que la magnificence de ses propres maisons , parce qu'ils sont d'une utilité générale. Il commence à rechercher quel emploi on avoit fait des deniers octroyés à ce sujet aux villes et connnunautés , ou plutôt de (pielles friponneries on avoit usé ilans le maniement de ces fonds.

Le roi , seul dans son cabinet , ou tête à tête avec Rosny , examinoit ces mémoires, les méditoit et y ajoutoit des notes de sa main ; en outre il assistoit aux conseils d'état : « Il n'y avoit aucun des » six jours ouvrables de la semaine où il }> ne se tint un conseil , matin et soir. Le i> premier et le plus important de tous » étoit celui qu'on appeloit le conseil d'é- » tat et des linances , qui occupoit , lui » seul , les mardis , jeudis et samedis , w par les deux séances du matin et de l'a- « près-midi. Le roi en étoit le chef et y » assistoit assidûment. Les princes , les » ducs et pairs , les officiers de la cou-

DE HENRI LE GRAND. %).i

» ronne , les clievallers des ortlres ilii roi, ï<^ûi,

}> ou ceux qui avoient un brevet de sa

» majesté , y avoient entrée et \ oix déli-

j> bérative. Ou y recevoit et l'on y exa-

w minoit toutes sortes de requêtes sur

j> (juelque sujet que ce put être; mais

» principalement sur ce qui concernoit

» les pensions de 1 état , qui dès lors corn-

i> mencèrent à être acquittées avec un soin

» et une régularité qui les tirent préférer

» à toute autre sortes de biens, même aux

» fonds de terre. Les autres jours de la

M semaine éfoient remplis de même ,

» matin et soir, par différens conseils ,

3> qu'on appeloit conseils des parties ,

» composés d un certain nombre de con-

» seillers particuliers. Là on examinoit

» ce qui étoit du ressort de chacun de ces

» conseils : s il y étoit porté quelque con-

» testation , elle étoit renvoyée aux tri-

« bunaux auxquels il appartenoit d'en

» connoitre , en veillant à ce qu'ils ren-

» dissent bonne et promi)te justice.

» J'étois de tous ces conseils , dit Sidly, » et j'y présidois ordinairement lorsCjUe » le roi ne pouvoit pas s'y trouver. » Mémoires (le Sally , tom. 3 , pag. 227.

On terminera cet article important r,ur les finances et les affaires par le portrait admirable du ministre d'état^ tracé ])ar celui qui devoit en être le plus parfait modèle. Cette peinture, l'un des plus pré-

•JLO.

*^°^- deux monumens de ce beau règne, sera ; dans tous les temps, la condamnation des mauvais administrateurs, et Ton comprend dans cette classe ceux même qui , avec de la probité, sont néanmoins incapables d'exercer une surveillance contiimelle et de se dévouer au travail le plus assidu.

Voici comment s'exprime le ministre qui ne détailla les préceptes qu'en donnant les exemples :

« L'homme appelé à la conduite des » affaires doit être un homme sans pas- « sions; mais, pour ne pas le détruire, " en le réduisant à une existence impos- » sible et purement idéale , disons seulei> ment qu'il faut qu'il connoisse dumoins i> toute la bassesse de l'orgueil , toute la » folie de l'ambition , toute la faiblesse » de la haine et de la vengeance. Comme » je ne veux rien dire que ce qui peut le « regarder directement , je ne relèverai » point ici l'indignité de maltraifer peri> sonne de fait ou seulement de paroles , 3> et de ne point doimer d'ordres à ses inj> férieurs que la colère ou la mauvaise » humeur ne les assaisonne de juremens. w Puisqu'il vit pour le public , il doit se " rendre affable et accessible à tout le » monde, excepté à ceux qui ne l'abor- » dent que pour chercher à le corrompre, » etne jamais perdre de vue cette maxime,

DE HENRI LE GRAND. l'd'J

« qui tient un des premiers rangs dans le »^•'• j> détail du gouvernement : qu'un royaume » doit être conduit par des règles généra- ^> les, et que les exceptions seules produi- » sent la plainte et le mécontentement.

M Le penchant pour le sexe est une » source de foiblesses et d'injustices qui w Tentraîneront indubitablement au delà j> des bornes de son devoir ; la passion du >' gros jeu l'exposera à des tentations » mille fois plus difficiles encore à vaincre » à un homme qui manie tout l'argent " du royaume : ])our n'y pas tomber , je » suis obligé de lui prescrire de ne con- » noitre ni les cartes ni les dés.

» Le dégoût du travail vient encore » ordinairement de tout ce qui porte à la » volupté ou inspire la mollesse. L'homme j- d'état doit donc chercher dans la so- » briété le remède contre la somptuosité > et la délicatesse de la table , qui ne sont » propres qu'à énerver également le corps » et l'esprit. L'honnête homme ne con- " noit point l'ivrognerie, l'homme labo- » rieux ne doit pas moins ignorer ce qu'on » appelle ragoûts et liqueurs. Comme il » doit se rendre , en tout temps et même » à toute heure . le séjour de son cabinet » non-seulement supportable , mais dcli- » cieux , il ne peut trop se donner de j> garde de ne pas se remplir la tête de i) ballets, de mascarades et autres parties

ï6oi. „ (le plaisir : il y a dans tontes ces bnga- » telles je ne sais quel attirail qui amollit » souvent le cœur des philosophes mê- » mes.

» Je dis la même chose de la chasse ; » des équipages , des livrées nombreuses , >• des ameublemens, desbiitimens, et de » toutes les autres inventions du luxe. Le » goût qu'on a pour ime seide de ces » choses dégénère bientôt en une espèce » de fureur , dont la perte du temps » n'est que le moindre eifet : la prodiga- » lité , la ruine et le déslionneur en sont » les suites ordinaires. 11 n'appartient » (pi'à un homme qvii ne peut se résoudre j) à vivre et à s'entretenir avec lui-même, » de penser éternellement galeries, co- » lonnes , dorures , et de courir toute » sa vie après des statues, des antiques et » des médailles.

» Je suis pourtant bien éloigné , avec w toutes ces maximes , de pousser la séj) vérité jusqu à défendre à l'homme en w place tout retour vers lui-même et » lui interdire toute sorte de plaisirs : je >» veux qu'il se divertisse et qu il prenne « soin de sa fortune, pourvu qu'il fasse l'un )> sans se répandre et se dissiper , et l'autre » sans se flétrir et se dégrader. C'est un des « avantages de l'esprit d'ordre et de mo- » dération , que celui qui le possède , « pourvu qu'il vive long-temps, se trouve

» dans Tabondance sans qu'il s'en aper- ^^^i..

» çoive. Faire fortune , qui est un terme

» si odieux , parce que souvent il n'offre

» qu'injustices , vexations et cruautés

» dans les emplois, que lâches artifices,

» indignes flatteries , basses servitudes ,

« ou même fourberies et trahisons à la

» cour , n'est plus qu'un effet naturel et

j> même une vertu lorsqu'on n'y aper-

» çoit que le prix du travail et la rdcom-

» pense légitime des bonnes actions. J'a-

» joute seulement, de peur d'équivoque,

» qu'ils y doivent être aperçus si claire-

» ment , qu'ils frappent les yeux et arra-

» chent l'aveu de nos plus grands enne-

» mis.

» Pour cela , il devroit être établi que » tout homme qui prend en main le ma- » niement des finances , ou de telle autre » partie du ministère , fît et renouvelât » de temps en temps une espèce de pro- » fession ; je veux dire qu'il commençât , » en entrant en place , par fournir un » mémoire exact et détaillé de ses facultés » présentes, et qu'il en donnât un second » dans la même forme en sortant du mi- » nistère , en sorte que le changement » arrivé dans son état ne fut pas moins j> connu des autres que de lui-même. J'ai » déjà eu soin de rendre compte au pu- )) blic de toutes les augmentations de biens » et de dignités qui me sont arrivées , à

1601. „ nipsnre que les différentes occasions les » ont amenées , et je ne veux pas me dé- » partir de cette mélhode.

« Le bien de mon père ayant été par- » tagé également entre moi et le senl qui » restât de quatre frères que j'avois eus, » ma part , en y joignant la dot de mon » épouse , qui consistoit en dix mille j> livres , ne monta qu'à quinze ou seize » mille livres de rente; et comme elle » n'augmenta guère pendant cette ving- » taine d'années qui ne laissoit point au » roi d'occasions de récompenser ses ser- » vite*irs, voilà tout ce que j'avois lors- » que les finances de l'état me furent re- » mises. Je sais bien des personnes qui j> rougiroient d'un pareil aveu; mais pour » moi, je l'ai déjà dit, je ne trouve, à » cet égard , qu'une seule chose dont on * doive rougir, c'est 1 infamie des biens » mal acquis ou doiiteux. Je n'appréhende j> le reproche ni de concussion , ni de conj» fiscation , ni de profits équivoques : tout » ce que j'ai ajouté à ce premier fonds ne M sont que de purs bienfaits du roi, en « sortej'que je dois tout à un seul Dieu et »> à un seul maître. »

On ne croit pas que depuis deux cents ans on ait perfectionné les idées exprimées dans cet écrit.

re^xe. Henri eut bientôt un grand sujet de joie; la reine devint grosse : Henri la

7}tenn gagner le jubilé dans la vilh d'Or- 1601. Icaiis , où le Saint Vere avoit ordonné (me commençassent les stations pour la rrance. On y vit le roi suivre à pied des processions , et poser la première pierre de l'église de Sainte-Croix, que les huguenots avoient abattue quarante ans auparavant ; Henri laissa une somme d'argent considérable pour la rebâtir.

(]e prince reçut dans cette année deux Ambassade «élèbres ambassades. La première lut celle des Véuide Venise , que Henri accueillit avec les *'^'^®' honnevu's et les témoignages de gratitude qu'il devoit à la puissance qui la première eut reconnu ses droits , en lui rendant d'ailleurs de grands services (i). On vit AmLassada. ejisuite une magnifique ambassade du '^^'^ Turcs. Grand Seigneur. Les lettres de créance de son ambassadeur étoient intitulées :

" Au plus glorieux, iTiagnanime et plus

(i) Surfout auprès du pape, en toute occasion. Ils lui avoient prêté beaucoup d'argent, et entre autres sommes un million , pour lequel le roi avoit fait une obligation, signée de sa main. Ce prince croyoit qu'après l'audieDce publique les ambassadeurs ne manqueroient pas de lui demander le paiement de cette somme, il fut agréablement surpris lorsqu'ils lui présentèrent un magnifique coflre de filigrane d'or, dans lequel il trouva son obligation. Henri reconnut dans la suite ces procédés généreux, en employant son autorité pour apaiser le différent que le» Vénitiens eurent avec Paul V , et qui pouvoit avoii^ de fâcheuses conséquences pour eux.

1601. „ grand seigneur de la crc'ance de .Tosns,' » terminateur des différens qui survien-" » nent entre les princes chrétiens, sci- » gneur de grandeur , majesté et richesse» » et glorieux gTiide des plus grands , » Henri IV , empereur de France. »

Mcmoîrcs Le Grand Seigneur disoit dans ces deSuUr, lettres qu'il faisoit plus de cas de l'orni^ '"* ' lié et des armes des seuls François , que de tous les autres peuples chrétiens ensemble.

L'ambassadeur offrit au roi , de la part de son maître , une grande quantité de riches présens ; il donna à Pvosny deux superbes cimeterres, et il reçut du roi de magnifiques dons.

Rosnychar- Le roi envoya Rosny en Angleterre, gepai le roi ^^^^ j^ conférer avec la reine Elisabeth

a une mis- , •' . pp . . . . r»

si on pour la ^ur plusicurs aliaires miportantes. nosny reine Elisa- fut frappé d admiration en écoutant cette betli. princesse , surtout lorsqu'elle lui déve-

loppa le plan qu'elle avoit formé pour réduire dans de justes bornes l'ambition P crèfixe, ti àe la maison d'Autriche; la surprise de Mémoires î\osny fut extrême , parce qu'il se trouvoit t ! I) y ^I^^ Liisaheth et Henri , qui ne s ctoient jamais communiqué leurs idées sur ce projet politique , se rencontroient si parfaitement sur tous les points , que ce rapport s'ctendoit jut^qu'aux plus petits détails. Piosny ne lit à Londres qu'un séjour très-court. En arrivant à Fontainebleau

DE HENTiI LE GTlAMD. 24-3 |

potir y rendre compte de sa mission , il *^°'*

V trouva Henri miiquement occupé de la reine, qui étoit au moment d'accoucher, Rosny retourna à l'Arsenal; et, quelques jours avant raccouchement de la reine ,

il reçut ce billet de Henri : << Venez , Pefp'fxe, » mon ami , et n'amenez point pour cette etMemoùv^ }> fois avec vous des personnes d'affaires. "^'^"^O^- » Il n'en faut point parler pendant la }> première semaine des couches de ma » femme , nous serons assez occupés à » empêcher qu'elle ne se morfonde. »

La reine mit au monde un prince , le Naissance 1 7 septembre , neuf mois après son ma- ^XJ^^^V^

.' ^ T • 111 XIII, Je I-

riage. Le roi , au comble de ses vœux , septembre ' prit le dauphin dans ses bras; et, par i6oi. une touchante prière qu'il fit en présence de toute sa cour , il invoqua sur lui la bénédiction du ciel; ensuite il lui donna la sienne , et lui mit la main sur son épée, demandant à Dieu qu'il lui fit la grâce de s'en servir seulement pour sa gloire et pour le salut de la France. Comme on vouloit faire retirer une foule de personnes qui , dans ce moment , se précipitoient dans sa chambre pour apercevoir le dauj)hin : Laissez, laissez- /es approcher, dit le roi, cet enfant appartient à tout le monde. Henri écrivit sur-le champ à Rosny une lettre conçue en ces termes :

V La reine vient d'accoucher tout préw lentement d'un fils; je vous en donne

a44 HISTOIRE

1601. „ avis, afin que vous vous en réjouissiez » avec moi. »

Il lui écrivit un second hillet le même jour, dans lequel, en lui parlant de la naissance du dauphin comme du plus grand sujet de joie , il ajoute : « Non pas » encore tant pour ce qui me touche, que }> pour le hien général de mes sujets. »

Tous les détails qui peignent la bonté de Henri, quelque minutieux qu'ils puissent être, sont intéressans; 1 histoire n'en doit omettre aucun. Ce prince se chargea seul du soin de donner chaque jour a son ami des nouvelles de la reine. « Vous ne » sauriez croire , mandoit-il à Rosny , » comme ma femme se porte bien; elle » se coiffe elle-même et elle parle déjà de j) se lever. INIon fils se porte bien au.ssi , » Dieu merci. Ce sont les meilleures nou- » velîcs que je vous puisse mander. »

Le roi étoit convenu avec la reine que , si elle accouchoit d'un enfant mâle, il lui donneroit en propre sa belle maison de JNIonceaux. « INla femme a gagné Mon- ?> ceaux, écrivoit-il à Rosny, puisqu'elle » m'a fait un fils ; c'est pourquoi je vous j' prie d'envoyer quérir le président For- » get et de conférer avec lui de celte » affaire-là , etc. »

è refixe. La ville de Paris envoya à la reine une superbe tenture de tapisserie pour présent de couches. La reine reçut encore le pré-

sent accoutumé tlu Saint Père en pareille ^^'^'^• occasion : c'étoient des langes bénits, que présenta le prélat Barberini , qui fut depuis cardinal et pape sous le titre d Urbain Vin.

On donna au dauphin , à son baptême , dit Péréftxe , /e nom de Louis, si doux et si cher à la France, pour la mémoire du grand saint Lotns et du, bon Louis AU; père du peuple : auguste nom , qui , depuis ce temps, illustré, sanctifié encore, est devenu plus cher à tous les François.

Le roi voulut montrer son enfant à sa Mémoires bonne ville de Paris , afin , dit-il , qu 'il ^^ Sullj. reçût les bénédictions de son peuple. Par son ordre, le dauphin, couché dans un berceau découvert , traversa lentement cette ville immense , au bruit des acclamations des habitans de toutes les classes , sortis de toutes les maisons pour suivre ce précieux berceau , dans lequel reposoit Tespérance de la nation. On se pressoit sur le passage du dauphin ; chacun vouloit le voir, le bénir; chacun cherchoit sur son visage les traits d'un monarque adoré ; on ne formoit pour lui qu'un seul vœu , qui partoit de tous les cœurs; on n'enlendoit répéter que ces paroles : Puisset-il açoir la bonté de son père { i ) !

(i) Le dauphin ne fit que traverser Paris; on le mena à Saint-Germain, où il fut nourri.

lOoi, Qqi événement fut une fête de famille

pour toutcla France , on lecélébra partout avec la m.ôme allégresse. Après le rétablissement de la reine , on donna à la cour les fôtes les plus brillantes, entre autres lin ballet alLgoiiune, dont ridî'e éloit à la fois ingénieuse et morale : il représcntoit les \ ertus se réunissant aux Muses , et il fut dansé par les plus belles personnes de la cour. Le roi , en les voyant paroitre, dit au nonce qui étoit à côté de lui : Je Il 'ai jamais vu de plus bel escadron ni de plus périlleux que celui-là.

Portrait (lu Cependant le maréchal de Biron avoit tuaréchal oublié presqu'au même instant la promesse solennelle qu'il avoit faite au roi. Il étoit né avec un caractère impétueux et dur , un amouî-propre ardent, qui lui donna la présomption et la témérité qui le perdirent. Dans sa première jeunesse , son père , effrayé de la rudesse de ses mœurs , voulut en vain les adoucir par la culture des lettres. Biron n'avoit que l'activité physique d'un soldat ; son esprit étoit paresseux et par conséquent irréfléchi ; il détestoit la lecture et il se lit un bon air d'affecter le mépris de toute espèce d'étude. Il avoit de l'esprit naturel , mais gâté par tous les préjugés d'une profonde ignorance, toute 1 incohérence inséparable du manque absolu de principes , et son cœur insensible , desstché par l'orgueil, ne pou-

Birou.

DE Henri le grand. 247

voit en corriger les travers et Faprelé. ^^^*' Frondeur impérieux des opinions reçues, il afficha Timpiété , parce qu'elle étoit alors une révolte audacieuse. Son brillant courage dans les combats, ses talens militaires, quelques succès remarquables à la guerre , le mirent au rang des généraux célèbres formés à l'école de Henri IV. Ce prince et plusieurs capitaines de ce temps le surpassèrent en habileté, et si le prix de la valeur intrépide eût été décerné, l'armée entière l'auroit accordé à Henri , n'eût -il été qu'un simple soldat : Biron lui-même le savoit. Henri, au péril de ses jours, avoit sauvé les siens, et plus d'une fois : Biron n'en gardoit que trop l'importun souvenir; son orgueil ne pouvoit pardonner à son libérateur, à son souverain , ce bienfait de la vie , tant d'actions éclatantes , et une renommée qui s'élevoit au-dessus de toutes les autres. Biron croyoit l'emporter sur les guerriers ses rivaux; mais la réputation de Henri ternissoit à ses yeux tout l'éclat de sa gloire : ces chagrins secrets d'une âme altière, ces inquiétudes dévorantes d'un caractère envieux et farouche, produisirent dans son humeur des bizarreries inexplical)les, et l'entraînèrent enfui dans 1 abîme profond qu il avoit creusé luimême. Depuis long-temps, dans tous les entretiens il n'étoit occupé qu'à rabaisser

ïCoi. 1^.3 exploits (lu roi et à vanter les sierts. Il répétoit souvent que le roi lui devoit le trône; ill'accusoit d'ingratitude (i); il prétendoit même que Henri étoit jaloux de ses exploits militaires (2); il oublioit , avec tant d'autres louanges données à son courage, ce mot charmant du roi, qui dit en montrant Biron à des ambassadeurs Extrava- étrangers : Foilà le maréchal de Biron, gance et in- • pj.^^(,j^i„ volontiers à jnes amis et

gratitude K ' ' . , • •>•

du duc de ^ '^^^^ enncmis. JLe roi n ignbroit pas les Biron; gé- cliscours extra vagansdu maréchal, il n'en ju josite du prenoit aucun ombrage : Ces rodomontades , disoit-il , son t dans son caractère ,

(i) Le roi Tavoit fait maréclial de France , clievalier de ses ordres ; il lui avoit donné un gouvernement , des pensions , un grand nombre de gratifications ; Biron ttoit admis dans son intimité la plus particulière , Henri n'avoit jamais perdu une occasion de louer, et même en public, ses actions à la guerre. Que peut désirer de plus le sujet d'un roi généreux, quels que soient ses services et sa naissance?

(a) On a déjà dit que les temps de factions et d« révolutions sont nusji ceux des prétentions outrées et d'une exaltation d'amour-propre portée jusqu'à l'extravagance; d'Aubigiié , dans ses Mémoires , prétend aussi que Henri le Grand étoit erwieitx de sa gloire. Une des pTCuves, dit-il , de cette jalousie est le fait suivant : Henri ne voulut pas assister à une revue que d'Aubigné fit de son régiment , parce qu'il sut qu'il y verroit deux cents soldats avec des cliausses d'écarlate garnies de galons d'argent , ce qui , suivant d'Aubigné , lui auroit causé une mortelle jalousie. {^Mémoires de cT Aubi^iié. )

cela ne prouve rien. Henri airnoit vérlta- ^^°^blement Biron; il étoit accoutumé à ce qu'il appeloit so fougue naturelle, sa bile noire et son indiscrétion de langue; il estinioit sa valeur; il étoit persuadé qu'il avoit un grand fonds crattachement pour lui, car les belles àrnes ne croient pas aux niauvais cœurs, et il lui passoit une conduite et des discours que tout autre roi eût punis de Texil. Cependant de nouveaux avertissemens plus positifs sur les menées secrètes du maréchal parurent au roi plus dignes d'attention ; mais ce prince, essayant jusqu'au bout lepouvoir desbienfaits , ne vouloit , disoit-il , guérir cet esprit malade que par la douceur et la générosité. Il lui donna une gratification de trente mille écus; il le chargea dune mission de confiance , en l'envoyant en ambassade extraordinaire en Angleterre.

Biron eut, à sa première entrevue avec Biron enla reine Elisabeth , une conversation sin- voyéenamgulière, qui mérite d'être rapportée. Par ^^^^^^^^^ la plus étrange indiscrétion , Biron non- ' ^ seulement osa parler à la reine de la mort du comte d'Essex, auquel cette princesse avoit fait trancher la tête, mais il plaignit le sort du comte en disant que ses services auroient dû le préserver d'une fin si tragique. Elisabeth , sans paroitre émue d'un discours si déplacé, répondit simplement que tout citoyen , en servant

sade en

»^oï- son pays , ne remplit qvie son devoir ; qnt néanmoins il en est récompensé par la gloire et par les grâres accordées par le souverain; qu'un sujet rebelle doit être puni pour la sûreté de l'état; quelleavoit comblé de bienfaits le comte d'Essex; qu'il s'étoit rendu coupable de haute trahison et sans avoir pu nier son crime, La reine ajouta que, malgré son ingratitude et sa perfidie, il auroit obtenu sa grâce s'il eût voulu la lui demander; que rien n'avoit pu toucher son cœur, ou diminuer son arrogance ; qu alors la bonté royale, repoussce, avoit dû livrer son sort à la justice.

Cette justification que daignoit faire la reine , étoit à la fois pour le maréchal le tableau de sa propre situation et un avertissement frappant et salutaire : elle fut malheureusement encore une funeste prophétie.

1602. Quelque temps après le retour d' Angle-

II est en- terre du maréchal de Biron, le roi Ten- Toye en voya en Suisse avec le même titre d'ambassadeur auprès du Corps Helvétique , pour le renouvellement de l'alliance des cantons avec la France. Le temps de celle qu ils avoient précédemment contractée étoit expiré à l'époque de la mort de Henri liï. Celte mission très-importante n'étoit pas sans dif'.iculté. Les Espagnols, par leurs intrigues , étoient parvenus ù

semer parmi les Suisses des soupçons qui i^oa. suspendoient la conclusion de cette affaire; il falloit beaucoup de zèle dans l'ambassadeur françois pour la terminer , etBironen vint à bout. Ce même homme qui conspiroit contre son roi mit à cette négociation tous les soins et toute l'activité qu'on auroit pu attendre du sujet le plus fidèle , soit que sa vanité ne put se résoudre à échouer dans une entreprise publique , soit que l'accueil et la confiance du roi eussent ébranlé momentanément ses criminelles résolutions. Il arriva à Soleure, au mois de janvier 160*2, avec une suite nombreuse et brillante : sa magnificence , Téloquence militaire de ses discours, qui ressembloit à la franchise, Téclat de ses actions, dont tant de Suisses avoient été si souvent les témoins, produisirent les meilleurs effets sur ce peuple loyal , guerrier et naturellement attaché à la France. L'alliance fut renouvelée non-seulement pour la vie du roi , mais aussi pour la durée de celle du dauphin. Cet accord fut suivi d'une fête somptueuse , donnée par le maréchal , et d'un banquet splendide où l'on vit le maréchal , le verre à la main , joindre ses applaudissemens à ceux des convives, qui célébroient les victoires, les vertus du roi et la prospérité de la France. Ce fut le dernier jour de la gloire et du bonheur

1602. de rinfortuné Biron. Il quitta la Suisse ; relourna à la cour , et à peine y fut-il , quil reprit avec plus d'activité que jamais le fil de toutes ses intrigues. Les succès qu'il venoit d'avoir , les louanges et les hommages qu'il avoit reçus en Suisse, les éloges même que lui prodigua le roi , ne firent qu'exalter son orgueil et son ambition. Il s'unit plus étroitement encore à deux fiictieux, le duc de Bouillon et le comte d'Auvergne , qui avoient beaucoup contribué par leurs pernicieux conseils à lui tourner la tête. Pour se lier ensemble de manière à ne pouvoir plus Conjura- s'en dédire , ils signèrent une formule tioutiiima- (^'association , dont ils gardèrent chacun Biron du ^^^^ copic. Cette pièce singulière fut proùuc de duite au procès du maréchal de Biron ( i ). Bouillon et jjsg'y engagcoient réciproquement, « foi d' \uYer- "' ^^ parole de gentilhomme , de demeurer gîic. « unis pour leur commune conservation,

w envers et contre tous, sans nul excepter » (expressions dignes de remarque); de » se garder un secret inviolable , et de » brûler cet écrit en cas d'accident à l'un i> des associés. » Leurs desseins ne pouvoient réussir que par le secours de l'Espagne et de la Savoie , et ils renouèrent plus fortement que jamais leurs intelli-

(1) Lorsque le comte d'Auvergne fut arrêté , on la trouva dans ses papiers.

DE liENîlI LE GRAND. 2^3

geitces avec ces deux puissances, dont le tGo"?. projet étoit de favoriser leur ambition pour démembrer la France , afin de pouvoir ensuite plus facilement l'envahir et se la partager. En attendant , on promettoit aux fiiclieux de les aider à s'assurer en souverainetés indépendantes les gouvernemens ou les possessions qu ils tenoient de la bonté du roi. Par son traité particulier, le maréchal de Biron , en épousant la troisième des filles du dac de Savoie, devoit recevoir la Bourgogne, la Franche-Comté et le comté de Charolois en souveraineté. Il falloit être bien aveuglé par l'ambition pour se persuader que l'Espagne et la Savoie , en supposant le succès de la conjuration , secroiroient obligées de tenir fidèlement de si magnifiques promesses !

Biron se iiàta de quitter la cour pour aller dans son gouvernement de Bourgogne mettre à exécution les desseins diji commencés, dont le principal étoit de soulever les provinces par le moyen d'une cabale de mécontens qu'on y avoit formée. Le roi , satisfait de la manière dont le maréchal s'etoit conduit en Angleterre et en Suisse , ne douta point que sa bonté ne l'eût touché et ne l'eût rendu à son devoir. D'ailleurs , Henri n'avoit point de preuves positives de ces dernières intrigues , il pouvoit encore douter

254 in!=TCIUE

1602. de leur réalité. Il avoit reçu les mêmes averlissemens sur les ducs de Bouillon , de la Trimouille et d'Epeiuon. Henri se contenta de veiller sur leur conduite ; mais , peu de temps après, de nou\eaux renseigncmens ouvrirent enfin les yeux du roi. Jacques de la Fin , gentilhonniie de la maison de Beauvaisla ?^ocle, confident du maréchal de Biron , et mécontent de lui sans le lui témoigner, vint révéler au roi toute la conjmation. Le maréchal avoit écrit de sa main et signé le projet de traité avec la Savoie. La Fin , pour avoir en sa possession cet écrit , imagina la plus vile perfidie. Il représenta au maréchal qu'il étoit imprudent de garder une telle pièce de son écriture, il oiïrit de la copier ; en la lui rapportant et lui donnant la copie , au lieu de brider l'original, il y substitua adroitement un autre morceau de papier chiffonné quii jeta au feu , et il resta possesseur du traité écrit de la main de Biron ; mais il est certain , quoique Sully ne le dise pas , que la date de cet écrit ne prouvoit pas qu'il fût antérieur au pardon que le roi avoit accordé à Lyon, ou, pour mieux dire , il paroit que ce traité , n'étant qu'un projet , n'avoit point de date. Aussi Biron, dans son procès , a-t-il soutenu qu'il Tavoit écrit pendant la camj)agne de Savoie. Néanmoins il étoit évident

que , si Biron eût rerioiicé à ce projet , il ï^*?*ii'aaroit pas conservé cette fatale pièce , puisqu'il trouvoit lui-même qu'il étoit dangereux de la garder. D'ailleurs , beaucoup de témoignages , outre celui de la Fin , et un grand nombre de lettres , prouvoicnt formellement cju'il avoit renoué récemment toutes ses intrigues criminelles. La Fin dénonça en même temps iau roi la Trimouille, Bouillon , d'Epernon, le comte d'Auvergne, comme chefs unis au maréchal dans cette conjuration; mais il ne produisit point de preuves décisives contre eux. 11 donna aussi une longue liste des noms de tous les gens de la cour qui favorisoient , dit -il, cette conspiration. Celte dernière accusation fit peu d'impression sur l'esprit du roi , parce qu il y trouva un nom qui rendoit suspecte la dénonciation de tous les autres : le délateur avoit eu la maladresse de mettre sur cette liste le nom de Rosny ; mais le crime des chefs n'étoit que trop évident , et celui de Biron n'étoit plus douteux. Ces funestes découvertes causèrent au roi le plus sensible chagrin qu'il eut jamais ressenti ; mais il lui restoit un ami. Henri étoit à Fontainebleau , il écrivit à Rosny , forcé pour les affaires de rester à Paris : « Mon ami , venez me » trouver en diligence pour chose qui in- 1» téresse mon service , votre honneur et

aSG' HISTOIRE

iCoa. ;, le commun contentement de nous deux. » Adieu , je vous aime bien. »

Rosny partit aussitôt en poste. En arrivant à Fontainebleau , il rencontra le roi dans la grande avenue du chàleau , qui étoit à cheval et alloit à la chasse. Jiosny courut lui accoler' la hotte. « Il y >y a bien des nouvelles, mon ami , dit le » roi en se penchant vers lui , et en ap- » puyant la te te de Rosny contre son » son cœur. Tout est découvert. Le prin- >) cipal négociateur est veiui me deman- » dar pardon et me confesser tout; mais » c'est un grand menteur, et je ne crois }> rien de lui que sur de bonnes preuves. >*

Henri descendit de cheval , afin de s'entretenir librement avec Rosny. W entra avec lui dans une allée de la foret; et, lorsque Henri fut éloigné de sa suite, il dit qu'on lui avoit présenté une li:ite contenant les noms de tous les traîtres , et il ajouta : Il en est un qui vous étonnera bien , or devinez qui. << Deviner un » traître, répondit Rosny, c'est, sire, ce }> que je ne ferai jamais. Eh bien ! reprit »» le roi , c'est JNI. de R^osny. Le connois- » sez-vous? Tous les autres n'en sont-ils « pas ])lus que moi? repartit Rosny en » souriant. » Le roi ne s'arréla pas davantage à cette absurde accusation , il lui conta tout ce que la Fin avoit révélé. « Vous voyez, dit ce prince, quelle est

ringratitude de ceux que j'ai ie plus i^o^comblés de faveurs! BIi'oii , Bouillon , d'Epernon , ont reçu de mol en différentes fois des sommes plus considérables que les cinq rois mes prédécesseurs ( exceptant seulement Henri 111 ) n'en ont donné à leurs favoris ; et je ne prétends point comprendre là-ded uis ce que mes secours et nia protection leur ont obtenu, comme, par exemple, la principauté de Sedan , pour laquelle Bouillon m'a la double obligation de la lui avoir procurée et ensuite assurée : je ne parle que de ce qu'ils ont eu en gratifications et de ma puie libéralité , et sans compter les places et les honneurs dont je les ai comblés! Et Biron, auquel j'ai sauvé la vie trois fois, auquel j'ai pardonné avec tant de générosité une première trahison , lui qui me doit tout ce qu'on peut devoir à un ami et au roi le pins clément et le plus libéral, Biron conspire contre moi , contre mon fils et contre l'état (i)!.... «

Le résultat de cet entretien fut que le roi dissimuleroit , et qu'il enverroit en Bourgogne Lescure inviter, de la part du roi , Biron à revenir à la cour; (ju'ea attendant , Henri interrogeroit d'Epernon

(i) Mémoires de Sullf , tora. !\, pag. 84 et 171. 2. 22

2j8 histoire

et le duc de Bouillon. D'Epernon se justifia pleinement. Comme il entendit parler sourdement à la cour de brigues et de cabales , il imagina facilement que , n'étant pas aimé du roi , on n'auroit pas manqué de mettre son nom sur la liste des mécontens : il alla trouver le roi , lui dit franchement cette pensée , lui renouvela l'assurance de sa fidélité; il offrit au roi de demeurer près de sa personne jusqu'à ce que ses soupçons fussent dissipés. Henri , touché de cette démarche, lui dit qu'il croyoit à sa sincérité , et il ajouta avec douceur que néanmoins il savoit qu'il Jie l'aimoit pas. « Sire , répondit >» d Epernon , votre majesté n'aura ja- « mais de sujet plus fidèle ; mais elle >» n'ignore pas que l'amitié veut du re- » tour et qu'elle n'est point un devoir. »

Réponse hardie, d'autant plus noble qu'elle étoit faite dans un moment où d'Epernon avoit un grand intérêt à dissiper les préventions qu'on avoit pu donner au roi contre lui.

Le duc de Bouillon , dans une explication qu'il eut avec le roi , fut bien loin de montrer la même franchise. Lorsque Henri lui parla de la cabale de mécoiîtens dont on l'accusoit d'être l'un des chefs. Bouillon se récria sur la noirceur de ces calomnies, inventées par ârs espions et des délateurs contre les grands

DE HENRI LE GRAND. Z^iJ

du royaume , afin de se faire valoir et de *^^ paroître da moins gagner l'argent qu'on leur donnoit pour exercer ce vil emploi. Il joignit à laigreur de ce reproche, qui allaquoit tacitement le roi, une violente déclamation contre le gouverneiuent.

Sous la forme artificieuse d un simple récit et d Une réponse aux queitions du roi , il convint qu'il étoit vrai qu'il avoit entendu dire que les catholiques , ainsi que les profestans , se plaignoient qu'on les accabluit d'impôts , et que plas les richesses et le bonheur du roi alloient croissant, plus ils devenoient misérables; qu'il avoit remarqué en général un grand mécontentement contre les ministres et plusieurs gens en place ; qu'il avouoit çu 'il avoil ouï dire aux protestons que tout leur annonçoit qu'ils seroicnt tôt ou tard persécutés , proscrits, eux et leurs enjaiis ; qu'enfin tous les bruits d'une prétendue révolte n'avoienl d'autres f ondémens que les cris univetsels d'un peuple gémissant sous le fardeau des impôts et qui craignoit pour sa liberté ( i ).

^Malgré tout le soin (pie prit le duc de Bouillon de cacher sa haine et son animosité sous les apparences d'un zMe véhément , Henri lut aisément dans son âme: une satire, au lieu d'une jtistifica-

(i) Mémoires de Sully , tom. 2 , pag. 102.

iGo HISTOIRE

i€o2. tion , (léceloit assez ses sentimcns secrets: Il étoit impossible qu'après tant de désastres et de si longues guerres, tant de / dettes à payer, d'établissemens publics à réparer et à entretenir, on fût encore dans Tabondance, mais toutes les plaies commençoient à se fermer; le commerce, l'agriculture se ranimoient , d'immenses défrichemens entrepris dans toutes les parties du royaume montroient partout des bras utiles rendus à la nature; les prés dévastés et les champs de bataille se couvroient de semailles et de jeunes plantations; des milliers de charrues , formant d'heureux sillons , effaçoient dans les campagnes les traces funestes des. affûts de canons et des trains d'artillerie; et le|laboureur, déjà soulagé du poids des impôts , relevoit avec espérance sa chaumière abattue (i). Le duc de Bouillon venoit de présenter le tableau le plus triste et le moins fidèle de l'état de la France , et Ton n'exagère point à cet excès les maux publics sans (le pernicieuses intentions.

Le roi dissimula ce qu'il pensoit de ce discours , et , voulant jeter le duc dans un extrême embarras, il lui dit qu'il ne lui

(i) On a déjà dit que la première opération de Sully fut de soidager les cultivateurs ; aussi dés lors tous les paysans bénissoient Hemi IV '• les factieux u'étoieut que dans les villes.

resteroit plus aucune défiance si , comme 1602. d'Epernon , il consentoit à ne point s'éloigner de la cour , tant que dareroient ces bruits de sédition; qu'au reste il ne le retiendroit auprès de sa personne qu'en lui faisant part de ses desseins et en l'appelant dans ses conseils, afm qu'il vît par lui-même l'attenlion qu'il apportoit à soulager ses peuples , et qu'il pût rendre aux protestans , ainsi qu'aux catholiques, un témoignage authentique de ses sentimens et la pureté de ses intentions.

Bouillon reçut cette proposition embar- Mémoires rassante avec une grande présence des- ^'^ >^"^(>' prit : il fit une exclamation de joie et d'ad- ^ '*' ^' ^"^ miration des sentimens que le roi lui montroit ; il répondit qu'il alloit , sans perdre de temps, se mettre en état de satisfaire à ce que désiroit sa majesté, nonseulement pour quelques mois , mais pour toute sa vie , s'il étoit nécessaire , en faisant un voyage rapide dans ses maisons , afin que rien n'interrompît ensuite le long séjour qu il comptoit faire à la cour. Henri ne fut pas la dupe de cette fausseté. Le lendemain , il assembla un conseil secret , composé du comte de Soissons , du chancelier, de Villeroy et de Rosny. On y entendit avant toutes choses Lescure , qui a voit été envoyé au maréchal de Biron pour lui dire que le roi avoit besoin de lui et l'appcloit auprès de sa personne. Le

iGo3. rapport de Lescure fut tel sur tout ce qu'il avoit observé en Bourgogne, qu'il n'y eut qu'une voix dans le conseil sur l'avis de faire -an êter le maréciial et le comte d'Auvergne aussitôt qu'ils seroient arrivés. Le roi demanda ensuite s'il ne seroit pas à propos d en faire autant du duc de Bouillon pendant qu'il étoit encore à la cour ; Rosny représenta que , si les soupçons et les dénonciations tenoient lieu de preuves, il falloit donc aussi faire arrêter tous ceux que la Fin avoit nommés, et lui , Rosny, tout le premier. Le roi abhorroit tout ce qui pouvoit ressembler au despotisme dans les choses qui ont rapport à la liberté individuelle ainsi qu'à la sûreté des propriétés; il adopta entièrement l'opinion de Rosny. Le duc de Bouillon profita de cette décision , il partit de la cour, et avec 1 intention de n'y revenir jamais. Henri désirant , dans cette occasion, honorer de la marque de confiance la plus intime Rosny, dont on avoit osé mettre le nom sur la liste des conjurés , lui donna le gouvernement de la Bastille. Peu de jours après , le roi résolut de faire un voyage en Poitou, afin de dissiper les semences de révolte que les mécontens jetoient dans plusieurs provinces, au sujet de la levée de limposilion du sou pour livre sur les marchandises qui restoient dans les villes fermées. Le

DE HENRI LE GRAND. aG.^

peuple , aigri par les factie'.ix , refusa dans ^^"^'^^ plusieurs villes de payer les droits; il pilla les deniers royaux , massacra quelquesuns de ceux qui étoient préposés pour les recevoir , et commit beaucoup d'autres excès, qui furent enfin arrêtés par les magistrats , et qui n'eurent pas de suites dangereuses.

Le roi se rendit d'abord à Blois , et Perëfixe. ensuite à Poitiers, où il reçut les députés Voyagedu de différentes villes, qui vinrent lui faire 'oi dans le des remontrances sur la pancarte. (On appeloit ainsi l imposition du sou pour livre. ) Il les écouta avec beaucoup de douceur, et s'adres-sant ensuite à ceux de Guienne , il leur adressa cette réponse si digne d'un roi :

« Les impôts que je lève ne sont point » pour enrichir mes ministres et mes fa- » voris , comme faisoit mon prédécesseur, » mais pour supporter les charges néces- » saires de l'état. Que si mon domaine » eût été suffisant pour cela , je n'eusse 1» rien voulu prendre dans la bourse de n mes sujets; mais, puisque j'y emploie j) le mien tout le premier, il est bien « juste qu'ils y contribuent du leur. Je j) désire avec passion le soulagement de j' mon peuple; jamais aucun de mes pré- 3> décesseiirs n'a tant souhaité leurs prlèj> res à Dieu que moi , pour bénir les » années de mon règne Les alarmes qu'où

iiG4 HISTOIRE

1602. » vent vous donner qne i'aî dessein de » bâtir des citadelles dans vos villes sont » fausses et séditienses , je n'en désire point » d'autres que dans les cœurs de mes su- » jets. »

Ce discours, joint à quelques actes de fermeté , acheva de rétablir Tordre et la soumission due à l'autorité royale. Les peuples consentirent sans murnnire à payer l'impôt : alors Henri commença j)ar l'adoucir, et très-peu de temps après il le supprima tout-à-fait. L'édit de révocation porte (jfue sa wnjesté ne s'y est déterniinée qu'à cause de f obéissance de ses sujets ( i ).

Ce voyage de Henri dans les provinces produisit les meilleurs effets ; la présence du roi calma l'agitation de tous les esprits, et ce prince reçut partout d'éclatans témoignages de respect et d'amour.

Perplexité Biron s'aperçut que le succès du voyage de Biron. du roi avoit répandu la consternation parmi ses créatures. Son traité avec l'Espagne et la Savoie n'étoit pas encore au point qu'il pût espérer incessamment dos secours d'hommes et d'argent : il pensa qu'une résistance marquée aux voloniés du roi pourroit trahir le secret de ses

(i) Cet impôt du sou pour livre avoit été inii malgré l'opposition de RosiiV: et avant que ce ministre eût été chargé de l'administration des finances

desseins, qu'alors Henri viendroit à lui ^^°^' à main armée; qu'il n'étoit point en état de se défendre , et qu'ainsi le parti le plus sûr étoit de dissimuler encore et d'obéir. Il crut le pouvoir sans risque , parce que la Fin, qui avoit été le rejoindre, ne lui cacha point ce qu'il auroit pu découvrir, qu'il avoit vu le roi ; mais il l'assura que ce prince ne se doutoit de rien, et qu'il étoit dans une parfaite sécurité. Sur la fui de ce traître , Biron partit et se rendit à la cour.

Le secret avoit été si bien gardé dans Mémoires le conseil , que personne à la cour n'avoit f^eSu/ij-, et le moindre soupçon de la résolution qu'on ^"J^^^y avoit prise contre le maréchal. Loin que Henri fût décidé à le perdre , il s'étoit promis de lui accorder encore un pardon magnanime , si , en lui cachant qu'il avoit les preuves de son crime , il pouvoit obtenir de lui un aveu sincère. « Le roi ^ » dit Sully , avoit encore pour lui une » partie de son ancienne tendresse , il ne » le regardoit qu'avec une extrême com- » passion ; une franchise entière eût tout n expié aux yeux du roi, mais sa grâce » n'étoit qu'à ce prix. » Dans le premier entretien que le roi eut avec lui , ce prince, avec une bonté touchante, le conjura de lui ouvrir son ca'ur, et de lui avouer le détail de ses nouvelles intelligences avec l'Espagne et la Savoie , lui promettant de '

1602. tout pardonner sans restriction , s'il lui répondoit sans déguisement. Biron, persuadé que le roi n'avoit point de preuves formelles, répondit avec arrogance qu'il n'étoit pas venu pour se justifier, mais pour apprendre les noms de ses calomniateurs , afin d'en demander justice , et que, s'il ne l'oblenoit pas, il se la feroit lui-même. Le roi l'exhorta avec douceur à y penser mûrement, en ajoutant qu'il espéroit que la raison et la réflexion le conseilleroient mieux. Au sortir de cet entretien, Biron rencontra le perfide la ^ Fin , qui lui dit en passant : Mon maître, courage et bon bec, ils ne savent rien. Ainsi l'infortuné s'affermit dans la résolution de tout nier. Le roi chargea le comte de Soissons de l'engager à confesser la vérité. Le comte ne pouvant vaincre son obstination, conclut par cette sentence du sage : Sachez , monsieur ., que le courroux du roi est le messager de la mort.

Dans une seconde conversation , le roi fut encore plus pressant, et Biron plus opiniâtre et plus fier. Il éclata avec emportement contre ses accusateurs; il fit mille protestations d'innocence, avec les sermens les plus énergiques. Henri l'écoutoit avec une patience et une bonté jusque-là inaltérables; mais ce prince étoit confondu d'une fausseté soutenue avec

tant d'audace , et l'indignation conimen- i^o^. çoit à l'emporter dans son âme sur la pitié et sur le souvenir d'une amitié si indignement trahie. Cependant il voulut encore tenter de nouveaux efforts. Il ordonna à Piosny délai parler: « S'il s'ouvre « à vous, dit Henri , sur la confiance que » vovis chercherez à lui inspirer en moi, » assurez-le qu'il peut sans crainte me » venir trouver et m'avoucr tout. S'il ne » me déguise rien , je le répète , je donne f> ma parole royale que je lui pardonne- » rai de bon cœur. »

On étoit toujours à Fontainebleau :

Rosny alla trouver le maréchal , et ne négligea rien pour l'attendrir et le décider à faire la démarche qu'exigcoit le roi, Biron tint toujours le même langage ; Henri le revit une troisième fois, et ce fut la dernière. Le maréchal , inflexible, persista dans le désaveu formel de son crime, et même il ajouta que c' étoit trop presser un homme de bien. Le roi , cédant enfin à l'indignation, le quitta en ài&anX.:' Adieu ^ baron de Biron. Paroles terribles, qui rappeloient à un sujet ingrat et perfide tout ce que son souverain avoit fait pour lui , et qui en même temps le déclaroient déchu de toutes ses dignités. Quelques momens après, le maréchal fut arrêté par Vitry, capitaine des gardes du corps , qui lui dit : « Monsieur , le roi

IO02. „ yi^'a commandé de lui rendre compte » de votre personne , donnez-moi votre » épée. » Le maréchal, atterré, lui demanda à parler au roi. « Sa jMajesté , rej' prit Vitry, est retirée dans sa chambre; » donnez - moi votre épée. Ah ! s'écria » Biron, mon épée, qui a rendu tant de

» services au roi! » Il la donna; on le

conduisit dans un appartement , où il fut

gardé quelques heures.

Biron et le Pendant qu'on arretoit Biron , on

comte d .\u- s'assuroit aussi de la personne du comte

arrf"és.^° d'yVuvergue, contre lequel on avoit des

preuves évidentes. Le marquis de Pras-

lin ( I ) Tattendoit à la porte du château

et lui dit : « Monsieur , demeurez; vous

>' êtes prisonnier du roi. Rendez votre

» épée. Tiens, prends-la, reprit d'Au-

» vergne ; elle n'a jamais tué que des

» sangliers. »

Le maréchal et le comte furent embarqués, dans la nuit, sur la Seine, et conduits avec une forte escorte à la Bastille : le roi , de son côté , se rendit à Paris. Trois jours après la détention du maréchal , ses parens , à la tête desquels étoit le duc de la Force , vinrent se jeter aux pieds du roi pour implorer sa misé-

(i) Charles de Clioiseul, marquis de PrasHn , capitaine de la première compagnie des gardes, mort marcchiil de France en 1626,

DE HIIKRI LE GllAKU. 2G9

ricorde. Le roi leur répondit « Que le 1^02.

» mépris que le maréchal de Birou avoit

» fait de sa clémence le contraignoit

j> d'employer la justice , et qu'il falloit

i> laisser agir les lois. » Le duc de la Force

dit au roi : « Sire , nous avons du moins

" cet avantage , qu'il n'a rien entrepris

» contre votre personne sacrée. Faites ,

w répondit le roi , ce que vous pourrez

« pour lui, je vous seconderai. »

Lie roi envoya ensuite deux commissaires au parlement, portant injonction de faire le procès aux accusés. La maréchale de Biron , mère de l'accusé, présenta une requête , par laquelle elle demandoit quJI^fiU permis à son fils , homme de guerre , peu versé dans les affaires, de prendre un conseil; on eut la rigueur de rejeter cette requête , sur le principe qu'on ^en accorde point dans le cas de crime de lèse-majesté. Si la veuve du premier maréchal de Biron eût été se jeter aux genoux du roi , en lui demandant la grâce de son fils comme la seule consolation qu'elle pût recevoir de la mort de son mari , tué devant Epernay en combattant pour son souverain, Henri n'auroit pu rejeter une prière si touchante !

Le malheureux Biron se défendit mal dans ses interrogatoires ; il fit des aveux imprudcns , ensuite il se rétracta , se

1G02. coupa , s'emporta contre ceux qui déposolent contre lui , et finit par être convaincu et par convenir de plusieurs choses qui niéritoient la mort. Il se défendit mieux devant ses juges. Lorsque l'instruction fut faite, on le mena au parlement pour le juger; il y fut conduit dans un bateau couvert, avec une nombreuse garde. Les chambres étoient assemblées , le chancelier présidoit ( c'étoit alors Pompone de Bellievre). Les ducs et pairs ne s'y trouvèrent point, quoiqu'ils eussent été invités dans les formes ordinaires. Si ce fut par un sentiment de délicatesse pour l'accuse , cet égard étoit mal entendu; il ressembloit à l'abandon. Quel cœur ne seroit ému en se représentant cet homme, couvert de tant de lauriers , tombé dans un tel abaissement? x\battu , désarmé , entouré d"||piisateurs et de juges inflexibles, il n'entendoit plus, au lieu des applaudissemens et des cris de la victoire , que des dénonciations et des reproches sévères ! Nul ami ne prit la défense de ce guerrier qui combattit avec tant de gloire pour son souverain; nulle voix ne s'éleva en sa faveur, et la renommée même étoit devenue muette pour lui ; on ne parloit que de ses fautes , on ne rappeloit que ses égaremens! il fit le discours le plus touchant et le plus noble; il invoqua les mânes de son illustre père ,

en comparant la gloire de sa mort à li- 160: gnominie de celle dont il étoit menacé. 11 lit le détail des combats qu'il avoit soutenus , des blessures qu'il avoit reçues pour le service du roi et de l'état ; il avoua quelques-unes de ses fautes , il nia les plus criminelles; il ajouta, ce qui étoit vrai , que ses traités avec les ennemis n'étoient que des projets , qu'aucun n'avoit été conclu; f[ue ses torts étoient vagues, et ses services réels; que néanmoins il reconnoissoit qu'il avoit besoin d'indulgence; que si son père existoit , il en demanderont pour lui et en obtiendroit ; mais que sa glorieuse mort au champ d'honneur pour sa patrie et pour son roi étoit un puissant motif d'accorder à l'héritier de son nom et de ses dignités un généreux pardon ; qu'il s'en rendroit digne par son repentir et la fidélité de son dévoùment. Il ajouta qu'il sollicitoit sa grâce , surtout pour sa mère , et qu'il lui paroissoit impossible que , sous le règne du plus clément de tous les rois, on put avoir la barbarie de condanmer la veuve du héros tué pour la cause royale à voir mourir son fils sur un échafaud.

Ce discours fit une si vive impression sur les juges, que l'on croit que, s'ils eussent opiné sur-le-champ, Biron auroit eu sa grâce; mais comme il avoit parlé fort longuement, et qu'il n'y avoit

1602. pas assez de temps pour délibérer, on remit la décision à un autre jour. Ce jour fatal arrivé , le maréchal de Biron fut condamné à la mort. L'arrêt ayant été porté au roi , il en remit l'exécution au lendemain 3i juillet 1602 , etThangea le

ïathieu. lieu du supplice (la Grève). Il décida qu'il seroit mis à mort dans la Bastille , ce qui ne doit pas être regardé comme un ménagement pour sa famille, car il n'eût pas été sans danger d immoler publiquement ce guerrier, aimé des troupes, qui avoient acquis tant de gloire sous ses ordres.

Le jour marqué pour l'exécution de l'arrêt , le chancelier , accompagné de quelques conseillers d'état et du parlement, se transportai la Bastille: lorscpie le maréchal l'aperçut il s'écria : Je suis mort. Il montra autant de foiblesse que d emportement ; il n'eut point de courage pour supporter une mort ignominieuse : il avoit toujours vu Henri si clément et si généreux, qu'il avoit jusque-là compté sur sa grâce. Il éclata en plaintes, en reproches; on eut beaucoup de peine à le disposer à entendre la lecture de son arrêt; cependant il consentit à l'écouter , mais lorsqu'on lut ces paroles : Conspiration contre la personne du roi, il s'écria .• // n 'en est rien , ce/a est faux; otez cela. Il persista jusqu'à la

DE HENRI LE GRAND. 2j3

mort à dire qu'il étoit innocent de ce '^02. crime. Il obtint un court délai, en priant Baranton , lieutenant du marquis de Praslin , d'aller de sa part trouver Rosny pour le supplier de demander sa grâce au roi , en lui disant qu'il consentoit à être mis entre quatre murailles, lié déchaînes. Rosny s'attendrit , mais refusa de parler au roi ; et c'est une tache dans sa vie : un mot dit avec véhémence auroit pu sauver cet illustre infortuné , et sa grâce eut ajouté à la gloire du plus grand de nos rois.

Sur les cinq heures du soir, le maréchal de Biron fut conduit à l'échafaud; il chargea quelques-unes des personnes qui éloient présentes de recommander au roi son frère Saint-Blancard ; ensuite il retomba dans ses premiers emportemens , et , sous le glaive ignominieux d'une justice inexorable, il maudit la main royale qui lui avoit ravi jadis une mort brillante et glorieuse. Lorsque sa tête fut séparée de son corps , on le mit dans un cercueil et on le porta à l'église de Saint- Paul , où il fut inhumé sans aucune cérémonie; mais un prodigieux concours de peuple suivit le convoi en pleurant. Le même jour , tout Paris alla à Saint- Paul jeter de l'eau bénite sur sa tombe. Cet hommage étoit une désapprobation d'une rigueur qui causa un douloureux

Ît74 HISTOIRE

i6o3. étonnement. Sans doute le maréchal de Biroii , par ses infidélités, son ingratitude, ses intrigues parfaitement prouvées avec les ennemis, méritoitla mort. Avant l'instruction de son procès , la bonté , la patience , la générosité de Henri avec lui furent admirables; mais, il faut avoir le courage de le dire , le roi démentit^soii caractère en laissant périr sur un échafaud rhomme qu'il avoit tant aimé , qui lui avoit rendu de si grands services, dont le père , l'un de ses meilleurs généraux , avoit perdu la vie en combattant pour lui. Henri , en nous donnant par sa vie entière la mesure de sa bonté, yjouvoit seul nous donner aussi le droit de condamner sévèrement cette action rigoureuse (i).

Cette déplorable catastrophe ne diminua rien des témoignages d estime que le roi avoit toujours donnés à l'illustre famille du maréchal de Biron. «' Les fautes » sont personnelles , dit ce prince au duc

(i) La Providence ne laissa pas impunie In perfidie du traître qui , au lieu de tâcher de ramener à son devoir le maréchal de Biron, employa pour le

fierdre un si lâche artifice. Quelques années après , a Fin , passant sur le pont Notre-Dame , fut tué par douze ou quinze hommes à cheval, qui traversèrent ensuite la ville au grand galop , tenant l'épée nue d'une main , la bride du cheval et un pistolet de l'autre , et se sauvèrent (^Journal de l'Etoile. )

i> Je la Force : le connétable de Saint- ^^'^'^^

» Pol , de qui je viens ; le duc de Ne-

» mours , et le connétable de Bourbon

« dont j'ai hérité, ont -ils laissé moins

» d'honneur à leur postérité? Le prince

» de Condé mon oncle n'auroit-il pas eu

» la tête tranchée , si le roi François II

» ne fût mort ? Voilà pourquoi vous qui

» êtes parens du maréchal de Biron ,

» n'aurez aucune honte , pourvu que vous

» continuiez en votre fidélité , comme je

« m'en assure; et tant s'en faut que je

» vous veuille ôter vos charges, que, s'il

» en venoit de nouvelles , je vous les don-

» nerois (i), »

Avec des sentimens élevés , le crime d'un parent est un motif de plus de suivre ses devoirs : si le simple désir d'illustrer son nom produit une émulation si généreuse , celui de le purifier doit être plus puissant encore.

Le dévoûment à son souverain , et la vie entière du dernier maréchal de Biron eussent suffi pour expier les fautes dont nous venons de tracer le triste récit , et les mêmes sentimens animent aujourd'hui tous ceux qui portent son nom (2).

(i) Mercure français , année 1602.

(2) Le dernier maréchal de Biron raournt en 1^88. On a dit de lui que , s'il eut vécu un an de plus , nous n'aurions point eu de révolution. Il étoit colonel des gardes françoises , et adoré des soldats.

Q.'jG HISTOIRE

i(>o2. Après la mort du maréchal de Biron ,

Le comte Je roi donna le gouvernement de Bour-

uvergne p-ognc au dauphin, et la lieutenance au

et fous ies » o 1 ' ,

complices duc de Joellegardc; il pardonna a tous les obtienuent complices. On s'attendrit davantage enleur glace. çQj,g gjjj. jg j^Qj.j ^^^^ maréchal de Biron , en

voyant le comte d'Auvergne , frère de la marquise de Verneuil , aussi coupable que le malheureux Biron, et n'ayant jamais rendu le moindre service à l'état , obtenir sa liberté au bout de deux mois et rentrer dans les bonnes grâces du roi. Ce ])ardoii , loin de pouvoir être mis au nombre des actes de clémence de ce prince , avoit besoin de justification : Henri , dont la véracité n'a jamais été suspecte , protesta à Rosny que les prières de la marquise de Verneuil n'auroient pu sauver le comte ; Mèmoh-es mais quc Henri HI , en mourant, le lui lie Sulif, avoit particulièrement recommandé. Le jeune prince de Joinvillc { i ) , fils de la duchesse de Guise et frère du duc de Guise , étoit entré dans cette conspiration , unic{uement , dit le duc de Sully , parce qu'il étoit de bon air alors d'avoir des intelligences avec les ennemis , afin desetrouverassocié aux personnages d'une grande réputation , chefs de cette cabale. Joinville , très-étourdi et ircs-évaporé , qui n' avoit voulu que se donner Pair

(i) Qui fut depuis tluc de Clievreuse.

DE IIE^Rl LE GRAND. 277

d'un liomjne d'importance ^ avoua tout 1^02. au roi : ce prince envoya chercher la duchesse et le duc de Guise sa mère et son frère , auxquels il dit dans son cahinet : «f Voilà l'enfant prodigue en personne; il » s'est mis dans la tète des folies, je le j> traite en enfant et je lui pardonne pour ji l'amour de vous et de M. de Rosny , » qui m'en a prié à mains jointes; mais « c'est à condition que vous le chapitre- 3) rez bien tous les trois , et que vous , mon » neveu, ajouta-t-il en se tournant vers » le duc de Guise, vous en répondrez à » l'avenir. Je vous le donne en garde , » afin dele rendre sage , s'il y a moyen. » La duplicité de l'Espagne et de la Savoie au sujet de la conspiration du maréchal de Biron fut aussi grossière que surprenante. Toutes les puissances amies de la France, surtout l'Angleterre et l'Ecosse, faisant faire au roi descomplimens sur le bonheur avec lequel il avoit étouffé une si dangereuse conjuration , Philippe et Charles- Emmanuel se montrèrent les plus empressés à le féliciter. Henri , ennemi de toute fausseté, leur déclara qu'il étoit parfaitement informé du rôle trèsactif qu'ils avoient joué dans toute cette affaire. Ces princes imputèrent tous les torts à leurs ministres, en assurant qu'ils avoient agi à leur insu. Heuri ne dai-

ÏÔ02. gna pas répondie à cette ridicule apologie.

Rsnouvel- Ce fut (lai>s cette même année que les kment de ambassadeurs suisses vinrent en France des Suis- pour renouveler leur alliance avec le roi. ses. Cette cérémonie se fit avec beaucoup de

pompe dans Téglise de Notre-Dame. Les députés suisses étoient au nombre de quarante-deux: ils firent, ainsi que le roi, le serment sur les saints Evangiles d'observer fidèlement le traité , tel qu'il avoit été conclu quelques mois auparavant. On les conduisit ensuite dans une salle de l'archevêché , où l'on avoit préparé pour eux un festin splendide. Le roi , qui avoit diné dans une autre salle , alla les voir sur la fin du repas : il défendit qu'on se levât ; il se mit debout au haut de la table, et , s' étant fait apporter du vin , il but à la santé de ses bons compères , amis et alliés : il voulut que les cardinaux de Joyeuse et de Gondi, qui l'accompaguoient , en fissent autant. Les jours sui^aus, tous les princes et les grands seigneurs de la cour invitèrent successivement les ambassadeurs à dîner. Le prévôt des marchands et les échevins furent chargés de les recevoir et de les défrayer avec leur suite pendant leur séjour à Paris : le prévôt des marchands , pour subvenir à cette dépense , demanda au roi la permission de

incltre une petite taxe sur les fontaines ; ^^o^. mais le roi répondit : Cherchez quelque autre expédient , il n'appartient qu'à Jésus-Christ de changer l'eau en vin.

Les ambassadeurs étant venus prendre leur audience de congé, le roi les reçut dans son cabinet. Lorsqu'il les vit entrer , il se leva , leur ôta son chapeau , puis se couvrit et se rassit : les ambassadeurs s'inclinèrent profondément devant lui , et lui baisèrent une main que le roi tenoit sur son genou , tandis que de l'autre il les embrassoit en la leur appuyant sur Fépaule. Il donna à chaque ambassadeur une médaille et une chaine d'or. Il y avoit parmi eux un respectable vieillard, âgé de cent ans , nonnue le colonel Hay; il avoit porté l^s armes en Italie sous le règne de Louis XIl , et s'étoit trouvé à la bataille de Pavie : le roi l'entretint longtemps et voulut même le voii" plusieurs fois pour le faire parler de la vieille guerre.

La cabale des conspirateurs fut entièrement déconcertée par le coup qui venoit de lui enlever le plus redoutable de ses chefs ; cependant il restoit encore à démasquer et à punir le duc de Bouillon. Le roi lui fit écrire pour l'engager à revenir : Bouillon répondit avec respect , mais en éludant , et il s'éloigna davan- ■ lage encore. Henri , tête à tête avec

28o HISTOIRE

1602. Rosny , fit d'amères réflexions sur l'ingralitude des deux hommes qu'il avoit si tendrement aimes pendant si long-temj)s , le maréchal de Biron et le duc de Bouillon. « On parle beaucoup de mon bon- )> heur, poursuivit ce prince; cependant » si ceux qui me font ces complimens >' avoient toujours été près de ma per- >> sonne depuis la mort du roi mon père, » ils auroient vu qu'il en faudroit bien » rabattre, et que mes médians momens » ont bien passé les bons. Ce n'est pas de » mes ennemis déclarés que j'ai le plus » souffert, mais de l'ingratitude et de l'a- » baiidon de plusieurs de ceux qui se di- » soient nîes amis, mésalliés, oumessujets » ou serviteurs. » On sent , par ces plaintes touchantes, combien les traits envenimés de l'ingratitude avoient profondément blessé cette grande âme; on remarqua même que, depuis la mort du maréchal de Biron , sa gaîté naturelle fut sensiblement altérée , et que son caractère , si ouvert et si confiant, devint, en plus d'une occasion , inquiet et soupçonneux. Rien ne peint mieux ce triste changement qu'une conversation qu'il eut vers ce temps avec Rosny. Après avoir parlé du malheur des rois qui , malgré leur puis- 3^^.„jQ--,^^ sance , ne peuvent compter entièrement (]e Sully, sur leurs amis, « Je veux , dit-il , m'oter t.^,p.ini » à moi-même jusqu'au moindre soupçon

» contre vous , afin que rien n'altère mon '^oa.

» amitié pour vous; j'essuie tous les jours

» tant d'infidélités auxquelles je ne m'at-

» tendois point , que je sens que , malgré

n moi , elles me rendent défiant. Ne vous

w attendez donc pas que je vous rende

» maître de grandes villes et de fortes

» places qui , avec votre crédit et votre

j) capacité, vous missent en état de vous

>j passer de moi et de troubler un jour la

» tranquillité de ce royaume quand bon

» vous sembleroit. Je ne veux point faire

» pour vous plus que ne doit faire pour

» un serviteur, quelque fidèle qu'il soit,

» un roi qui a soin du bien de ses peu-

w pies. »

Ce langage étoit nouveau pour Rosny; il l'étonna et l'attrista. Un instant après , le roi lui ditqu il augmentoitses pensions de soixante mille livres par an ; ensuite , comme s'il eût voulu le consoler de l'espèce de défiance qu'il venoit de lui montrer, il lui parla de ses enfans, en ajoutant qu'il vouloit augmenter encore sa fortune , afin qu'il put les établir avantageusement : « Ce que je ferai , conti- » nua-t-il, avec d'autant plus de plaisir, » que je sais bien que vous ne dépenserez » pas follement ces sommes en festins , en » chiens , en chevaux et en maîtresses. » C'est ainsi que la bonté de ce prince resta toujours la même. La triste expérience 2. 24

»Go2. ponvoit raffllger , et jeter dans son esprit c!e fausses alarmes; elle ne put jamais rendiucir.

Le roi sachant que la distraction des peines de cœur n'est pas dans les plaisirs, mais qu'elle se trouve toujours dans les bonnes actions , tàcba d'écarter de son imagination de funestes souvenirs , en s'occiipant sans relâche du bonheur de ses sujets; il résolut d'arrêter, s il étoit possible , la fureur des duels. Comme tous les grands capitaines { i ) , Henri méprisoit cette manie sanguinaire , qui étoit devenue si commune, surtout parmi la noblesse , que pour les moindres sujets on mettoit l'épée à la main, et on s'arrachoit la vie avec une férocité cjui n'a voit point d'exemple chez les autres nations de l'Europe (2).

(1) Condé, Turenne, etc. : on sait que dans l'antiquité on ne se battoit point en duel. Henri IV faisoit souvent venir dans son cabinet des jeunes gens qui vouloient se battre, il avoit beaucoup de peine à les en empêcher ; aussi , fatigué de leur déraison , écri voit-il à Sully : Certes, mon ami, cette jeunesse derient bien insolente. (^Mémoires de Sulljr, tom. 7, pag. 60. )

(2) Il y avoit de la honte à n'avoir pas blessé son ennemi , même après avoir combattu avec la plus griincle valeur ,■ si Ton succoraboit sous ses coups , il étoit honteux de ne lui avoir pas fait nne blessure. Brantôme rapporte , à ce.sujet , le fait suivant : Deux amis se brouillèrent et se battirent; l'un des deux, sans être blessé, renversa l'un d'un coup d'«-

Saint Louis interdit toute espèce de ^^oi. duels, les duels juridiques en champ clos, Editcontre et les duels particuliers. On fit depuis ^''^ '^"^^^" plusieurs règlemens contre cette barbare brutalité, mais ils produisirentpeu d'effet. Le maréchal de Brissac ayant été nommé gouverneur du Piémont, fit défendre, sous peine de la vie , de se battre sans la permission du général: il devint l'arbitre des querelles , et communément les terminoitàFamiabie; mais, pour conserver à cet égard son autorité, il fut obligé d'en permettre quelques-uns. Dans ce cas, il vouloit quon se battit en sa présence , et il imposa la loi qu'aussitôt- qu'il crieroit holà, on s'arréteroit sur-le-champ.

Il voulut aussi que tout of licier , ou même tout soldat , rencontrant deux hommes se battant , eût le même droit d'arrêter le combat en criant ho/à, et que, sous

pée, et le voyant nageant dans son sang, se sentit érau , et courut pour le relever et le secourir: le Liesse croyant toucher à .ses derniers raomens , le coiijura, en faveur tle leur ancienne amitié, de pousser la courtoisie jusqu'à contrefaire le blessé, et de porter trois jours sou bras en écharpe. Le vainqueur y consentit : il se souilla le bras du sang de la blessure de son adversaire , il mit son mouchoir autour de son bras, et il soutint qu'il avoit reçu un. coup d'épce. IjC blessé guérit, et les deux champions reprirent l'un pour l'autre une amitié qui dura toute leur yie. (Brantôme, Discours sur les Duels. )

ï6o2. peine de la vie, les combattans fussent obliges de se séparer aussitôt. On se soumit à ces règlernens tant que le maréchal commanda en Piémont.

Joumnlde Henri IV lit publier, à la fin de cette l Etoile, année, un édit par lequel il défendoit a ses sujets tous duels et appels, lanl dedans que dehors le royaume , sous peine de mortel de confiscation des biens , tant pour les seconds que pour les principales parties : ordonnant que le procès serait fait à la mémoire de ceux qui auraient été tués dans ces mêmes combats ^ etc. Cet édit opéra d'abord le plus grand bien , mais peu à peu on négligea de tenir la main à son exécution. Des personnages puissans obtinrent pour leurs enfans une indulgence funeste au bien public , et bientôt la loi n'étant plus observée, redit cessa d'être utile (i).

(i) Le Journal de V Etoile dit que Ton avertit le roi que , depuis son avènement à la couronne jusqu'ea 1608 , on comptoit quatre mille gentilshommes tués en duel. Ijouis XIII remit en vigueur l'édit de Henri IV, Louis XIV réprima les duellistes avec plus de sévérité et de succès.

Sans parler de la religion et de riiumanité , il y a contre le duelliste un argument sans réplique : c'est qu'il est impossible que jamais il comhalte comme l'honneur ou le lion sens Texigeroient, c'està-dire avec une égalité parfaite : il est toujours inférieur ou supérieur à soii adversaire dans ce genre d'habileté. Le désa\juntage , dans ce cas , est la plus absurde des duperies; Vavantage est contre l lion-

Au commencement de l'année i6o3, ^^o^les Genevois, que le roi avoit pris sous Leroipro-

, .• 1 • ^ .1 1 lecteur ufS

sa protection , lui envoyèrent des ambas- Q^QçyoJs sadeurspour implorer son secours contre le duc de Savoie, qui vouloit les opprimer. Le roi fut le médiateur de cette affaire, qu'il termina, à la satisfaction des Genevois, par le traité de Saint-Julien. Henri, à cette même époque, apaisa des troubles qui s'étoient élevés dans le pays INIessin. Le duc d'Epernon, gouverneur Henriréfade jMetz et de tout ce pays, y avoit mis blit l'ordre pour ses lieutenans les deux frères So- ^ ^I'^'^^boles ( I ) , de la maison de Comminges. Ces derniers abusèrent tellement de leur pouvoir , que les habitans de la ville et de la campagne en portèrent des plaintes à d'Epernon. Le duc s' étant transporté sur les lieux , ne trouva nulle soumission

neur. Dans cette lutte , la maladresse est une sottise, la iw/jerio/ùe est une honte; Tun des champions est un imbécille, et l'autre est presque un assassin. Ceci est sans exception, car, sur deux duellistes ou médiocres ou fameux, il y eu a toujours un plus fort que l'autre. Si les jeunes gens bien nés faisoient ces réflexions , ils prendroient un salutaire mépris pour le duel.

11 est remarquable que dans ce temps , où les mœurs otFroient tant de traits de férocité, on u'entendoit point parler de suicide : c'est qu'il y avoit un fonds de sentiraens religieux. Le duelliste peut espérer qu'il ne sera pas tué ; le suicide renonce sans illusion à toute espérance.

(i) Ou Souboles.

iGo3. dans les deux frères Soboles, qni étoîent soutenus par un parti capable de résislei* au gouverneur et aux bourgeois. Dans celte extrémité, d'Epernon, quoique à regret, fut obligé de recourir à l'autorité royale. Henri prit le parti d'aller luimême à Metz. A sonarrivée , on ne parla que de soumission : les Soboles lui remirent la citadelle sansaucune condition, et quittèrent le pays. Le roinomma Montigny pour lieutenant dans la province : Tancienne garnison fut remplacée j)ar une nouvelle: Henri ne laissa avi duc d'Epernon que le titre de gouverneur avec les appointemens, mais sans aucune autorité.

Tandisqueleroiétoità INIetz , plusieurs princes d'Alleinagne vinrent dans cette ville lui rendre leurs hommages etrechercherson alliance. Ils le prirent pour arbitre de plusieurs différens qui s'étoient élevés entre eux. Henri pacifia leurs démêlés, accorda leurs prétentions avec cette droiture etcettesagacité qu'il portoit danstoutes les affaires. Il acheva , dans ces conférences politiques, de leur donner la plus haute idée de sa sagesse et la plus sincère admiration pourson caractère. De Metz, le roi alla à Nancy pour y voir la duchesse de Bar sa sœur , et pour y régler quelques affaires avec le duc de Lorraine; ensuite il retourna à Paris. H y apprit en arri-

DE IIEIxIlI LE GRAND. 287

vant la mort d'Elisabeth , reine d'An- '^o^glelerre. Cette princesse eut les défauts et /^^°''^'^^" les prétentions dune femme ordinaire , reine^d'Vuavec les qualités et le génie d'un homme gleterre ; d'état; elle voulut plaire et séduire par son perdes agrémens frivoles, mais elle sut ré- *''*^** gner. 11 y eut à la fois de la petitesse dans sa vanité , et de la grandeur dans son caractère. Elle pbuvoit montrer de la clémence pour un attentat politique , elle ne pardonna jamais une rivalité de beauté; elle a prouvé jusqu'à quel point peut être funeste un amour-propre puéril, avec la suprême puissance. Le meurtre de Marie Stuart imprime sur sa vie une tache ineffaçable; mais lé rang que les nations assignent à leurs sou%erains est celui que riiistoire doit leur donner : c'est à elles seules qu'il appartient de les juger , et l'x^ngleterre a placé Elisabeth au nombre de ses plus grands rois.

Hen! ifut très-affligé de la mort de cette princesse, pour laquelle il avoit autant d'amitié que d'admiration. Il écrivit à Rosny qu'il avoit per<]a en eWe l'ennemie inèconciliable de ses irréconciliables ennemis ( I ) , et un second lui-même. Il Secon Je envoya Rosny en ambassade auprès du «•"bassacie roi Jacques, successeur d Elisabeth (2). ^^ Àii"îc-

teire.

(i) Les Espagnols.

(^) Jacques VI , roi d'Ecosse , et premier de c«

1693. Rosny trouva beaucoup de difficultés à conclure un nouveau traité d'alliance :

ce n'étoit pas un titre qu'on pût faire valoir auprès du fils de JNIarie Stuart, que celui d'allié et d ami de la feue reine; cependant l'habileté du négociateur sut triompher de tous les obstacles. Fiosny obtint et fit sig:ncr le traité tel que le désiroit Henri, et il se hâta de revenir en France.

Mathieu. Daus cc tcmps, le roi, cédant aux sol- Rétablis- licitations que lui faîsoient faire les jé-

sement des suitcs, Consentit à leuv rétablissement daus

jesuues. j^ royaume. Le roi reçut en députation dans son cabinet le P. provincial des jésuites et trois autres religieux de cet ordre. Ils se jetèrent à ses genoux, le roi les releva; il écouta attentivement le discours du provincial; et lui répondit avec sa bonté ordinaire. Il dit au P. provincial de faire venir le P. Cotton , dont il avoit entendu parler comme d'un bon prédicateur (1).^^ veux vous aioi'r, ajouta ce prince; Je vous estime utiles au public et à mon état. Il les congédia après les avoir embrassés tous quatre.

Mémoires Le roi ayant entièrement pacifié son

de Suilj, ci royaume, rétabli l'ordre dansles finances,

Féréjîxe.

nom en Angleterre , fils de Henri Stuart Darniay et de Marie Stuart.

(i) II fut depuis confesseur de ce prince.

DE HENRI LE GRAND. sSç)

soulagé ses peuples de plusieurs impôts, '^^5assuré la paix avec les puissances étran- Travaux gères, et protégé avec succès ses amis et Hemi ses alliés, mit le comble à sa gloire par tien pude nouveaux travaux , qui , seuls , auroient blic. suffi pour immortaliser son nom. Il fit achever à ses frais le Pont- Neuf, commencé sous le règne de Henri III ; il rétablit sur les différentes rivières tous les autres ponts rompus pendant les guerres; on répara par ses ordres, avec une extrême activité, tous les grands chemins (i); il fit commencer le canal de Briare, qui devoit joindre la Loire à la Seine pour la commodité du transport des marchan-* dises des hautes provinces du roy aum e ( 2 ) ; il éleva les galeries qui , du côté de la rivière , joignent le Louvre aux Tuileries; il fit travailler à la salle du Louvtc qu'on appelle Salle des Anticfues, et à l'Arsenal; il fit bâtir le château de Saint-Germain , il étendit ses jardins et construisit ses belles terrasses; il rétablit les haras, qu'il trouva tout-à-fait détruits; il forma à Montpellier le premier jardin botanique que l'on ait vu en France. Avant le règne

(i) Que l'on fit border de plantations d'ormes. On voyoit encore, avant la révolution, de ces vieux ormes , que Ton appeloit des Rosnys.

(a) Il dressa le plan d'un canal pour la jonctiou des deux mers, ouvrage qu'il eût entrepris , si 1« ciel l'eût conservé plus loug-temps sur le trône. 2. 25

i6o3. cle Henri IV, il n'existoit point de marine en France. Lorsqu'on avoit quelque transport de troupes à faire par mer , ou quelque expédition maritime à tenter (ce qui étoit fort rare ) , le gouvernement louoit des vaisseaux marchands , qu'il armoit en guerre ( i ) ; Henri lY eut la gloire d'établir et de former une marine jfrançoise.

Malgré l'opinion et même l'opposition de l'austère Sully , ennemi du luxe, dont il appeloit toutes les inventions des babioles, Henri établit en France plusieurs manufactures nouvelles , entre autres de soieries et d'étoffes d'or et d'argent (2). Par ses ordres on éleva des vers à soie, fit l'on fit des plantations de mûriers. Ce lut sous son règne que Ton vit, pour la première fois , couler des glaces en France. Enfin , il fonda le collège de la Flèche ,

(i) Au commencement du rtgne cle François I^', Claude de Seyssel, maître des r,quête.s, donna le iiremier, dit-on, l'utile conseil d'établir en France une marine coutinuelieuient entretenue : cet avis fut rejeté.

(2) » Je ne sais, lui disoit Henri à ce sujet, 5> quelle fantaisie vous a pris de vous o])poscr à un » dessein propre à embellir et h eiiiicliir le royaume, V à détruire l'oisiveté parmi le peuple ^ et dans le- » queljetrouve de plus ma satisfaction. » Rosny rc-

Î)ondoit pat- de fort bonnes raisons contre le luxe et 'esprit mercantile daus une nation gt.e. rière et agricole j mais la thèse contraire est plus briilaule el sccluirç toujourô.

DE IIE^Px! LE Cn.iND. 29I

<jeiix chaires de théologie en Sorbonne , i6o3. et il perfectionna les statuts de l'Université. On verra dans la suite tout ce qu'a fait ce grand prince pour les sciences et pour les lettres.

Dans le cours de cette année, le roi Maladie étant à Fontainebleau, se trouva tout à ^" '■®'coup atteint d'un mal qu il avoit eu déjà (i) , et qui mit sa vie en danger. Il envoya sur-le-champ un message à Rosny , auquel il écrivit la lettre suivante : « JMon ami, je me sens si mal, qu'il y Mémoires » a apparence que Dieu veut disposer de ^ Sullj-, » moi. Or, étant obligé, après le soin de » mon salut , de penser aux arrangemens »> nécessaires pour assurer ma succession ») à mes enfans et les faire régner heureu- » seinent à l'avantage de ma femme, de » mon élat, de mes bons serviteurs, et »' de mes pauvres peuples, que j'aime >» comme mes chers enfans , je désire con- »> férer avec vous sur toutes ces choses : » venez donc me trouver en diligence, » rendez-vous ici dès aujourd hui. »

Rosny , saisi de la plus profonde douleur , partit précipitanmient. Arrivé à Fontainebleau, il trouva le roi dans son lit; la reine était assise à son chevet, et tenoit un€ des mains de ce prince dans les sieimes. Henri , tendant l'autre main

(i) Une rcteution d'uriae.

t6o3. à Piosny : « Venez m'embrasser, mofl » ami , lui dit-il, je suis merveilleusement 5) aise de votre venue; c'est une chose sin- » gidière conmient , deux heures après ^'^que Je vous ai écrit, j'ai commencé à j> être un peu soulagé de mes grandes » douleurs : elles s'en vont peu à j)eu. » Voilà, dit-il ensuite en se tournant vers » la reine , celui de mes serviteurs qui a r> le plus de soin et d intelligence des af- » faires du dedans de mon royaume , et » qui vous eût le mieux servie et mes » enfans aussi, si je vous eusse manqué. » Je sais bien qu'il est d'une humeur un » peu austère, et quelquefois un peu trop » libre pour un esprit fait comme le vôtre, » et que force gens lui eussent rendu sur » cela de mauvais offices auprès de mes " enfans et de vous , afin de l'en éloigner : » mais si jamais cette occasion se pré- » sente, et que vous vous serviez de tels » et tels (il s'approcha de son oreille et » les lui nomma), que vous croyiez ab- » soiument leurs conseils, au lieu de sui- » vrc ceux de cet honmie-là, vous rui- >« nerez les affaires de l'état, et peut-être » même le royaume, mes enfans, et vous- « même ( i ) ; je lavois mandé exprès , afin » d'aviser avec vous et lui aux moyens

(i) Cette prcdiction fut en grande partie Vf rificc par la suite,

»> de prévenir ces malheurs : mais, grâce ïSo3, » à Dieu., je vois qu'il ne sera point en- « core besoin cette fois de mes précauj»^ tions. »

Ce fut au commencement de l'année iGo4 suivante ( 1 6o4 ) , que le roi apprit la mort Mort de I.i <le madame Catherine de Bourbon, du- «î^chessede

, 1 T^ T • riT • 1 bar, sœuc

ctiesse (le liar, sa soeur. L anliction ne jjj roi. ïîenri fat extrême : il refusa , dans les huit premiers jours, toute espèce de visite; il ordonna qu'on le laissât seul , en disant on 'Une poiwoit se consoler qu 'avec Dieu. Il fit fermer les portes et les fenêtres de son cabinet ^ afin de pleurer en liberté. Toute la cour et les amba.ssadeurs étrangers prirent le deaii, à Texceplion du nonce, qui s'en dispensa sous prétexte que la princesse étoit morte calviniste : le roi lui fit dire qu'il ne le forceroit point à prendre le deuil , mais qu'il ne le verroitpas avant qu'on l'eût quitté. Le nonce prit le deuil,' obtint une audience, et, au lieu de faire au roi des complimen.5 de condoléance sur la mort de madame Catherine , il lui parla du regret qu'éprouvoit le pape de la perte de l'âme de cette princesse. Le roi , justement irrité <l un discours si déplacé , lui réi)onclit \ ivement : « Pour penser dignement de De Th<jn. ' Dieu, il faut croire qu'il est possible i^jijp, dans le moment où l'on est prêt

^94 jnSTOlRE

loç^. „ à rendre le dernier soupir, un trait de » sa lumière puisse éclairer et mettre » quelque pi^cheur que ce soit en état d'en- » trer dans le fiel. Je ne veux poîiit qu'en » ma prcscuce on mette en doute le salut i> de liia SFur. »

Le nonce sentit sa faute , fit des excuses ,' et le roi parut satisfait.

Cîiagnns Le ro} aume de France n'avoit jamais clomestiques ^j^i^ depiiis Charlemaffne , dans un état

du roi, el . i '.,, . i • ^ «i x -i.

conjuration ^"^si brillant que celui ou il se trouvoit du comte dès cette année, et cette prospérité devoit d'Auvergne, s'accroîlre encore. La France jouissoit t e t £.i.ti i\- ^j ^.j^g profonde paix;Henri , craint et res-

mies et de la ^ i .' . , . ,

iuanjaise de pf^ctc de ses eniiemis , etoit cheri de ses Verneuil. sii jets , de ses alliés , et l'arbitre de ses Peré/ixe, voisins. Ses finances étoient en si bon ^^^ç ?//^* ordre , qu'il avoit payé ses dettes et amassé '' *^' déjà de rarg,ent pour les besoins imprévus; cependant il n'étoît point heureux:

ses grandes qualités faisoient le bonheur public , ses foiblesses répandoient sur sa vie intérieure une affreuse amertume.

Les intrigues , les caprices , l'ambition delà marquise de Verneuil; l'aigreur, la jalousie, la petitesse du caractère de la reine; linsolence des favoris de cette princesse, leur insatiable cupidité , causoient au roi des chagrins d'autant plus cuisans, qu'ils se renouveloient sans cesse. Quand ce prince, fatigué d'un travail assidu,

sortoit de ses conseils ou de son cabinet , 1^0+' il ne trou voit chez la reine qu'une épouse chagrine et souvent emportée; il n'entendoit que des plaintes et des reproches: d'un autre côté, il falloit qu'il supportât encore les inégalités d humeur de sa maîtresse , ses hauteurs et les scènes les plus violentes. Il est vrai qu'il avoit un ami sûr et fidèle , mais cet ami étoit un rigoureux censeur : Henri savoit d'avance que chacune de ses confidences lui attireroitdesexhortationset desremontrances sévères; la reine et la marquise de Verneuil , également prodigues , faisoient acheter chèrement le retour passager de leur bonne humeur. Henri , plus pacifique encore dans son intérieur qu'avec les puissances étrangères , promettoit , pour obtenir quelques momens de calme, tout ce qu'on lui demandoit ; mais Rosny osoit souvent refuser : alors les querelles , les brouilleries se nuiltiplioient , s'envenimoient et devenoient presque interminables; le roi se mettoit en colère contre son ministre; la reine éclatoit, la marquise de Verneuil menaçoit de se jeter dans un cloître et d'y finir ses jours; Rosny se croyoit disgracié, ses ennemis achevoient d irriter Henri contre lui , et ce prince souffroit plus de son mécontentement contre Rosny que de toutes les autres tracasseries , qui lui causoient ce-

>'2Cfi HISTOIRE

jeo4. pendant tant de peine (i). La reine, nn jour , ne put obtenir nne somme qu'elle vtmloit avoir pour donner une fête à la campagne , à l'occasion de la noce de son jardinier, et de dépit elle mit en ga^e ses bagues et ses joyaux , que Rosny fut obligé de retirer sur-le-champ. Il n'est pas étonnant que Henri , au milieu de tous ces orages, cherchât dans le jeu une ■distraction qu'on lui a justement reprochée. Le goût du jeu , toujours si ré}>ré-iiensibie , est surtout inexcusable dans un roi; mais du moins ce goût funeste ne détourna pas un instant ce prince du travail , et de ses devoirs de souverain. S'il eût trouvé la paix et le bonheur dans son intérieur, il n'auroit jamais donné à sa cour un exemple si pernicieux (2). De nouveaux chagrins alloient encore troubler sa vie.

(1) Henri voulaut un jour obtenir de Rosny une somme trts-consitlérable pour la nsarquise de Verxieuil, s'avisa , avant d'en parler à Rosny, et pour Le mettre en bonne humeur, de lui annoncer d'abord qu'il lui donnoit une gratification. Cette préparation ne séduisit point Rosnv, et le roi auroit dû s'y attendre; mais ce trait peint naïvement l'embarras mortel où se trouvoit sans cesse ce prince entre un asni si sage et une maîtresse avide et si déraisonnable. ( Mémoires de Sully. )

(■i) On jouoit à Fontainebleau un jeu terrible: f< Il ne se passoit journée qu'il n'y eût vingt mille -" pistoles pour le moins de perle et de gain. Bas-

Par nne ingratitude dont le règne de Henri IV n'offre que trop d'exemples, le comte d'Auvergne avoit renoué toutes ses correspondances avec l'Espagne , et formé une nouvelle conspiration. 11 fit un traité avec cette puissance : le roi d'Espagne lui promettoit de l'assister de troupes et d'argent pour mettre sur le trône Henri de Bourbon , son neveu , fils naturel du roi et de la marquise de Verneuil , que l'on qaalifioit, dans ce traité, de dauphin de France et d'héritier légitime de la couronne. On fondoit cette extravagance sur cette promesse de mariage conditionnelle dont nous avons parlé ( 1 ) , et que les factieux s'ohsl inoient à trouver toujours valide. Il falloit (pie le roi d'Espagne eut un désir bien passionné de boideverser la France, pour accueillir de telles prétentions. La marquise de Verneuil entra avec ardeur dans cette conjuration : l'orgueil et l'ambition n'avoient laissé dans son âme , pour Henri , qu'une haine insensée et l'espoir de réussir dans des projets aussi ridicules que chimériques. Ce-

» sompierre gagna pour sa part en une année cinq )i cent mille livres. La reine jouoit Irîs-gros jeu , et » perdoit souvent des sommes considérables. » (Mémoires de Bassompierre. )

(i) Proiuesse annulée , comme oa l'a dit, par révénenieut qui fit faire, avant l&Jin de F année ^ MïVi fausse couche à la marquise de Verneuil.

1604. pendant If s agens que d'Auvergne envoyoit en Espagne furent arrêtés , et le roi eut les preuves complètes de ce complot. Le comte , averti qu'on ailoit Tarrêter, se sauva et alla s'enfermer dans un château nommé Vie , situé au milieu des bois. Il prit de telles précautions pour être averti si on venoit pour l'arrêter ; tout étoit si bien disposé pour son évasion, que le roi, informé de ces détails, résolut de s'assurer de sa personne par ruse et par surprise. Il chargea de celte commission Lescure et le trésorier Murât. On ailoit faire dans ce canton une revue de la compagnie des chevau-légers de M. de Vendôme : les ordres du roi furent communiqués à l'officier qui la commandoit , et Ton agit en conséquence.

D'Auvergne , colonel de la cavalerie légère, fut invité à cette revue. La prudence , attribut de la sagesse , n'accompagne jamais constamment la mauvaise conscience; d'Auvergne fut flatté de recevoir dans sa disgrâce une semblable invitation ; il crut n'avoir nen à craindre dans un lieu qui n'étoit point fermé, et en montant un excellent cheval d'une vitesse extraordinaire. ïl alla à cette revue. Philippe de Nerestan s'avança pour le saluer; il étoit monté sur une trèspetite haqueuée, et suivi sevdement de quatre laquais; mais ces prétendus la-

r»Ë HEKRI LE GRAND. QQf)

quais étoient des soldats robustes et dé- '^"4terminés, auxquels on avoit fait prendre des habits de livrée. Tout à coup deux de ces soldats saisissent la bride du cheval du comte, tandis que les autres le prennent chacun par une jambe et le désarçonnent ; ensuite ils se jettent si brusquement sur lui , que ses pistolets et son épée lui devinrent inutiles : aussitôt on s'empare de lui , on le conduit à Paris sous une sûre escorte , et on l'enferme dans la Bastille; d'Entrogues, son beaupère, y fut conduit en même temps, et le roi voulut que la marquise de Verneuil lut arrêtée aussi dans sa maison , où elle demeura sous la garde du chevalier du Guet.

Par ordre du roi , cette affaire fut portée au Parlement, et l'on travailla avec activité au procès de cette ambitieuse famille. Les preuves étoient si formelles, que les accusés n'eurent pas la possibilité d'en contester une seule. Le premier février i6o5, le Parlement ren- i6o5 dit un arrêt , par lequel Charles de Valois , comte d'Auvergne , François de Balzac d'Entragues, convaincus de crime de l:'sc-ma]esté au premier chef, et de conspiration contre le roi et contre l'état, furent condamnés à avoir la tête tranchée , et Henriette de Balzac , marquise

iGo5. j]e Vernenil, à être renfermée dans labbaye de Beaiimont-les-Tours.

Le roi commua la peine de mort contre le comte et son beau-père en une prison j)erpétuclle. Il leur fit g^râce de la confiscation de leurs biens, en les privant seulement de leurs gouvernemens et de leuis charges. Quelque temps après , il rendit la liberté à d'Eatragucs avec la permission de demeurer dans sa maison de INIalesherbes. Il laissa le comte d'Auvergne à la Bastille, d'où IMarie de Médicis le fit sortir environ dix ans après. Henri permit à la marquise de Verneuil d'aller dans sa terre jusqu'à un plus ample iii formé. Au bout de sept mois, il la fit déclarer innocente , mais à condition qu'elle resteroit dans son château.

Depuis celte époque, il n'eut plus de liaison avec elle.

Calonnies A peine étoit-il quitte de cette désacDutre?vos- gréaljle affaire, qu'il éprouva un nou- "•''■ veau chagrin plus sensible encore. A force

d'artifices combinés avec une adresse infinie, et secondés par un concours étonnant de circonstances extraordinaires, on ]>arvint à calomnier avec succès auprès de lui l'ami le plus dévoué , le plus fidèle ; Ilosny enfin lui devint suspect. (!!e n est pas Pvosny qu'il faut plainche, il se jusijfiera! Mais combien ne doit-on pas

DE HENRI LE GRAND. 3ot

gëniir sur le sort des rois quand on songe iG'^jqu'an prince dont lame étoit si grande et si loyale , dont le caractère avoit tant de franchise et de droiture, dont l'esprit étoit si éclairé , que Henri IV enfin ait pu soupçonner Rosny de trahison ! Ce cœur trop sensible étoit profondément blessé par tant de perfidies éprouvées successivement depuis trois ans : trahi par Tamitié, l'amour, la reconnoissance, il ne comptoit plus sur ses lumières et sur sa pénétration ; il craignoit , se défioit et ne jugeait plus.

Rosny eut quelques soupçons que ses ennemis agissoient vivement contre lui auprès du roi , et que ce prince prêtoit r oreille à leurs calomnies ; bientôt il n'en douta plus. Il écrivit au roi pour lui demander vaguement une explication. Il reçut une froide réponse : la lettre n'étoit point de l'écriture de Henri , le titre iïar/ii en étoit retranché et avoit fait place à celui de cousin. Le roi y disoit d'une manière sèche et succincte qu'il devait laisser parler le monde et continuer à le bien servir. Rosny , blessé , affligé , ne répliqua rien, et, se reposant sur son innocence, il continua d'agir comme à l'ordinaire. Il travailloit tou- Raccom-* jours avec le roi, qui avoit l'air con- niodement traint avec lui et qui ne lui parloit que *^"'o»etiIe d'affaires. Leur froideurréciproque frappa °^"^'

Page 1