CHAPITRE X
La loi ne permettait pas de l'arrêter. Il fut donc gardé dans son hôtel. .Aussitôt qu'une ordonnance royale eut chargé la cour des pairs de procéder à l'instruction de cet affreux attentat, le duc fut conduit au Luxembourg et interrogé par le chancelier. <c Vous savez, lui dit celui-ci, le caime affreux qui vous est imputé, vous savez toutes les circonstances qui ont été mises sous vos yeux et qui ne permettent pas l'apparence d'un doute; je vous engage à abréger les fatigues que vous paraissez ressentir, en avouant, car vous ne pourriez pas nier, vous n'oseriez pas nier. » Il répondit : «La question est bien précise; mais je n'ai pas la force de répondre ; elle demanderait de bien longues explications. )) Le chancelier répliqua : c< Vous dites qu'il faudrait de longues explications pour répondre, il sufSt d'un oui, ou d'un non. » L'accusé ne voulut rien ajouter à ces mots : <c II faut une grande force d'esprit pour répondre un oui ou un non, une force immense que je n'ai pas. » C'était le muet aveu du crime; mais le criminel aurait voulu raconter toute sa vie, et montrer comment une implacable haine avait pu naître d'une contrariété de caractère ; il aurait voulu peut-être encore écarter, par un récit fidèle du meurtre, les circonstances de la préméditation. Mais, atteint aux sources de la vie par le poison et se sentant mourir, il aima mieux garder le silence que de donner des explications incomplètes.
U mourut le mardi 24 août.
Assurément les journaux des partis n'avaient rien à voir dans cette affaire. Hais, comme le coupable appartenait à la chambre des pairs et à la plus haute noblesse, le peuple, trop souvent calomnié, considéra ce forfait comme un nouvel exemple de l'immoralité des grands. Le
crime de M. Tesle et de ses complices avait frappé de stupeur la classe moyenne et Tavait dégoûtée d'un gouvernement tombé dans ces mains corrompues; celui de M. de Prasiin toucha plus vivement la multitude , et devint un de ses griefs, non contre le gouvernement, mais contre la société*
CDAPITIIE XI.
M. Darrot prend Tinitiative de Tagitation réformiste, — Appel aux membres du comité central. — Pétition pour !a réforme. — Les banquets. — Banquet du Cbàteau-Ronge ; discours de MM. Pa guerre, de Lasteyrie, Recurt, Odilon Barrot, Duvergier de Hauranne, Senard, Marie, etc., etc. — Banquet de Mâcon ; M. de Lamartine. — Banquets de Colmar, de Strasbourg, de Soissons, de Saint-Quentin. — M. le duc d'Aumale, gouverneur de l'Algérie. — M. Guîzot, président du conseil. — Banquets de Périgueux, de Meaux, d'Orléans, de Conlommiers, de Melun, de Lille, etc., etc. — > Vœu du conseil général de la Seine*
Ainsi tous les genres de scandales étaient offerts par la population officielle. C'étaient là, suivant les optimistes du parti conservateur, de bien regrettables accidents : il fallait traiter les coupables sans aucune pitié, ne ménager aucune situation, et inspirer par l'énergie des poursuites, par la rigueur des peines, une terreur salutaire; mais convenait-il d'imputer au gouvernement, à la société, quelque part de solidarité dans ces abominables méfaits? Voilà ce que répétait chaque matin le Journal des Débats. Cependant on ne Fécoutait guère. Au fond de tous les esprits, il y avait un grand malaise, un vif besoin de changement, et, sans apprécier la part qui devait être attribuée , dans tous ces
276 HISTOIRE D^ iftJIT ANS.
scandales, à la perversité individuelle et aux vices de l'organisation politique, on trouvait en toute chose un prétexte pour accuser et pour réclamer des réformes.
Malheureusement il n'était plus permis d'espérer ces réformes de la bonne volonté du gouvernement et des chambres. Le gouvernement s'obstinait à tout refuser ; les chambre à ratifier ses refus. En présence d'une telle situation, l'opposition devait déchirer son programme, abdiquer, renoncer désormais à des protestations qui ne pouvaient être que de vaines redites, ou bien agiter le pays et l'inviter à se déclarer. De ces deux partis, le premier était honteux, le second téméraire. L'opposition avait une telle confiance dans la bonté de sa cause, qu'elle n'hésita pas à ' braver le reproche de témérité.
Cependant, avant de s'engager dans cette nouvelle entreprise, elle fit le dénombrement de ses forces. M. Barrot convoqua chez lui des représentants de toutes les nuances de l'opposition et leur demanda si l'on pouvait compter sur leur concours. Â cette question, la droite légitimiste répondit en des termes peu satisfaisants. Elle se proposait de seconder les efibrts de l'opposition dynastique, maïs en combattant sous ses propres enseignes. M. Barrot voulait la réforme pour elle-même, c'était le terme de ses vœux : pour MM. de La Rochejacquelein, Berryer, de Renneville, la réforme était un moyen, le but une restauration. On allait, disait-on, agiter le pays; c'était leur affaire, puisque le résultat le plus certain de cette agitation devait être l'affaiblissement du pouvoir : mais leur demandait-on de sacrifier à la liberté les intérêts d'une dynastie, et de travailler loyalement et sans arrière-pensée à l'amélioration du régime représentatif? Ils n'y pouvaient consentift M. Barrot