CHAPITRE XIV
les uns et les autres, que la logique du peuple ne peut être satisfaite que par des conclusions rigoureuses, et qu'elle n'admet ni ces compositions, ni ces atermoiements suspensifs qui sont recommandés par les philosophes et par les politiques. Mécontent de son sort, jaloux de le rendre meilleur, et persuadé que les réformes réclamées pouvaient être efficaces, il voyait, dans les résistances du gouvernement et dans la complicité des majorités parlementaires, un obstacle devant lequel échouait constamment la bonne volonté de l'opposition constitutionnelle. D'autre part, ce gouvernement était chaque jour convaincu de connivence avec les puissances absolutistes, de perfidie à l'égard des peuples qui combattaient pour conquérir ou leur indépendance ou leur liberté^ et vainement l'opposition condamnait, flétrissait cette conduite; ses impuissantes protestations expiraient sur le marbre de la tribune ; une majorité recrutée par la corruption approuvait tout, justifiait tout, même le crime. Donc il fallait renverser ce gouvernement, et se presser de le faire, si l'on ne voulait pas voir les choses aller de mal en pis. C'est ainsi que raisonnait le peuple, dégageant aussitôt des prémisses toutes les conséquences qu'elles pouvaient contenir.
La discussion qui s'éleva sur les passions ennemies et les entraînements aveugles ne fut pas de nature à modifier l'excessive rigueur de ce raisonnement. M. Duvergier de Uauranne, paraissant le premier à la tribune, débuta par une sorte d'appel au peuple : ce fut son exorde. <c Après les votes qui ont terminé la dernière session, l'opposition, ditil, eût été bien imprévoyante, bien aveugle, si elle s'était encore flattée de gagner ici sa cause. Heureusement^ comme M. Guizot l'a dit si souvent, en ddà, au-dessus de
la chambre, il y a le pays, près duquel la minorité est toujours en droit de se pourvoir. C'est ce que nous avons fait^ et c'est ce que nous continuons à faire. Que cela soit donc bien compris, bien entendu; nous ne venons pas ici plaider devant la majorité contre le ministère ; nous venons plaider devant le pays contre le ministère et la majorité. » Le pays écoutait, et bientôt il allait se prononcer.
La plaidoirie de M. Duvergier fut à la fois élégante, spirituelle et passionnée. Il avait été prendre place dans les banquets; il ne s'en défendait pas. Ces réunions étaient légales. M. le ministre de rinlérieur avait exprimé, depuis quelques jours, une autre opinion à cet égard ; mais on lui ferait voir qu'il prétendait substituer l'arbitraire à la loi. c< Je liens, quant à moi, disait M. Duvergier, je tiens les réunions politiques pour légales, pour libres, et, je le déclare hautement, je suis tout prêt à m'associcr à ceux qui, par un acte éclatant de résistance légale, voudront éprouver jusqu'à quel point, cinquante-huit ans après notre première révolution, les droits des citoyens peuvent être confisqués par un arrêté de police. » Toutes ces réunions n'avaient pas eu le même caractère, M. Duvergier en convenait, et il reconnaissait qu'on avait tenu, dans quelques-unes, des discours trop véhéments. Mais on pouvait les poursuivre, et on ne les avait pas poursuivis. L'opposition constitutionnelle n'avait pas, d'ailleurs, pris part à ces banquets, oii ses oreilles délicates eussent été blessées par de trop dures paroles. Quel était donc son forfait? Elle avait agité le pays. Mais, l'an dernier, lorsqu'on parlait de réformes, M. le ministre de l'intérieur ne s'était-il pas fait une arme du silence et de Tindifférence du pays? Eh bien ! l'opposi-