‹ Histoire de huit ans, 1840-1848Chapitre 157 sur 179 · CHAPITRE XY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XY

tience du public accusait l'opposition de faiblesse : ou disait que les menaces du gouvernement l'avaient ébranlée et qu'elle n'était plus occupée qu'à dissimuler sa retraite. Ces bruits prirent bientôt assez de consistance, pour que l'opposition se vit obligée de rompre un trop long silence. Elle annonça, le 19, même sans avoir trouvé de local, que le banquet aurait lieu le mardi 22, et le lendemain elle fit publier dans les journaux une note pleine de dignité, où elle déclarait que déjà quatre-vingts députés de la gauche avaient pris l'engagement d'assister à cette réunion. Voici les termes de cette note :

a Les dépntés de ropposition se sont réanis de noaveaa^ ce matin^ afin de délibérer sar la part qu'ils doivent prendre à la manifestalion qai se prépare poar le maintien dn droit de réanion^ contesté et violé par le mioiiitère.

c( Après avoir entenda le rapport de sa commission^ l'assemblée a reconnu^ à Tananimité, qa*il était plos qne jamais nécessaire de protester, par an grand acte de résistance légale, contre nne mesare contraire aux principes de la constitution comme an texte de la loi. En conséquence, il a été résolu que mardi prochain, on se rendrait en corps au lieu de la réunion.

« Une telle résolution est le pins bel hommage que les dépotés poissent rendre à Tin tell igence, ao patriotisme, aox sentiments généreox de la population parisienne. Les députés de Topposition ne sauraient admettre, avec les ennemis de la liberté, qn*un peuple dont on méconnaît les droits, soit condamné & choisir entre Tobéissaoce servile ou la violence. Ils en sont donc certains par avance, la population tout entière comprendra qu'une manifestation pour le droit contre l'arbitraira manquerait son but si elle ne restait pas paisible et régulière. Paris a fait souvent des efforts héroïques, de grandes révolutions. 11 est appelé aujourd'hui à donner un autre exemple aux peuples^ à leur montrer que, dans les pays libres, l'attitude calme et ferme des citoyens respectant la loi, défendant le droite est la plus irrésistible, comme la plus majestueuse des forces nationales. Deux grands résultats seront ainsi obtenus : la consécration d'un droit inhérent à tonte constitution libre.

et la preave éclatante da progrès de nos mœars politiqQOS. Les dépotés de l'opposition comptent donc snr la sympathie et sor Tappoi de tons les bons citoyens, comme cenx-ci peuvent compta sur lenr dévoaemeot infatigable et sar la fermeté de leurs résolations. »

Enfin un lieu convenable pour le banquet fut découvert par H. Tascbereau, ancien député d'Indre-etrLoire, dans une rue presque déserte des Champs-Elysées, la rue du Chemin-de-Versailles. C'était un vaste terrain clos de murs qui réunissait toutes les conditions prescrites pour une manifestation légale. II fut loué dans la journée du SO, et le 21, au soir, la tente qui devait abriter les convives était construite.

Cependant, quelques membres du parti conservateur, non plus timides, mais plus prévoyants que leurs collègues^ commencèrent â s'interposer, demandant à r^ler les con« ditions de ce duel entre le gouvernement et l'opposition. M. de Morny et M. Vitet vinrent trouver M. Barrot/ disant que si l'opposition ne pouvait reculer, le gouvernement ne pouvait céder; mais qu'il fallait, de part et d'autre, éviter une collision et abandonner le' règlement de cette grosse affaire aux seuls arbitres compétents, les joges correctionnels. L'opposition prétendait que les citoyens avaient toujours eu le droit de se réunir pour prononcer ou entendre des discours politiques; le ministère produisait des textes qui lui semblaient avoir supprimé ce droit, s'il avait jannais existé. C'était une question à débattre devant les interprètes de la loi. Mais comment leur soumettre cette question? M. de Morny promettait, au nom du gouvernement, que l'opposition pourrait librement se rendre au lieu du banquet, quelle ne rencontrerait sur son passage aucun empêchement, que les portes de l'enclos seraient libres et que

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tous les conviés pourraent aDer prenàre place aiitour des tables dressées, sans avoir rieft à débattre avee la poMce. Ainsi l'opposition pourrait faire ee qu'elle appelait sob de-^ voir. Hais aussitôt après, le gouvernement viendrait faire le sien, soit en sommant les convives de se disperser, soit en faisant dresser procës-verfoal de la contravention commise, pour assigner ensuite le président du banquet, M. Boissel, et avec lui M. Barrot et les plus connus de ses amis, devant les juges correctionnels. Ainsi tout pouvait se terminer sans conflit^ sans tumulte, et la susceptibilité des deux partis également ménagée. Telles étaient les conditions proposées. On ne les rejeta pas. L'opposition s'apercevait enfin que, pour avoir préféré le banquet aux démissions, elle s'était lancée dans les aventures. On lui montrait une issue, quand elle se croyait dans une impasse : elle s^empressa de témoigner qu'elle acceptait toutes les transactions qui dégageaient sa responsabilité, sans engager son honneur.

Cette négociation eut donc un plein succès. On ne devait pas en révéler le secret; mais dans l'état où étaient les esprits, quand on ne rencontrait que des visages troublés, quand Tinquiétude du lendemain agitait la ville entière et rendait chacun attentif aux moindres bruits, quand tant de personnes avaient acquis, par leur zèle, par leur dévouement, le droit de savoir de quelle manière on traitait en leur nom, il était impossible de dissimuler longtemps les termes de l'arrangement qui venait d'être conclu. L'opposition dynastique craignait que les radicaux ne fussent pas satisfaits. Un contrat passé, dans un tet moment, avec des fondés de pouvoir de M. Ducbdiel, cela n'allait-il pas être considéré comme une trahison, ou, du moins, comme une lâcheté? L'opposition dynastique se trompait : ses alliés de

la gauche, jaloux d'être aussi modérés qu'elle» acceptèrent la transaction. Par ce moyen on pouvait éviter une sanglante mêlée, et la question delà réforme, loin d'être écartée, restait à Tordre du jour, même après les différents votes qui semblaient avoir consolidé le système. En outre, les vœux du comité central et des députés radicaux n'allaient pas au-delà d'une solennelle protestation contre le mau*' vais vouloir de la majorité parlementaire^ et, puisqu'il demeurait convenu que la manifestation ne serait pas empêchée, cela leur paraissait suffisant. Ils savaient que la garde nationale, les écoles, une masse considérable d'ouvriers devaient faire partie du cortège. Une démonstration pareille était un assez beau résultat pour les contenter. Dans les gouvernements représentatifs, Topinion, quand elle se manifeste librement^ est une irrésistible puissance.

Il y avait sans doute, dans les rangs inférieurs du parti radical, des hommes énergiques et passionnés, qui n'approuvaient guère un arrangement pacifique; mais on ne les avait pas consultés, et le cercle de leur influence n'était pas alors très-étendu.

Cependant un parti beaucoup plus puissant, le parti de la cour, ne souscrivait pas davantage aux conditions qu'avaient stipulées les envoyés de M. Duch&tel. Le roi était très-mécontent et se plaignait hautement de ne rencontrer autour de lui que des gens sans courage. On ne le servait pas, disait-il, on le trahissait. Les membres de la chambre qui, durant le cours des négociations, avaient été porter des conseils aux Tuileries ou en demander, en revenaient déclarant que rien n'était arrangé. Le public ne tarda pas à l'apprendre.

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