CHAPITRE XYI
Programme de la manifestation réformiste. — M. Duchfttel envoie M. Vitet et M. de Morny déclarer quMl n^autorisera pas le banquet. — M. Barrot à la chambre. — Les députés de Topposition se réunissent et décident qu'ils n'iront pas an banquet. «- Note dans laquelle l'opposition fait connaître cette décision. — Acte d'accusation du ministère. — L'opposition devait-elle reculer? — Tous les comités, tous les journaux conseillent au peuple l'abstention. — Émotion publique. — Ce que l'on dit dans les groupes. ^ Journée du 22 février. — Combats du 23. — La garde nationale sous les armes. ~ Elle crie : Vive la Réforme ! — Incertitude de l'armée.
— Démission de M. Guizot. — Massacre du boulevard des Capucines. — Cris de vengeance. — Journée du 23. — Barricades partout élevées. — M. Bugeaud commandant général de toutes les forces militaires de Paris.
— Ce qui s'est passé chez le roi durant la nuit : M. Thiers, M. Barrot aux Tuileries. — Ordre de suspendre le feu. — Le roi passe une revue dans la cour des Tuileries. — Abdication du roi. — Madame la duchesse d'Orléans. — Gouvernement provisoire. — La république est proclamée.
Une sons-commission dans laquelle se trouvaient MM. Marrast, du National^ Charles Merrqau^ du ConsHtutionnely Xavier Durrieu, du Courrier Français^ Perrée, du Siècle, Pagnerre, d'Alton-Shée, Vavin, Ferdinand de Lasteyrie, Delestre, Boquel, etc., etc., s'occupait de rédiger le programme delà manifestation. Le 21, ce programme
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paraissait dans tous les journaux de ropposition. Il n'exprimait que des sentiments pacifiques ; il ne prescrivait que le respect de Tordre ; il ne demandait aux citoyens que l'expression calme de leurs vœux légitimes : cependant le ton de cette pièce était un peu théâtral ; ce qui donnait i un acte, que le gouvernement considérait en lui-même comme illégal, l'apparence d'une altiëre résistance.
Les précautions mêmes que Ton prenait dans ce programme contre l'esprit de désordre, les instructions que l'on adressait aux citoyens, les consignes que Ton donnait aux invités^ aux souscripteurs, à toutes les personnes qui voudraient se joindre au cortège, tout semblait annoncer un immense concours de peuple. Ce qui ne causait pas moins d'alarmes au gouvernement, les ordonnateurs de la cérémonie conviaient la garde nationsde de Paris, et en massaient les colonnes dans leur cortège, avec la certitude qu'elle devait répondre à leur appel. En effet, les rapports de la police, venant confirmer les prévisions du proc^mme, faisaient connaître à H. Duchâtel qu'un nombre considérable des gardes nationaux de Paris, de Montmartre, de Believille, de Sceaux^ de Saint-Denis, de Bercy, devaient se rendre à l'invitation du comité central, et ces mêmes rapports évaluaient à plus de cent mille le nombre des citoyens qui se proposaient de prendre part à la manifestation réformiste.
A ces nouvelles le gouvernement fut frappé de terreur. Si ropposition parvenait à réunir tout ce peuple, à le conduire au lieu du banquet, et à dissoudre ensuite un tel rassemblement en faisant respecter la paix publique. Topposition devenait une puissance trop considérable. Vainement le ministère obtiendrait ensuite, d'un tribunal ton-
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jours suspect, un arrêt contre les auteurs de la manifestalion ; elle n'en resterait pas moins un gouvernement à côté du gouvernement. C'est ce que Ton ^sait au château, chez les princes comme chez le roi ; c*est ce que répétaient à la chambre les aides de camp, les conservateurs ardents et même quelques ministres. M. Duchâtel se vit bientôt accusé par tout le monde d'avoir compromis l'autorité par une faiblesse. L'opposition voulait montrer sa force, et voilà ce qu'on ne pouvait permettre. Elle prétendait faire une manifestation imposante, et elle le déclarait avec une confiance qui ne manquait pas d'orgueil. Or, si le ministère tolérait cet immense rassemblement, s'il laissait Tannée réformiste déployer ses bataillons, ses cent mille hommes de troupes si bien disciplinées, de la place de la Madeleine à la barrière de rÉtoile, c'en était fait du ministère, c'en était fait du système, la cause de la réforme était gagnée. H. Duchâtel regretta d'avoir pris des engagements.
Ses envoyés, MM. Yitet et de Momy, étant venus le trouver, il les chargea d'aller retirer la parole qu'ils avaient donnée. Ceux-ci se rendirent, avec cette nouvelle mission, auprès de M. Barrot. On leur fit observer que, dès l'ouverture des négociations, le ministère savait qu'une foule considérable devait prendre part à la manifestation réformiste : que tous les journaux l'avaient annoncée, et que le programme publié ne contenait pas un appel, mais des instructions ayant pour objet de prévenir toute espèce d'encombrement et de désordre. On ajouta que le ministère, en défendant ce qu'il autorisait la veille, ne pouvait alléguer aucune raison valable pour justifier ce changement de conduite, et que, s'il avait eu le dessein d'encourager l'opposition à prendre des engagements publics, ptmr augmenter
ainsi la honte d'une retraite ou la gravité d'une résistance» il avait fait un odieux calcul. Enfin, on proposa d'enlever tout prétexte aux tergiversations du ministère, en publiant dans les journaux une note explicative, où il serait dit quelle programme publié dans les journaux ne renfermait que des mesures d'ordre, et que l'opposition n'avait entendu d'aucune manière convoquer la garde nationale et usurper ainsi les pouvoirs du gouvernement. Le rédacteur du programme, M. Marrast, était présent à cette entrevue. Loin de rejeter cette explication, il fit voir que l'esprit et les termes de son manifeste étaient absolument conformes i l'esprit, aux termes de la note que Ton proposait. Elle fut écrite surle-champ par M. Duvergier de Hauranne, et MM. Vitet et de Morny se retirèrent, pour aller la soumettre à M. Duchâtel.
Connaissant les embarras du ministère, ils ne doutaient pas qu'elle ne fût acceptée. En effet, si le manifeste de l'opposition avait été rédigé de manière à réserver tous les droits du gouvernement, la forme, ou, si Ton peut ainsi parler, la tenue de ce document était d'une fierté presque triomphale. La note, au contraire, en ne désavouant rien, expliquait avec une humble modestie ce que le manifeste disait d'un ton superbe. MM. Yilet et de Morny pensaient donc que la note serait reçue par le public comme une amende honorable. L'administration avait fait valoir ses droits qui paraissaient méconnus : l'opposition avait aussitôt pris une attitude plus soumise. En définitive, Tavantage restait au gouvernement. Tel était le sentiment des négociateurs.
Mais ils ne furent pas accueillis comme ils l'avaient espéré. M. Duchâtel qui, seul parmi les ministres, avait