CHAPITRE lYI
Les rassemblements se formèrent sans obstacle sur les places dégarnies de troupes. Une nombreuse phalange d'étudiants et d'ouvriers put traverser en assez bon ordre la moitié de Paris, en chantant la Marseillaise et en criant : Vive la réforme! A bas les ministres! Elle parvint même jusqu'à la chambre des députés, en força l'enceinte et se retira, se rendant par la place de la Concorde au domicile de H. Barrot. Quand les troupes parurent sur les points où la foule était le plus compacte^ on les accueillit par des sifflets et des pierres. L'agitation allait toujours croissant, surtout aux abords de la chambre^ dans les rues Royale^ de Rivoli, Saint-Honoré. Quelques heures plus tard^ ces rues étaient occupées parla cavalerie. Lapopulation refoulée dans l'intérieur de la ville construisait à la hâte quelques barricades^ et les coups de fusil répondaient aux coups de fusil. Telle fut la journée du 22 février.
Ce n'était qu'un premier engagement. Il n'avait pas été sérieux : on pouvait compter les victimes ; elles n'étaient pas nombreuses. Mais pour qui voulait attentivement observer les diverses circonstances de la lutte qui venait de commencer, il était évident qu'elle devait avoir des suites. Cette fois c'était bien le peuple, le véritable peuple qui avait eu l'initiative de la résistance : tous les partis s'étaient mis à l'écart et avaient conseillé la soumission; le peuple n'avait pas voulu se soumettre. On pouvait ensuite remarquer que les collisions entre le peuple et la troupe avaient éclaté sur tous les points de la ville^ partout où s'était montré l'uniforme abhorré des gardes municipaux : le sentiment de la lutte était donc général.
La seconde journée fut plus féconde en incidents et en résultats. Dès le matin^ le peuple se montra de nouveau
dans les Ttres, sur les places, que les patponîlles avaient parcourue toute la nuit sans rencontx>er aucun assaillant. Les visages étaient plus anhnés et plus «ombres. De Mwelles barricades s^étèventdans toutes les rues étroites, nnooesslbles à la cavalerie, oii habitent les travriers en ehanbn et les petits commerçants^ population intelligente et active qm^ sortie de la multitude confuse et sans nom , a senti se développer en elle^ avec Téducation du travail , les nobles instincts de Tindépendanee. Cn combat s'engage sir divers points à la fois^ combat plus meurtrier que oeini de la Teille. Le général Jaequeminot , «ûr de la gaide natioDale^ comptant sur elle pour frapper le grand eoup, ne se hâtait pas de la convoquer. Mais voici que par les ordres des maires^ des chefs de bataillon^ des capitaines, et, méiDe dans plusieurs quartiers, à la requête de quelques siflifles citoyens^ les tambours de la garde nationale battent le rappel. La milice civique est sous les armes. Ya-t-eHe se joindre 3ila troupe pour attaquer les barricades? Irrég«ltène^ ment convoquée, elle obéit à ses propres seitinents. Ils lai disent de crier : Vive la réforme / et ee cri , d*abord proféré par quelques voix, sort bientôt avec rif^eur de toutes ks poitrines. Vive la réforme ! c'est le mot de ralliement de tous les bons citoyens, dans cette grande journée. Derrière les barricades, le peuple crie : Vive la réforme! Devant les barricades, en présence de l'armée, la gaide nationale, marchant en bon ordre et en liberté, fait entendre le n^mecri. L'armée est frappée de stupeur. Les ehefo faéaitent : l'hésitation des troupes est plvs grande encore. Oseront-ils attaquer les légions de la garde nationale comme des bandes insurgées? Non, sans doute. Iront-ils frapper au-delà des barricades des gens qui veulent oe que veut la
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^fde naiionaleet s'exprimenl (eomme elle? Est-ce d*aUleurs UB 5i grand crime que de demander cette réfoniie, et que de maudire le nom des ministres qui la refusent? L'armée ne sait bientôt plus ce qu'elle doit Cair« : les détachements envoyés contre les rebelles s'arrêtent devant eux, les regar<dent, et semblent les inviter à ne pas commencer Tattaque. A rincertitude succède le trouble, au trouble Tinaetlon. Seule, la garde municipale ne se laisse pas ébranler. Le peuple la déteste, elle le sait, et elle e$i jalouse de se signaler par des actions d'éclat Mais la garde nationale se précipite entre elle et le peuple, et la contraint à relever ses armes. L'insurrection se propage dans tous les quartiers de la ville, et sur tous les points elle triomphe presque sans combattre.
Vive la réforme! à bas les mlnwtr^*/ Ces simples mots sont compris par tout le monde, et par tout le monde ils sont acceptés. Qui s'armerait pour défendre Thonneur d'une assemblée convaincue d'avoir pris part à tant de trahisons? La réforme qui promet une chambre plus honnête, plus indépendante, plus française, est le vœu de toutes les consciences. Et qui s'opposerait au renvoi de ces ministres délestés, qui viennent de mettre le comble k leurs méfaits en abrogeant par la force le droit de réunion, un des droits les plus chers au peuple? Loin de traiter comme des ennemis domestiques les ouvriers qui frappent aux portes en demandant des armes, la bourgeoisie leur offre ce qu'ils réclament et les encourage dans leur entreprise. D'antre part, des masses considérables d'ouvriers désarmés escortent la garde nationale, mêlant à ses cris leurs cris plus rudes : Vive la réforme! à bas les ministres ! C'est l'unique voix de tout un peuple.
Elle parvient enfin aux oreilles du roi. Jusqu'alors le roi n*avait pas soupçonné Tétat de l'opinion. Quand on lui disait discrètement que beaucoup de gens s'étaient laissé gagner par les discours de l'opposition, que la garde nationale avait pris goût à la réforme, et que la bourgeoisie se détachait du gouvernement^ il accueillait ces renseignements avec le sourire de l'incrédulité. Désormais, il fallait bien le reconnaître, l'opinion abandonnait ce gouvernement qu'elle avait soutenu pendant dix-huit ans contre les assauts des partis. A toutes les personnes qui se présentaient aux Tuileries, pairs, députés, généraux, serviteurs de la bonne fortune, décidés déjà, pour la plupart, à trahir la mauvaise, Louis-Philippe n'adressait qu'une question : Était-il vrai que la garde nationale venait de faire cause commune avec M. Thiers, avec M. Barrot, avec le National^ avec les agitateurs réformistes? Les visages abattus confirmaient cette triste nouvelle. M. Guizot vint offrir sa démission. Fut-elle sérieusement acceptée ? On en doute. Le roi ne pouvait plus se dissimuler qu'il avait affaire à une grosse émeute; mais il croyait encore que l'effervescence populaire pouvait être calmée par des promesses^ et qu'après cette tempête tout s'arrangerait au moyen de certaines concessions, qui laisseraient subsister l'ensemble du système. Or, avec des ministres pris dans l'opposition, exaltés et rendus exigeants par leur triomphe, comment pratiquer cette politique subtile et peu sincère? Le roi tenait plus que jamais à conserver M. Guizot, et des personnes qui ont vu le roi durant ces heures tragiques, sont persuadées que H. Guizot, on instant écarté, ne devait pas être remplacé. Quoi qu'il en soit, la nouvelle deia démission de M. Guizot, promptement répandue dans Paris, fut acceptée comme une satisfaction