‹ Histoire de huit ans, 1840-1848Chapitre 162 sur 179 · CHAPITRE XYI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYI

offerte par la couronne au vœu populaire. M. Guizot n'étant plus ministre, la réforme s'opérait d'elle-même; et que voulait-on ? La retraite de M. Guizot et la réformée. Rien de plus encore. On quitta les barricades, on tendit les mains à la troupe : le peuple était vainqueur, et il se souciait bien moins d'achever que de célébrer la victoire.

Sur les boulevards oh campaient les troupes inoffensives, on vit bientôt accourir des bandes d'ouvriers, les uns armés, les autres sans armes, tous animés des mêmes sentiments, annonçant tous que le sang avait cessé de couler, et que la paix était faite. La nuit arrivait. En peu d'instants, toutes les places, toutes les rues furent remplies de bourgeois paisibles, de vieillards, de femmes, d'enfants, qui venaient demander des nouvelles et jouir de ce doux spectacle que procure toujours, aux plus braves comme aux plus timides, la fin d'une guerre civile. La nuit venue, tout ce peuple demanda qu'en signe de joie les maisons fussent illuminées, et l'on mit partout le même empressement à le contenter. Mais cette soirée devait être terminée par d'autres cris de guerre. De l'excès de la joie, le peuple allait subitement passer à l'excès de la fureur. Une foule immense emplissait les avenues latérales et le terre-plein du boulevard, quand un coup de feu tiré par une main inconnue retenlit aux abords du ministère des affaires étrangères, oii stationnait un détachement d'infanterie. Se croyant attaqué, le détachement fit feu sur la foule, et chaque balle alla frapper une poitrine dans cette masse confuse. On releva cinquante victimes. Les mourants furent transportés dans les maisons voisines : les morts furent entassés sur un tombereau, et ce char funèbre, entraîné par le peuple, dans les rues oii l'insurrection venait de se calmer, y remplit tous les cœurs

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d'effroi, de eotère, de vengeance. Les mots ne peuvent décrire le tableau qu'offrait, à la lueur des torches, ce tas de cadavres amoncelés, dont les plaies découvertes répandaient sur le pavé des boulevard» an sang qii fumait eicore ! Au souvenir de cette scène atroee, Te^it atterré frémit d'horreur. Nous B'aecHsioDs personne de cette épo^iTan table carnage; nous nous efforcions d'attribuer Févénement à une fausse alerte, à une terreur subtte, à ua ordre mal compris, à l'un, à Faurre de ces hasards, de ces causes fortuites qui souvent ont pour résultat les plus niaUie»rcases catastrophes* Hais od n^écoutatt pas ce langaf^e; la fureur qui transportait to«t le monde n'admettait pas d'astre vraisemblance qu'Heine abominable traUsOB. On avah, disait-on, abusé le peuple en paraissant condeaceidlre à ses vœux, pour l'attirer hors de ses barricades ; mais le rignal du massacre venait d'être donné» et d'impitoyables représailles allaient comprimer le mouvensent réformîsle^ et venger l'honneur outragé de M* Coizot. En quelques instauts, cette rumeur sinistre parcourut tovt Paris. On se précipitait aux bureaux du iVéïrttoiia/ : <x La troupe afrire, criait-on aux rédacteurs de ce journal, et vous êtes désignée pour être les premières victimes de ses: vengeances. Fuyez, sans faire preuve d'un courage inutile. )» Et la fonde qui avait envahi les bureaux du journal fuyait à la hâte. Mais aussitôt d'autres personnes arrivaient, e» proie k la méSne terreur, aux mêmes alarmes,^ demandant des ordres d to «rmesv Ce u'étaieat plus des artisans, des oovrieilii ; ce«sci étaient déjà dans les faubourgs, escortant le ébat des victimes : c'étaient des o^iciers supérieurs, des saotdan de la garde nationale, des bourgeois surpris sur te loulemé par la déchar^ meurtrière, ebear qm la vue du $wug wnH

réTeillé les faroucbes instincts de la vengnanee; c'était! des enfants, des îewmts^ %iii Tenaient de perdre vn pèie» un inari, et (^ui réelamaient justice avec de&eris de la^et. de& sanglots ; c'étaient de yieux militaires qui, ;^)rès avoir sesvî le pays sur d'autres champs de bataille,^ en àt meilkurs temps, venaient solliciter rbonneur de cooâoire des légîovs de volontaires contre les assassins, d'une population désarmée. Qoe leur répondre? Quelles consolations offrir aux veuves, au2L orphdins ? Quelle jttstke promëttie, et en fuel Dom.la garantir IMSI. deHallevUle etd'Aiiagon s'étant rendus à cette hettce auiLbuireaux. du National^, poujr y chercher des nouvelles, k. rédacteur qui les reçut ne pui que leur presser la main^ en leur disant: «Messieurs, il ne. s'agit plus,, hélas ! de rélorues : après ce qui vient de se passer, le peuple n'a plus qu'un sentiment,, la vengeaiuce : le gouvernement», je le crois, ne peut plus èire^ sauvé! »

De nouvelles barricades s'élevaient aux extrémités de toutes les rues, et la troupe^ eni proie aux émotions les. plus diverses» l'étonnement et la douleur, la htMe el reSroi, la troupe qui ne recevait plus ni l'ordre de marcher, ni l'of dre de reculer, laissait faire ces batricades nouvelles qui bienlc^ allaient dominer toutes ses positions. Au lever du jour, Paris n'était plus qu'un vaste champ de. bataUle ; et devrière les retranchements établis à la hâte par les insurgés, on voyait briller des fusils,, des épées, des iiâtxumeikts democt de toute forme. La vengeance 1 II ne s'agissait que de fca* ger le meurtre comoais soi» les fenêtres de H. Gumi, assur rémenl, car on n'en doutait pas, par ses ordresw Jusqu'oèi devait-oa aller pour satisfaire celte a^rdenAe passion t On ne le safvait pas encore. Mais tout à ewsp le bruit se. répand que le maréchal Bugeaud est nommé eomaiandanfc

lOg HTSTOIRB DE HUIT ANS.

général de toutes les forces militaires de Paris, et que les pouvoirs de HM. Jacqueminot et Tiburce Sébastiani sont réunis en ses mains. Des placards qui annoncent cette nomination viennent, en effet, d'être apposés sur les murs. On les lit, on les déchire, et on les commente. Le général Bugeaud, c*est, dit-on, Timpitoyable épée de la rue Transnonain. Un tel choix ne peut avoir d'autre but que d'annoncer aux Parisiens une résistance désespérée. En appelant M. Bugeaud pour concentrer sous son commandement et la garde nationale et Tarmée, le roi fait savoir qu'il est prêt à tout entreprendre, h tout oser. La politique du règne sera-t-elle consolidée à la fin de cette journée? Elle ne peut l'être que par d'épouvantables égorgements. Hais cela n'arrête pas le roi. Eh bien ! puisque le roi veut donner cette suite aux massacres du boulevard des Capucines, on combattra, comme les circonstances le veulent, à outrance, et peut-être parviendrat-on à jeter par terre ce gouvernement impie, qui, né d'une révolution, se montre tellement oublieux de son origine. C'est ainsi qu'on s'exprime, et partout s'organise une résistance formidable. Les barricades sont fortifiées, les appels aux armes sont faits avec plus d'énergie, et le nombre des combattants augmente à chaque instant.

Oui, le roi avait résolu d'engager une sanglante mêlée, et il avait appelé le général Bugeaud dans le dessein que le peuple avait aussitôt compris ; mais, quelques heures après avoir adopté cette énergique résolution, le roi s'était laissé persuader qu'il valait mieux offrir la paix que la guerre. Prié de venir près du roi, qui réclamait ses conseils, M. Thiers s'était empressé de répondre à ce témoignage de confiance. Convoqué une heure auparavant, H. Mole «'avait pas paru- M. Thiars arrivait aux Tuileries Ters le

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milieu de la nuit. Le roi, Tayant dès l'abord mal accueilli, l'avait ensuite chargé de composer un cabinet, et l'avait interrogé sur les plans stratégiques de M. Bugeaud. M. Thiers approuvait les plans du général, mais il ne pouvait, disaitil, faire un ministère sans M. Barrot. M. Barrot, c'était la réforme, c'était l'opposition entrant dans les conseils de la couronne, après en avoir été repoussé pendant dix-huit années; et elle y entrait le front levé, dictant les conditions de son concours. Oui, c'était bien là, suivant M. Thiers, ce qu'exigeaient les circonstances. Au premier mot, le roi n'avait pas voulu le croire; il avait reçu la déclaration de M. Thiers avec dédain, avec impatience. Prétendre que le peuple exigeait la réforme, c*était, disait-il, répéter des propos de cafés. Des turbulents, qu'on allait bientôt mettre à la raison, pouvaient la demander^ cette réforme ; mais le peuple était trop sage, suivant le roi, pour s'en soucier. Cependant M. Thiers refusant d'entrer au cabinet s'il n'avait M. Barrot pour collègue, le roi avait fini par comprendre qu'il ne pouvait pas se passer de M. Barrot. Celui-ci, à son tour mandé par le roi, s'était montré plus difficile que M. Thiers. On l'invitait à prendre un portefeuille, et l'on associait à son nom celui de M. Bugeaud : on acceptait avec lui le programme de la gauche, la réforme, et la première chose qu'on lui demandait, c'était de livrer bataille à l'armée réformiste, et de présider aux massacres qu'avait prémédités M. Bugeaud. M. Barrot avait dit au roi qu'il ne pouvait consentir à jouer ce rôle, et le roi, vaincu tour à tour par M. Thiers, par M. Barrot, et plus encore assurément par les embarras de la situation, avait paru céder.

C'est ce que fit connaître la proclamation suivante : m. 26

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a Citoyens de Paris,

« L'ordre est donné de saspendre le fea. Nom Tenoni d*ètre chargée par le roi de composer on ministère. La chambre Ta être dittoote* Le général Lamoridère est nommé commandant en chef de la garda natio nale de Paris.

« MM. Odilon Barrot, Thiers, Lamoricière, DoYcrgier de Haoraane sont ministres.

« Liberté, Ordre, Union, Réfbrme !

« Odilon Barrot,Thisrs. »

Il était environ huit heures quand cette prodamatîoD fut affichée. La veille, elle eût calmé tous les esprits. H. Barrot se trompait lorsqu'il pensait qu'elle devait encore produire le même résultat. Personne ne croyait à la sincérité du roi. Cette retraite subite parut un piège. Le roi ne pouvait se résigner à prendre pour ministres M. Barrot, H. Duvergier de Hauranne, sans avoir au fond du cœur Tintention de les congédier après la crise ; si d'ailleurs le plus entêté des hommes faisait une aussi grande concession que d'appeler M. Barrot au ministère, de suspendre le combat et de pro* mettre la réforme, après avoir, quelques heures auparavant,, placé sa couronne, son système, son immuable systèoie» sous la protection du sabre de M. Bugeaud, c'est évidem* ment qu'il voyait sa partie perdue. Pourquoi donc raffermir ce trône qui menace ruine? Des concessions sont offertes : dissolution de la chambre, ministère libéral, et réformes. Mais qui garantit que ce nouveau programme n'aura pas la fortune de celui deTHôtel-de-VilIe? Puisque l'occasion vient s'offrir d'achever ce règne si fertile en parjures, pourquoi la laisser échapper?

M. Barrot se rend sur les boulevards et commente la pro-

cHAnTBE xn. 4ii

clamation qu'il vient de faire apposer sur les murs. Mais si Ton croit à ses paroles, on loi crie que la conscience du roi est moins bien notée que la sienne ; que si tout le peuple a pris les armes, c'est pour obtenir plus que des promesses; qu'il dicte lui-même ses conditions» et que la première est réioignement du roi.

La famille royale était rassemblée dans la galerie de Diane. Le déjeuner venait d'être servi. On se mettait à table. MH. de Rémusat et Duvergier de Hauranne sont introduits par un officier d'ordonnance. Ils avaient vu, sur la place de la Concorde^ les soldats quitter leurs rangs, offrir leurs armes, et ils venaient annoncer cette triste nouvelle. Le roi se leva et pria MM. de Rémusat et Duvergier de le suivre dans son cabinet, a Allons, sire, lui dit la reine, montez à cheval et sachez mourir, s'il le faut : du balcon des Tuileries, votre femme et vos enfants vous accompagneront des yeux ! » Le roi reparut bientôt dans un uniforme militaire, descendit dans la cour des Tuileries, et, montant à cheval, passa quelques troupes en revue. Mais, avec les troupes, se trouvaient, dans la cour des Tuileries, deux bataillons de la garde nationale, et l'un de ces bataillons accueillit le roi par des cris de : Vive la réforme l Le roi rentra consterné dans ses appartements.

Ils furent bientôt envahis par des députés de toute nuances, des fonctionnaires de tout grade, arrivant des boulevards, des quais, des rues centrales, des faubourgs, et venant tous donner sur l'état des choses les mêmes renseignements. Il s'agissait donc d'une abdication. On le dit au roi, et quand il cherche des voix amies qui l'encouragent à rester, il n'entend murmurer autour de lui que ces mots sinistres : Désormais la résistance est impossible *^ le peuple est sûr de

vaincre ; la garde nationale presque entière fait cause commune avec le peuple et marche avec lui vers les Tuileries ; rËcole polytechnique est dans les barricades, et conduit, comme en 1830, la jeunesse des faubourgs; Tarmée, accueillie par le peuple avec des vivats, fraternise avec lui, lui livre ses fusils, ses cartouches ; partout la révolution est victorieuse^ ou croit Tétre; il faut abdiquer! Seule, la reint s'oppose à cette résolution. Elle ne voit pas les périls, elle n'entend pas les avis; elle ne veut savoir ni ce qu'on dit hors des Tuileries, ni ce qu'on pense au-dedans : mais elle crie qu'une révolution est toujours un crime, une abdication toujours une honte, et qu'un roi ne peut perdre sa couronne sans l'avoir défendue. Louis-Philippe parait un instant entraîné par ce discours. La foule qui l'entoure le contemple en silence. Hais arrivent du dehors d'autres messagers apportant de plus tristes nouvelles : Le général Lamoricière est blessé ! L'insurrection, ne rencontrant aucune résistance, est sortie de ses retranchements, et la voici livrant au dernier poste qui protège les Tuileries un assaut qui ne peut durer longtemps ! N'entend-on pas la fusillade? Ne voit-on pas déjà paraître, sur la place même du Carrousel, des gens armés que d'autres vont suivre? Tout n'est-il pas irrévocablement perdu? et le roi attend-il pour prendre un parti qu'il soit prisonnier de la révolte? Louis-Philippe saisit une plume et signe l'acte de son abdication :

« J'abdiqae cette coaronne qae je tenais da vœa de la nation, et qoe je n'avais acceptée qae pour amener la paix et la concorde parmi lee Français.

« Me troavant dans Timpossibilité d'accomplir cette tâche, jelalègiM

i mon petit-fils^ le comte de Paris. Paisse-t-il être plus henreox qam

moir

« Louis-PuiUPPB. »

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