‹ Histoire de huit ans, 1840-1848Chapitre 32 sur 179 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Topposiiiou à réunir ses efforts pour entrer avec avantage dans la lutte électorale qui allait s'engager. Depuis cinq ans, disait le manifeste, le pays subissait le ministère du 29 octobre, mais ne Tavait point accepté. La chambre lui laissait le pouvoir, mais lui en refusait les conditions. Faiblesse au dehors, corruption au dedans, concessions sans réciprocité faites au maintien d'une paix que rien pourtant n'assure, horreur profonde des réformes les plus nécessaires : tels étaient les exemples donnés par un ministère décidé à sacrifier à son ambition l'honneur et les intérêts de la France.

La circulaire invitait donc l'opposition tout entière à se réunir et à resserrer par des rapports plus fréquents les liens qui unissaient ses diverses fractions. On devait atteindre ce résultat par la création d'un comité central composé de membres de la chambre des députés, et par la correspondance de ce comité avec des comités locaux de département, d*arrondissement.

De leur côté, les conservateurs se répandaient dans les départements, pour maintenir leurs électeurs attiédis, les stimuler par des harangues et des promesses, et regagner à l'ombre du clocher le terrain qu'ils avaient perdu dans l'enceinte du Palais-Bourbon. Chacun se mettait en campagne^ et les muets même de la chambre trouvaient auprès des villageois censitaires de formidables accents d'éloquence.

M. Guizot lui-même, qui avait pourtant fait ses preuves, ne crut pas devoir se dispenser d'une harangue extra-par« lementaire. Invité à un banquet, le 10 août, par les électeurs de Saint-Pierre-sur-Dives et de Mezidon, il recueillit de faciles applaudissements en vantant les bienfaits de sa

politique. Mais il avait à cœur aussi de répondre publiquement aux accusations de corruption» devenues le thème constant delà polémique quotidienne. Et défait, le cabineU par ses menées ouvertes et cachées, ne prétait que trop aux justes reproches qui s'élevaient de toutes parts. Les arrondissements qui envoyaient des députés sur les bancs ministériels, étaient comblés de faveurs; leurs écoles étaient mieux dotées, leurs églises mieux fournies, leurs routes mieux entretenues. Il se faisait une injuste répartition des deniers de TÉtat, non selon les besoins^ mais selon les votes, 'et la construction d'un pont, rencaissement d'une rivière, le défrichement d'une lande, dépendait du chiffre des électeurs complaisants, beaucoup plus que des nécessités du territoire. C'était, pour ainsi dire, une corruption collective, moins odieuse, en apparence, que la corruption individuelle ; mais plus dangereuse parce qu'elle se faisait sur une plus large échelle, et qu'elle se présentait aux consciences sous la forme du bien public.

On ne se faisait pas faute d'ailleurs d'y joindre les faveurs personnelles pour les électeurs influents, les bourses dans les collèges pour leurs enfants, les petits emplois pour leurs parents, les bureaux de tabac, les bureaux de poste, etc., trafic passé par l'habitude à l'état régulier, et accepté par les consciences faciles comme une des conditions du gouvernement représentatif.

Il est facile de comprendre que l'arrondissement qui envoyait M. Guizot à la chanibre, devait recueillir une ample moisson des faveurs réservées. Il lui revenait donc une bonne part des reproches de vénalité. M. Guizot voulut calmer les consciences, et les mettre en garde contre de trop délicates susceptibilités. 11 le fit, en cette occasion,

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avec une audacieuse naïveté» « Parce que je vous ai aidés « quelquefois, dit-il, à réparer vos églises, à construire vos « presbytères et vos écoles, à assurer une carrière à vos « enfants, avez-vous cessé de voter librement et consciena cieusement? Vous sentez-vous corrompus? » Étrange leçon de morale ! Le corrupteur vient demander aux corrompus s'ils ont le sentiment de leur corruption, et parce que» dans leurs actes coupables, ils se sentent encore le cœur léger, il s'imagine avoir fait tomber les reproches et confondu l'accusation. Telles étaient les grandes théories représentatives de l'homme qui passait pour le plus éminent défenseur de la monarchie.

L'orageuse session qu'il venait de traverser lui avait assuré une victoire, vivement disputée, il est vrai, mais suffisante pour le grandir aux yeux des hommes qui se font toujours une opinion sur le succès ; et les rustiques électeurs de Saint-Pierre-sur-Dives considéraient avec un ébahissement respectueux cet homme assis à une même table avec eux, après avoir triomphé dans les grandes batailles parlementaires livrées contre les plus redoutables orateurs des deux oppositions. Il leur présentait encore comme un nouveau titre de gloire la conclusion définitive de la fameuse afi'aire du droit de visite. Après une lutte de quatre ans, tantôt contre la chambre, tantôt contre les exigences du cabinet britannique, M. Guizot avait enfin obtenu quelques concessions qui lui permettaient de sortir de la position difiicile où il s'était engagé. Le duc de Broglie, au nom de la France, le docteur Lushington, au nom de l'Angleterre, avaient, le 34 mfti, signé un traité, où le droit de visite réciproque n'était plus reconnu, chaque nation devant faire la police de ses propres bâtiments. L'honneur national, satis-

fait sur ce point, Tétait encore par une clause qui établissait régalité dans le nombre des croiseurs de chaque pays, et par la réduction des zones. Par Tarticle 1®% le roi des Français et la reine de la Grande-Bretagne s'engageaient à établir, sur la côte occidentale d'Afrique, chacun une force navale de vingt-six bâtiments, tant à voiles qu'à vapeur. Ce traité était conclu pour dix ans. Si, à la fin delà dixième année, les conventions antérieures, c'est-à-dire les traités de 1831 et 1833, autorisant le droit de visite réciproque, n'avaient pas été remises en vigueur, elles devaient être considérées comme abrogées.

Ce traité, dont M. Guizot voulut se faire gloire, était véritablement un triomphe pour l'opposition. Elle avait repoussé le droit de visite que M. Guizot avait soutenu, et le traité du 24 mai consacrait en fait l'abolition de ce droit. Il n'y avait donc pour le ministère d'autre succès que la solution d'une difficulté créée par lui ; il y avait pour l'opposition le triomphe d'un principe soutenu par elle.

L'intervalle des sessions est d'ordinaire un temps de repos pour les ministres. Mais il y avait parmi eux un nouveau venu, dévoré d'une activité fiévreuse, voulant toujours faire quelque chose et quelque bruit, M. de Salvandy. Caressé, d'ailleurs, par le parti catholique, et docile à ses instructions, il était, et par sa nature et par ses engagements plus disposé à troubler l'université qu'à la raffermir. Or, le conseil royal de l'instruction publique, composé d'hommes modérés assurément, mais plus voués à la science qu'au culte, et la plupart assez sceptiques en matière do foi, ne semblait pas au parti prêtre assez disposé aux concessions ; il y avait, dans cette assemblée de savants, des traditions qui s'opposaient aux usurpations ecclésiastiques, et

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