‹ Histoire de huit ans, 1840-1848Chapitre 67 sur 179 · CHAPITRE T. 14i · texte numérisé non relu

CHAPITRE T. 14i

ment pour obtenir l'entrée en franchise des importations étrangères. Le ministère, paralysé par la routine, ne sut pas agir, ou n'agit que trop tard. Alors que les besoins urgents commandaient les mesures les plus promptes, le ministre de l'agriculture et du commerce, M. Cunin-Gridaine, perdit un temps précieux à demander aux autorités communales et préfectorales les éléments d'une statistique alimentaire. Alors qu'il était averti par le commerce, toujours mieux éclairé par l'habitude et l'intérêt, le ministre aima mieux attendre les complaisantes communications d'une bureaucratie inintelligente, souvent mal informée, et plus souvent encore disposée à déguiser les vérités fâcheuses.

Le ministre semblait vouloir plutôt être rassuré qu'éclairé. Ses agents le servirent à souhait.

Au milieu des inquiétudes et des souffrances générales^ le public fut stupéfait de lire une circulaire de M. Cunin- Gridaine aux préfets, en date du 16 novembre, contenant les assertions les plus rassurantes sur l'état des subsistances, et des termes indignés sur les exagérations des alarmistes. Selon le ministre, le déficit de 1845 avait été comblé par les excédants des récoltes de 1843 et 1844, et par une importation de plus de S millions d'hectolitres de grains. Quant à la récolte de 1846, il reconnaissait qu'elle était généralement inférieure à celle d'une année ordinaire; mais il pensait que le déficit se trouverait fortement atténué par la bonne qualité des produits, et presque compensé, dans un grand nombre de départements, par l'abondance des récoltes secondaires.

Mais il y avait quelque chose qui parlait plus haut que les circulaires ministérielles : c'étaient les besoins réels des

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populations, et les sooffraDces du commerce* Pendant que le gouvernement affirmait que tout était suffisant, le peuple manquait de tout; pendant qu'on parlait de rabondanee des proyisioDs, le commerce ne trouvait pas de quoi répondre aux demandes. Il fallut enfin renoncer aux iIlu»oiis ta aux fictions officielles. Une ordonnance royale permit d'ad* mettre en franchise les grains étrangers. Cependant mi temps précieux avait été perdu. Au moment même oii les grains admis en franchise encombraient les ports de Marseille et d'Arles, de désastreuses inondations interronpaient toutes les communications dans le centre de la France; les routes étaient défoncées» et Tâévation exorbitante du fret sur le Rhône venait ajouter aux difficultés des transactions.

Un autre obstacle démontrait le prix du temps et l'iniprévoyance du ministre. Au mois de décembre, les glaces interrompent pour plusieurs semaines la naviption de la mer Noire et de la mer d'Azow. C'est là que le eounmotte trouvait ses plus grandes ressources; mais l'ordonnanee royale venait trop tard. Il fallut attendre; et attendre, c'était continuer de souffrir.

Il est vrai que le gouvernement, ouvrant enfin les yeux^ s'efforça de réparer les maux causés par son aveugle confiance. Le département de la guerre, qui consomme aiurael» lement S00,000 quintaux de froment, décida qu'il denaanderait à Tétranger son approvisionnement de 1846 et de 1847 ; la marine prit la même résolution : ses achats anmieis étaient de 100,000 quintaux. Enfin les fourgons de l'artillerie furent employés au transport des grams accumulés dans les ports de la Méditerranée.

On donna aussi une nouvelle impulsion aux travaux de

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rÉtat afin d'ajouter aux ressources des populations ouvrières; des chantiers considérables furent établis sur tous les points, pour réparer les ravages des dernières inondations et pour rétablir les communications interrompues.

En même temps, dans les différentes localités oii les souffrances populaires étaient les plus vives, les autorités municipales s'efforçaient de les soulager, soit en ouvrant des ateliers de charité sur les routes et sur les chemins vicinaui, soit en allouant des crédits destinés à payer aux bon* langers la différence du prix du pain livré au-dessous du cours aux ouvriers nécessiteux et aux indigents. A Paris, le conseil municipal maintenait, en faveur des indigents, le prix du pain de première qualité à 80 centimes les deux kilogrammes. Les différences énormes que Ton dut payer par suite de cette mesure, forcèrent la ville à contracter un emprunt de 25 millions.

Malheureusement les mesures de charité ne sont que des soulagements momentanés qui n'apportent aucun remède aux véritables causes d'une crise.

A la rareté des céréales se joignait la rareté du numér raire produite par le jeu effréné des spéculations, qui, après avoir excité de folles espérances, accumulaient de nom* breuses mines.

La chambre qui venait d'être dissoute avait voté les m grandes lignes de chemins de fer qui doivent, dans toutes les directions, rayonner autour de la capitale, et la naettre en communication avec tous les points du territoire,, savoir :

La direction du nord-ouest par Rouen, le Havre^ Caen et Cherbourg;

La direction du nord par Valenciennest Lille, Dunkerque «t Calais;

La direction de Test par Metz, Nancy et Strasbourg ;

La direction du midi par Lyon, Avignon et Marseille;

La direction du centre et du sud-ouest par Orléans, Bourges, Tours^ Bordeaux et Nantes;

La direction de Touest par Chartres, ÂlençOD, Rennes, le Mans et Nantes.

D'autres lignes secondaires avaient été également votées.

Aussitôt se mirent en mouvement gros et petits financiers ; des compagnies nombreuses se formèrent, les unes agissant avec des capitaux considérables, les autres avec des capitaux fictifs; mais les unes et les autres inondant le public de prospectus fabuleux et ofi'rant aux passions avides les promesses les plus exagérées. On répondit à leur appel avec un empressement aveugle; les plus petites bourses s'ouvrirent sans méfiance; les épargnes de Touvrier, du domestique, du petit commerçant furent jetées dansTabime sans fond de l'agiotage. La spéculation se développa sur une échelle immense. Non-seulement on trafiquait sur des actions de compagnies non encore constituées, mais encore on vendait et l'on achetait avec primes des promesses d'actions. Tous les esprits sérieux prévoyaient une catastrophe qui devait porter sur tous les rangs et sur toutes les for« tunes. La production, d'ailleurs, et par conséquent le travail et le commerce se trouvaient arrêtés ; car chacune des compagnies exigeant un premier versement, les sommes improductives s'accumulaient dans les caisses; aux transactions sérieuses avaient succédé la fiction et lé mensonge : il n'y avait plus d'affaires» il n'y avait que des jeux de bourse.

Au mouient même où, par suite de ces coupables manœuvres» le numéraire disparaissait de la circulation, d*im.

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