‹ Histoire de huit ans, 1840-1848Chapitre 68 sur 179 · CHAPITRE T · texte numérisé non relu

CHAPITRE T

inenses achats en céréales obligeaient d'exporter des sommes considérables en espèces. D'un autre côté, la crise des sub- Hstances étant générale, les marchés étrangers étaient lépourvus de numéraire, et c'était en France encore que l'argent se trouvait au meilleur taux. Alors vint le tour de la spéculation étrangère. Des demandes considérables en numéraire furent faites par TAUemagne, la Hollande, la Belgique, la Suisse, l'Espagne. L'argent disparaissait rapidement; les plus rudes atteintes étaient portées au commerce, et le premier établissement de crédit, la banque de France, se trouvait ébranlé. Au 31 décembre 1846, son découvert en billets s'élevait à S58 millions, et les comptes courants du trésor et des particuliers atteignaient 110 millions. C'étaient donc 368 millions exigibles qui n'étaient représentés que par 71 millions d'espèces. Et il n'y avait pas d'espoir de voir rentrer le numéraire, tant que l'argent aurait une valeur plus grande à l'étranger qu'en France. Pour rétablir l'équilibre entre Paris et les places étrangères, il fallait donc donner à l'argent en France une valeur plus grande en élevant le taux officiel de l'escompte. En conséquence, au commencement de janvier, la banque fit savoir qu'elle portait le taux de l'escompte de 4à 5 pour 100. Cette mesure, prise brusquement, à une époque de l'année où les transactions sont ordinairement très-nombreuses, causa beaucoup d'alarmes dans le commerce et devint Tobjet de vives critiques. Mais les hommes au courant des affaires et qui se rendaient bien compte de la situation des divers marchés, applaudirent à la décision 'énergique de la banque, ne lui faisant qu'un seul reproche, celui de ne l'avoir pas prise plus tôt. Par là peut-être eût été évitée la crise monétaire. Dans des opérations de cette

nature, les avantages ou les inconvénients dépendent sur* tout du moment et de l'opportunité. Aussi, cette mesure devenue tardive, risquait d'être insuffisante, si un secours imprévu n'était venu apporter à la banque des ressources nouvelles.

Le 17 mars 1847, l'empereur de Russie fit offrir à la banque de lui acheter, au cours moyen de la bourse du 11 (118 fr. 75 c), des inscriptions de rentes pour un capital de 50 millions en numéraire, livrables à Saint-Pétersbourg.

Cette négociation importante eut sur la place un grand retentissement et produisit une hausse considérable dans les cours publics. Elle fit aussi sensation dans le monde politique. Quelques personnes voulurent y voir un signe de rapprochement entre la France et la Russie, et s'imaginèrent que la diplomatie allait entrer dans une voie nouFelle. C'était donner à une opération de banque une trop haute portée. L'empereur de Russie avait simplement cherché i conclure une bonne aflaire, et en cela ses calculs étaient habiles. En efiet, la banque de France, ayant épuisé si» numéraire dont une grande partie avait soldé l'achat des grains russes, allait être obligée de restreindre ses opérations; elle se trouvait dès lors en mesure de les continuer. D'un autre cdté, la Russie ayant encore de grandes masses de eéréaies à écouler, et les négociants français ayant des achats <^onsidérables à faire^ la banque devenait l'intermédiaire obligé des transactions; ses traites sur Saint-Pétersbourg, jusqu'à concurrence de SO millions, allaient servir en grande partie à payer en Russie même les grains achetés pour le compte de la France. De sorte que l'empereur de Russie, vendeur pour les blés, acheteur pour les inscriptions de

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rentes, réalisait un donble profit sur les denx opérations et gardait en définitîyeson numéraire en écoulant ses céréales. De son côté, la banque se remboursait sur le commerce français du montant de ses traites, et le commerce, tout en obtenant des bénéfices considérables, ramenait Tabondance sur la place, et faisait diminuer le prix de la plus précieuse des denrées. Il y avait donc profit pour tout le monde; et la banque, sortant victorieuse de ses embarras, vit refluer dans ses caisses le numéraire destiné à remonter le crédit public et privé.

Nous avons un peu anticipé sut les événements pour suivre jusqu'au bout la crise alimentaire et financière, il nous faut revenir surla question toute politique des mariages espagnols.

De tous les actes importants de Louis-Philippe, aucun ne lui a valu de la part âes hommes politiques plus d'éloges et de blâmes; sur aucun les opinions n*ont été plus fortement partagées, même parmi les amis de la dynastie d*Orléans. Pour les uns, c'était une grande et habile combinaison, digne des beaux temps de Louis XIV; pour les autres, c'était un misérable calcul de père de famille, sacrifiant à Finférél de ses enfants les intérêts de deux grandes nations et la paix du monde. Mais pour qui veut rester dans la mesure de la vérité, cette question ne fut ni si grande, ni si petite. Louis- Philippe ne fut ni si habile ni si coupable que Font prétendu les partis; et s'il y avait dans le fait un peu plus qu'un simple tnnmge, il y avait beauconp moins qu'une grande conception politique.

L'abolition de la loi salique en Espagne et le rétablissement de Tancienne loi nationale qui admettait les femmes au trOne, donnait une grande importance au mariage de la

jeune reine, et les deux pays qui, depuis si longtemps, luttaient d'influence dans la Péninsule, la France et TÂngleterre, devaient nécessairement se croire un certain droit d^ntervention dans le choix d'un époux royal, de qui pouvaient dépendre de graves intérêts. Louis-Philippe surtout en était vivement préoccupé; et même beaucoup avant le temps où Tâge et la nature pouvaient permettre de songer au mariage d'une enfant, il entrait en négociation comme pour une chose prochaine. Dès avant 1840, alors que la reine Christine occupait encore la régence, cette question s'agitait entre eux, la régente y cherchant un moyen d'augmenter sa propre influence^ et, dans cette vue^ offrant à Louis-Philippe beaucoup au-delà même de ce qu'il demandait. Ainsi pour s'unir fortement avec la France et trouver auprès du roi un appui qui la protégeât contre tous ses ennemis, elle lui demandait avec insistance un double mariage, celui du duc d'Aumale avec la reine Isabelle, et celui du duc de Montpensier avec l'infante Louise-Fernande. Cette combinaison d'ailleurs était approuvée par les conseillers de la régente, et les hommes les plus considérables parmi les cbristinos l'appuyaient de leurs vœux et de leurs influences.

Mais, quelque séduisante que fût cette offre, Louis-Philippe en comprenait tous les dangers. L'Angleterre ne pouvait permettre à un fils du roi de France de s'associer au trône d'Espagne, et Louis-Philippe ne se sentait pas assez fort pour braver ouvertement l'Angleterre. Les grandes luttes de l'ambition n'allaient pas à son caractère ; il avait déjà repoussé les ouvertures qui lui avaient été faites successivement pour placer le duc de Nemours sur les trônes de la Belgique et de la Grèce; il avait refusé pour lui la main de la reine de Portugal ; les mêmes ménagements lui

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