CHAPITRE Y11I
tuelle où il voudra faire quelque chose? Encore une fois qu'il nous le dise ! »
 cette apostrophe, une certaine agitation se fait remarquer au banc des ministres. H. Guizot fait un geste négatif.
L'orateur reprend : « Le ministère me dit : non ; je le savais d'avance. Mais j'ai dû lui en faire la demande une dernière fois.
ce Eh bien donc ! le ministère repoussant toute réforme au fond, en principe, nous croyons, nous, qu'il y a opportunité à voter tout à l'heure la prise en considération de la proposition de M. de Rémusat. »
C'en était fait : la scission s'accomplissait dans les rangs des conservateurs. L'orgueil opiniâtre de M. Guizot ne voulait pas transiger même avec les amis de la monarchie ; toute pensée d'indépendance était considérée par lui comme un acte de révolte ; il ne reconnaissait plus de dévouement là où il n'y avait pas de servilité.
Le vote néanmoins vint démontrer qu'il pouvait y avoir quelque danger à traiter avec tant de hauteur les jeunes dissidents : 170 voix se prononcèrent pour la prise en considération, 219 contre. La majorité n'était plus que de 49 voix ; elle avait été de 98 dans le vote sur la proposition de M.Duvergier de Hauranne.
L'opposition était plus que jamais encouragée à poursuivre les* tentatives de réforme ; elle y était encore invitée par les révélations de scandaleux faits de corruption qui allaient appeler sur les bancs des criminels deux ministres de la royauté. Nous reviendrons plus tard sur ce triste procès ; il eut pour premier effet de provoquer une proposition de M. Crémieux tendant à interdire aux députés de s'inlé resser dans les concessions de travaux publics, chemins de
fer ou autres^ accordées par le gouvernement ou par la loi.
Dans la lutte qui se faisait entre les compagnies financières pour obtenir des concessions de chemins ferrés, ctiacune d'elles cherchait à se faire une influence, en offrant des places de directeur ou d'administrateur à des pairs, des députés, des fonctionnaires qui pussent agir sur les volontés des ministres et les votes des chambres. En supposant que les députés attachés aux compagnies par de gros émoluments fussent assez retenus pour s'abstenir de toute intrigue, il était évident que, dans les votes, ils ne pouvaient conserver toute leur indépendance. La proposition de M. Crémieux apportait un correctif à cette nouvelle espèce de corruption.
La discussion, ouverte le 10 mai, fut signalée par des personnalités, des récriminations, des clameurs. Trop de noms étaient intéressés dans la question, pour quk)n pût écouter ou parler avec calme. Un journal retraçait en ces termes le tableau de la séance : « Il n'y a pas de réunion de <c collégiens insurgés qui n'eût honte de tels écarts et de « tels emportements. » Le ministère sembla contempler avec une malicieuse satisfaction cette lutte confuse rà les députés se déchiraient entre eux ; car quelques membres de l'opposition dynastique avaient partagé les faveurs des compagnies ; et M. Dumon déclara que le gouvernement ne s'opposait pas à la prise en considération : elle fut votée à une forte majorité.
La jurisprudence Bourdeau, nom consacré pour signaler la plus odieuse des hypocrisies judiciaires^ devint à son tour l'objet d'une proposition présentée par M. Berville. Elle avait pour but de contraindre les fonctionnaires pu-
OUPITRE TIfl. 9127
blics à porter directement devant le jury leurs plaintes en matière de diffamation. On sait que, depuis le précédent introduit par H. Bourdeau, les fonctionnaires^ recourant à Faction civile, avaient trouvé dans la complaisance des tribunaux une protection contre toutes les attaques. C'était une violation flagrante de toutes les lois sur la presse. H. Berville demandait que Ton revint aux véritables principes.
La proposition soumise aux bureaux le 23 mai fut l'occasion des débats très-animés. MH. Marie, 0. Barrot, Dufaure, Rémusat, Duvergier de Hauranne s'indignèrent, en termes éloquents, de voir couvrir par un misérable subter-» fuge la responsabilité des fonctionnaires, dans le moment même où des procès scandaleux révélaient les plus honteux désordres dans toutes les régions administratives. Mais, à cause de cela même, le ministère redoutait le contrôle du jury ; il combattit avec acharnement la proposition de M. Berville, et, docile à la voix ministérielle, qui ressemblait à un cri de désespoir, la majorité refusa d*en autoriser la lecture.
Il s'agissait, d'ailleurs, de la presse, et les conservateurs progressistes, malgré leurs prétentions à l'indépendance, n'avaient pour la presse ni déférence, ni tendresse. Quant à leurs sentiments d'équité, ils étaient de nature à ne pas beaucoup s'émouvoir de persécutions qui ne frappaient que des écrivains incommodes et frondeurs : d'aussi tièdes réformateurs n'étaient pas tous les jours en verve, et il fallait k leur indépendance un cercle plus étroit. Leur présence au parlement était plutôt un embarras pour le cabinet, qu'un bien pour le pays. Us servirent cependant de quelque manière la cause de la réforme : timides
eux-mêmes, ils firent naître une certaine agitation parmi les timides, et ouvrirent la carrière aux exemples. Car la résistance des caractères faibles est souvent plus contagieuse que celle des hommes forts.
Une occasion se présenta bientôt de faire prévaloir une de ces réformes matérielles que les conservateurs progressistes mettaient avant les réformes politiques. M. Glais- Bizoin avait repris une proposition déjà plusieurs fois présentée par M. de Saint-Priest, sur rabaissement de la taxe des lettres, réductible à un tarif unique pour toute la France. Cinq fois déjà la question avait été portée à la tribune ; 77 conseils généraux avaient émis des vœ.ux favorables à cette réforme ; en 1845, la cbambre avait adopté la taxe uniforme à 20 centimes, et si le bénéfice de ce vote avait été perdu, c'est que, le lendemain, les voix s'é/aient partagées sur Tensemble du projet : 170 contre 170. Depuis ce temps, l'expérience s'était faite en Angleterre, et les avantages de cette nouveauté n'étaient plus un problème pour personne. Toute la population, d'ailleurs, y était inté-
ressée : le pauvre, pour n'être plus obligé d'imposer silence â la manifestation des sentiments les plus chers ; le petit commerce, pour n'avoir plus à subir la loi du grand commerce, seul assez riche pour supporter les frais d'une correspondance coûteuse. Intérêts, sentiments, relations de famille, besoins commerciaux, tout était engagé dans la question, et il n'y avait pas un bourg, pas une chaumière, où l'on n'attendit avec anxiété cette réforme si vivement désirée, si longtemps promise. Il n'y avait là ni utopie, ni abstraction, ni affaire de parti ; l'occasion la plus facile s'offrait de contenter tout le monde sans sacrifice d'amourpropre, sans abnégation de principes.