‹ Histoire de huit ans, 18401848 faisant suite à l'histoire de dix ansChapitre 43 sur 222 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

difficultés nées et à naître entre les nobles et les paysans. Sa politique constante avait été au contraire d’entretenir et d’envenimer les haines; elle n’y réussit que trop bien à l’aide d'une organisation administrative combinée avec la plus infernale habileté.

Depuis le temps de Joseph II, c’étaient les seigneurs qui étaient chargés d’exercer vis-à-vis des classes rurales tout ce qu’il y a d’onéreux, d’oppressif, de cruel dans le système autrichien. Ainsi, la noblesse était chargée du recrutement, de la levée des impôts, de l’administration de la police judiciaire, de l’administration de la justice en première instance et de l’application des peines corporelles; tout ce qui, dans tous les pays du monde, représente l’autorité dans ses rigueurs et son impopularité, était là, forcément, l’apanage de la noblesse. Le noble devenu percepteur, recruteur, officier de police, n’était plus, pour ses anciens clients, qu’un agent d’oppression, odieux délégué d’un gouvernement tyrannique, tandis que, de son côté, responsable de l’impôt pour lequel le gouvernement prenait hypothèque sur ses biens, responsable du recrutement pour lequel il était obligé de remplacer les réfractaires, le noble se trouvait dans la cruelle alternative, ou d’user de sévérités obligées envers les paysans, ou de subir les vexations et les confiscations du gouvernement.

Pour ajouter aux mésintelligences, les autorités autrichiennes se réservaient le jugement de toutes les contestations entre les nobles percepteurs et les paysans contribuables. Les impôts avaient été progressivement augmentés, et comme il arrive d’ordinaire, les mécontentements retombaient bien plus sur l’agent direct qui forçait au paiement, in. 5

que sur le gouvernement qui fixait la quotité. Les Autrichiens avaient soin d’entretenir les haines. En cas de réclamation pour surtaxe, le paysan était tenu de s’adresser aux autorités du cercle. S’il y avait lieu à dégrèvement, l’administrateur autrichien en donnait directement avis au paysan. Dans le cas contraire, le seigneur était forcé d’exiger le paiement, de sorte que l’administrateur autrichien n’apparaissait jamais qu’à titre de bienfaiteur, laissant au noble le caractère ostensible d’agresseur. Aussi l’opinion était-elle généralement répandue chez les paysans qu’au seigneur ils devaient tous leurs maux, au gouvernement tous leurs soulagements; car toute augmentation de contribution leur était signifiée par l’un, tout dégrèvement par l’autre.

Il en résultait que les nombreux employés du gouvernement, tous autrichiens, avaient plus d’action sur les paysans que leurs chefs nationaux. Depuis le staroste (capitaine du cercle) jusqu’au plus bas employé, chacun mettait en œuvre l’intrigue et la calomnie pour enflammer les haines et conduire les paysans au dernier paroxysme d’une aveugle fureur. On avait été jusqu’à leur faire pressentir le partage entre eux des terres seigneuriales, et l’exemple donné par la Prusse leur permettait d'espérer que ces promesses ne seraient pas vaines. •

Il est maintenant facile de >oir quelles profondes différences s’étaient établies, après le partage, entre les trois régions de l’ancien royaume de Pologne. Il est facile de comprendre combien ces modifications sociales rendaient difficile un mouvement d’ensemble, en cas de résistance ou d’insurrection. Dans les provinces soumises au régime russe, le procès entre le maître et le paysan n’était pas

Page 1