‹ Histoire de J.J. Rousseau (volume 2)Chapitre 10 sur 15 · I 96 HISTOIRE · texte numérisé non relu

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que je croie avoir répondu à ce reproche , j'y reviens. J'ai (lit qu'il n'y avait pas de contradiction de la part de Rousseau , puisqu'il admettait le suicide comme permis dans quelques circonstances. Je rappellerai , dans l'article suivant , un fait positif qui le prouve. Si, coipme vous le laissez entendre , le suicide était un moyen employé par ses ennemis , il est bien etonnTant que la connaissance de ce moyen ait cte publiée par ses admiiateurs et ses amis. C'étaient madame de Staël, MM. de Corancez , Coindet et Moultou. Le bruit général, qui se répandit dans Paris peu de jours après sa mort , ne vint d'aucun d'eux '. Ce fut plus tard que les deux premiers l'examinèrent, et déclarèrent, après l'avoir discuté, que la version du suicide leur paraissait probable. Madame de Staël et M. de Corancez expriment leur admiration pour le génie et les talents de Rousseau , leur vénération pour ses qualités, pour sa mémoire. Le langage qu'ils tiennent l'un et l'autre ne permet aucun doute. îSi l'un ni l'autre ne croyaient donc faire aucun tort à Rousseau. Comme eux j'ai cherché la vérité sur celui qui avait pris pour devise l'amour de la vérité; et, dans mes recherches, j'ai toujours eu la satisfaction d'obtenir ce résultat , que Jean-Jacques n'avait rien à craindre de cette vérité dont il se faisait l'apôtre. S'il en eût été autrement, j'aurais

' On pourrait croire que M. «le Corancez n'y serait pas ctranf^or. Mais ce qui doit faire rcjulcr cette iiléc , c'est que ce n'est point son opinion qui se rcpamiit , ci qu'il ne publia que vin^t ans plus tard; ce fut celle où l'on prétendait que Jean- Jacijues s'était empoisonné.

DK j. J. norssEAu. 197

€u le courage de le dire. J'aimerais l)ien mieux, monsieur, que Jean-Jacques eût achevé tranquillement sa carrière dans le plus beau lieu du monde. Vous prouvez très-bien , et je le crois , que Rousseau devait se plaire à Ermenonville : c'est un délicieux séjour. Celui qui le créa, qui savait si bien l'embellir, en devait augmenter les charmes pour ses hôtes , par son esprit, sa conversation, ses qualités aimables. Bien loin de me contenter d'admettre ces faits , je provoquerais leur publicité , s'il en était besoin : mais , monsieur, tout ce qui est délicieux en soi-même cesse de l'être quand l'ame n'est pas disposée à en jouir. Ces projets , que vous décrivez si bien , ces longues soirées d'hiver, cet herbier, cette Flore d'Ermenonville , tout est détruit par Thérèse.

— Je passe vite à travers la description séduisante que vous laites des occupations de Jean-Jacques éclairant l'active bienfaisance de madame votre mère. Si je m'y étais arrêté , je n'aurais pas eu le courage de vous répondre ; je vous aurais rendu les armes en disant cependant, malgré cela , llousseau a pu vouloir cesser de vivre ; parce que je me serais souvenu que vous aviez dix ans alors , et qu'il /WZ/a/f établir une tradition (pie des préjugés (pii n'existent plus rendaient nécessaire , et dont même ils faisaient un devoir.

V. Examen des rirconslanccs tle la vie de Joan-Jacquos , et des parlicularilés de son caractère , pro^ire i jeter iiuel<iue jour sm- cette discussion.

Il n'est pas inutile de rappeler d'abord une circonstance où llousseau parait avoir eu le projet d'al- 2 17 •

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tenter à ses jours , ainsi que l'opinion cfu'il exprinre , dans sa con-cspondance , sur le droit de disposer de soi-même. Si cette opinion est différente de celle qu'il manifesta dans la Nouvelle Hêloïse , nous devons le remarquer : une lettre confidentielle , nullement faite pour être imprimée , doit différer d'un roman , et , quant à l'expression d'un sentiment , mérite peutêti'e plus d'attention.

Je vois, dans la correspondance , que le i'"". août 1763, Rousseau, réduit au désespoir, soit par des souffrances physiques , soit par un vif chagrin , écrit le même jour trois lettres dans lesquelles il exprime le projet de se débarrasser du fardeau de la vie. La première et la troisièfuc sont adressées à deux de ses amis, MM. Duclos et Moultou. Il leur dit qu'il est. absolument dans le cas de l'exception marquée par milovd Edouard en répondant à Saint-Preux. Par la seconde , écrite à M. Martinet, châtelain du Valde-Travers , il lui cnAoic son testament et lui recommande Thérèse , en lui faisant ses adieux : « Je pars, » lui dit-il, pour la patrie des âmes justes. « Il reprit bientôt courage , et n'exécuta point son projet; mais enfin ces lettres et le testament prouvent qu'il y avait songé sérieusement '.

Le 24 novembre 1770 , Rousseau répond à M. ***, (jui le consultait sur le dessein qu'il avait de se tuer. « On sait bien , lui dil-il, que quand quelrpi'un nous « dit qu'il veut se tuer, on est obligé en conscience à » l'exhorter de n'en rien faire. « Il rein])lit ce pré-

' Voyez correspondance, litlrcs du i""^ août 176?».

DE J. J. ROUSSEAU. i9!)

ccptc ; il convient que la mort est préfei-ablc à l'opj=)iobre, et qu'on ,j)eut se la donner pour des mcaix intolérables et sans remède. Il ne les désigne point ; mais il dit que l'indigence n'est point un motif pour s'ôtcr la vie. Ces faits prouvent que Rousseau croyait que , dans certains cas , on pouvait disposer de soi.

Il est bien certain , et sans doute vous en conviendrez , que Rousseau n'a point demande l'hospitalité à M. de Girardin. Elle lui fut généreusement offerte, soit directement, soit par des intermédiaires ; je l'ignore *. M. votre père n'eut d'autre intérêt que le désir de faire une bonne action; sentiment qui guidait le maréchal de Luxembourg , le prince de Conti , le comte Duprat , quand ils tirent de pareilles offres à Jean-Jac([ues. Je ne parle que de ceux-là , parce que la calomnie , qui ne respecte rien , pas même la vraisemblance , a vu qu'il était inqiossible de rendre leurs intentions suspectes a. En assimilant celles de M. votre père aux nobles intentions des personnages que je viens de nommer, je ne fais que rendre hommage à la vérité. Mais, monsieur, c'était une offre imprudente et téméraire , que celle d'un asile à Rousseau, que d'attirer chez soi Ihonwiede l'indépendance, à qui toute espèce de joug, excepté celui des lois,

' Upaniît, d'.ipr»:s la n-lation de M. I.p Hôï^no do Proslt-, i^ui; ce tut ce im-dcriii «jui ^iroposa KriurnonvilK' do la pari de M. de Girardin. Celte otire aurait été laite au mois <l'avril 1778.

3 C'est pour cette raison que j'omets niadamo d'Kpinay, A «jui il était possilile de supposer un motif auquel je ne crois pas; mais qi;i lut cependant avancé dans le temps. (Un pen- «liant pour Rousseau.)

était insupportable ; qui se vantait de n'avoir pas le cou pelé ; expression familière dont il se servait en parlant de ceux qui , ayant le malheur de n'être pas chez eux , étaient soumis à des devoirs , à des convenances , à des chaînes dont il s'était ou croyait s'être affranchi pour toujours.

Passons en revue les circonstances dans lesquelles on vit Jean-Jacques accepter un asile ou le refuser. Nous verrons que souvent le bienfaiteur fut indiscret , parce qu'il n'étudia point assez les goûts de celui à qui il voulait rendre service.... S'il les eût étudiés, il aurait renoncé sans peine à la plus douce de toute» les jouissances.

En effet , il n'était pas aisé de rendre des services à Rousseau. Beaucoup de personnes pouvaient croire qu'il en avait reçu d'elles, parce que Thérèse avait eu l'infamie de les demander au nom de Jean-Jacques , et conséquemment de les obtenir. Sa mère , madame Levasscur, lui avait donné des leçons, et l'exemple , qui est la meilleure de toutes. Lorsque Ilousseau le sut , il en devint furieux et la renvoya. Séparé de cette femme il crut n'être plus exposé au même danger. Mais il se trompa, et Thérèse imita sa mère , d'abord avec timidité, puis à toutes les occasions qui se présentèrent.

Rousseau repoussait tous les bienfaits , et celui qu'il avait le plus de répugnance à reccvoii- était précisément le bienfait que lui offrit monsieur votre père : c'est-à-dire l'hospitalité et presque la cohabilation ; car le pavillon est si près du château qu'il en fait en quelque sorte partie. Quchpie concession que fasse

à l'Indepcntlancc un bienfaiteur généreux pour que son hôte la conserve clans toute son étendue , si cet hôte a le sentiment des convenances, il verra qu'il est tics devoirs à remplir dont rien ne peut dispenser ; si des malheurs l'ont rendu susceptible , ombrageux; si son imagination s'efiaiouche aisément, elle augmentera ces devoirs et prêtera à ceux qui en sont l'objet des intentions qu'ils n'ont pas-, la pensée continuelle de ce tribut , et cette idée qui peut n'avoir aucun fondement , troublent le repos , altèrent cette indépendance chérie....

Rappelons-nous quelques situations analogues dans la vie de Piousseau. Nous voyons qu'une fois libre à Paris , il ne veut plus cesser de l'être. Madame d'JÉpinay met l'Hcrmitage à sa disposition .• c'était à une bien plus grande distance de la Chevrette que ne l'est du château d'Ermenonville le pavillon qu'habita Rousseau. Il fait ses conditions , et toutes sont toujoiu-s pour conserver sa chère indépendance : afin de l'aUéner le moins possil)le , il force madame d'£prnay de souflrir que les gages du jarchnier soient à sa charge : t< IL n'était point tenu daller faire sa « cour à la dame du cliiUcau , qui, malurè cette « convention, l'envoyait chercher souvent.. Il s'y « rendait avec plaisir pendant les premiers mois : n mais la seconde aunéo , ces devoirs lui devinrent « pénibles parce (pie c'étaient des devoirs. t> Cejiendant il les renq>lit, et lui seul nous fait ct)niuilre ilans ses ConJ'cssions la gêne (pi'ils lui causaient «.

« Voyez loin, l'r de la Cornspoiulance , éilition de M. Dupont, p.Tg. 3«j;").

Grimm , par ses intrigues , parvint à brouiller Jean- Jacques et madaine d'Épinay. Au commencement de l'hiver Rousseau lui écrit qu'il voulait quitter l'Hcrmitage , mais que ses amis lui conseillent d'y rester jusqu'au printemps et que si elle y consent il suivra leurs avis. Madame d'Èpinay repond avec dureté « qu'elle était e'tonne'e que des amis l'eussent retenu; « qu'elle ne les consultait point sur ses devoirs , et v> qu'elle n'avait plus rien à lui dire sur les siens. » Un congé si formel rend à Rousseau malade et languissant toute son énergie, et le i5 décembre, quoique la terre fût couverte de neige , il décampe de lllermitage après avoir eu soin de payer les gages du jardinier de la Chevrette.

Une pareille leçon ne s'oublie pas : elle laisse un souvenir douloureux. Aussi Rousseau se Jlt-il, en sortant de rileivnitagc , la loi d'avoir toujours son logement à lui ' , loi à laquelle il ne put renoncer pour occuper l'appartement du petit château que le maréchal de Luxembourg lui fit accepter à Montmorency pendant qu'on réparait le logement qu'il tenait à loyer de M. Mathas , et dans lequel il retourna dès que les réparations furent achevées , ne faisant plus que des pèlerinages au petit château.

Quand on lit les descriptions charmantes de ses visites cher le maréchal de Luxembourg , l'innocente supercherie de ce bon seigneur ( comme l'appelle Rousseau ) , qui faisait passer le râteau sur le sid)le de la cour pour effacer les traces des voitures ,

» Confessions , liv. x.

on sent combien il (-fciit difTicilc (Vapprn'oiser Jeaii- Jactjues ; combien il fallait faire de reflexions avant (le lui rien offrir.

Au milieu de la nuit du 9 juin 1762, Kousscau , reveillé subitement , partit , comme vous le savez , <le Montmorency , pour se mettre à l'abri de l'arrêt du parlement tU Paris. 11 se rend à Yverdun , chez son ami M. Roguin : jnais apprenant que le sénat de Berne se propose d'imiter Texemplc de Genève qui , suivant celui de Paris , venait de condamner l'Emile , il se réfugie à Motiers-Travei's , dans la principauté de Neuchàtel. Il y prend une maison à loyer. Bientôt il fait connaissance avec milord Maréchal , gouverneur de cette principauté , qui , trouvant Acs charmes dans sa société , veut partager avec lui le château qu'il habitait, c^ Il voidait absolument, dit w llousseau , me loger au château de Colombier , et « me pressa long-temps d'y prendre à tlemcure l'ap- » parlement que j'occupais. Je lui dis enfin que yV- » tais plus libre chez moi , et que j'aimais mieux » passer ma vie à le venir voir. Il approuva cette « franchise et ne m'en parla plus.... Le château de »> Colombier' était à six lieues de Motii rs : j'allais « tous les quinze jours au plus tard y passer vingtï) quatre heures ; puis je revenais de même en pc-ie- « rin, le cœin- toujours plein de lui. Que de larmes « iFattcndrissement j'ai souvent versées dans ma « route , en jnuisant aux bontés jiaternelles , aux verw tus aimables , à la douce philosophie de ce res- »■> pectiible vieillard ! Je l'appelais mon père, il m'apr^ pelait son enfant. Ces dou.x noms rendent eu partie

» l'idée de rattachement cpii nous unissait , mais ils » ne rendent pas encore celle du besoin que nous » avions l'un de l'autre , et du désir continuel de « nous rapprocher. ^ w

Pour refuser milord Maréchal dans les termes ou ils eu claient., il fallait à Jean- Jacques un grand courage , ou plutôt cet amour de la liberté pour laquelle il sacrifiait la fortune et les honneurs. Cet asile le mettait à l'abri de toutes les persécutions , et de l'indigence dans laquelle il tomba sur la fin de sa vie 2. Lorsque milord fut remis en possession de son immense fortune , il voulut faire du bien à Rousseau , lui donner de l'aisance, u L'unique profit qui me rc- » vient, lui écrivait-il , est de pouvoir faire du bien » à ceux que j'aime; je n'ai pas de parents; je ne w puis emporter dans l'autre monde mon argent. J'ai » encore un Jîls chéri , c'est mon bon saui>age ; s'il « était un peu traitable , il rendrait un grantl service » à son ami. Mon bon et respectable ami , vous pour- « riez me faire un grand plaisir en me permettant » de vous donner.... » et \c sau\>age ne le lui permit pas....

Il n'eut pas de peine à ne pas accepter ensuite l'asile que voulait mettre à sa disposition le comte Orlof.

Le château de Trye , près de Gisors lui fut offert par une main qu'il ne pouvait refuser : c'éUiit mofins un devoir qu'une nécessité: Il revenait précipitam-

• Confessions , liv. xii , édit. de Dupont, tom. xvi, p. 8G. » Milord Maréchal est mort lu même année que Rousseau.

ment d'Angletcn-c , sans s'ôtre auparavant assuré d'nnc garantie pour habiter un pays d'où il était proscrit. Le prince de Conti devenait en quelque sorte cette garantie ; il mit à sa disposition l'un de ses domaines. Rousseau prélera ce séjour à celui que lui oiTrait le marquis de Mirabeau. Il eut raison, car l'économiste ne méritait assurément la préférence sous aucun rapport. Trye était une demeure isolée qui ne convenait pas à Thérèse. Le prince voulut que Jean- Jacques y fût maître; ce qui ne convenait nullement au concierge, qui mit tous ses soins à contrarier Rousseau. Le prince , qui connaissait les goûts de son hôte et son amour de l'indépendance , se garda bien (Je la troubler. Une fois il annonça sa visite , se fit désirer , parut , et ne revint plus. De son propre mouvement, Rousseau, poussé à bout par le concierge , dégoûté par les insinuations de Thérèse , sortit de cette retraite. Les désagréments qu'il y avait éprouvés à l'insu du prince, auquel il ne voulut pas se plaindre , renouvelèrent la résolution qu'il avait prise , en quittant l'IIermitage , de ne plus être chez les autres , résolution à laquirlle il n'avait man([ué que parce qu'il ne pouvait faire autrement.

Après avoir erré dans le Dauphiné , il'auberge en auberge , il loua près de Bourgoin , sur une montagne, une maison appartenant à M. de Césarge. II en partit pour revenir à Taris en juin 1770. 11 reprit le métier auquel il avait coutume île se livrer dans cette capitale : c'est dire (ju'il se mita eojner de la nuisique. Mais s'obslinantà ne recevoir qjj'un prix très-modique de son travail , cette ressource devint tl'aulant 2 18.

plus insufljsanfc que ses forces diminuaient , et que les besoins qu'amène la vieillesse allaient en augmentanl.Dans le courant de l'année 1777 il tomba malade et fut oblige deienoncer à copier de la musique. Ce fut alors que la misère et son cortège humiliant se présentèrent à cette imagination si ingénieuse à se tourmenter. Il fait un mémoire , mais d'une lecture pénible. Il y sollicite de la pitié publique un asile , annonçant que , pour l'obtenir , il abandonnera tout ce qu'il possède I , pourvu que l'on donne à sa femme tous les soins que son état exige ; à lui , le l'élément le plus simple et la nourritwe la plus sablée. Il n'excluait pas riiôpilal. Il lit quelques copies de ce mémoire et les remit à diverses personnes , suivant les occasions.

C'est dans ces tristes circonstances qu'il accepta, le 3i décembre Ï777, l'asile paisible et solitaire que M. le comte Dupj'at avait la bonté de lui offrir >. Un ami du comte, le commandeur de Menon , voulait de son côté que Rousseau vînt habiter une maison qu'il possédait à Lyon. Mais il la refusa , parce qu'on lui avait rendu le séjour des villes insupportable. Le 5 février 1778 (la date n'est pas indifférente) l'accep- 1a lion du château <le M. Diqnat est renouvelée avec l'expression du plaisir : 11 Je désire , lui dit-il , d'aller >^ finir mes jours dans l'asile aimable que vous vou- » lez bien me desliner : tous les vœux de mon cccur » sont pour y <îlre : le mal est qu'il faut s'y transjwr-

' II avait rnviron i i.'jo francs ck- n-ntc viai^ÎTo. ' Cpsont srs propres expressions, dans sa Icllre à M. D»i]>ral lin ''ti ili'r.enibre 1777.

» ter.... toute fatigue à soutenir cflarouche mon in- >i dolence : il faudrait que toutes les choses dont j'ai » besoin se rapprochassent , car je ne me sens phis n assez de vigueur pour les aller chercher. Vous , » monsieur le comte, le seul qui ne m'ayez pas de- « laisse dans ma misère , voyez de grâce ce que votre » générosité pourra faire pour me rendre l'aclivifé » dont j'ai besoin. J'aime à me bercer dans mes châ- « teaux en Espagne, de l'idée que vous seriez ici, >) avec monsieur le commandeur; que vous daigne- « riez aiguillonner un peu ma paresse , que mes pc- « tits arrangements s'en feraient plus vite et mieux •» sous vos yeux , que si vous poussiez la miséricortie » jusqu'à permettre ensuite que nous lissions route » à la suite de l'un ou de l'autre, et peut-être tie >> tous les deux, alors comme tout serait aplani!... « Le comte Duprat lui avait parlé de quelques précautions à prendre pour éviter trop «le sensation : ({uoiqu'elles dussent paraître singulières à Rousseau , elles ne forment pas le i)lus h'ger. obstacle. «Je n'ai » nulle répugnance, lui écrit-il , à aller à la messe : « au coutraire, dans quel([ue religion ([ue ce soit, je « me croirai toujours avec mes frères, parmi ceux » qui s'assend)lent pour servir Dieu. Mais ce n'est 11 ])as un devoir ([ue je veuille m'imposer, encore » moins de laisser croire dans le pays (jue j<^ suis » catlu)li(pu\ Je désire assurément fort île ne ]>as » scamlaliser les honunes , mais je désire ru<-ore phis « ne jamais les tromper. Quant au ehangeuieut de w non» , après avoir repris hauleuieut le mieii , nial- « gré tout le monde, pour revenir à Taris et l'y avoir 2 18..

* porte huit ans , je puis bien maintenant le quitter » pour en sortir, et je ne m'y refuse pas. Mais l'expé- « rience du passe m'apprend que c'est une precau- » tien inutile et même nuisible , par l'air de mystère » qui s'y joint et que le peuple interpi'ète toujours « eu mal. Vqus déciderez de cela , connaissant le « pays comme vous le faites : là-dessus comme sur » tout le reste , je m'en remets à voti-e prudence et à « votre amitié. «

Six semaines envix'on se passent : il paraît que le comte Duprat et le commandeur n'avaient pu se rendre à Paris. Dans une lettre du i5 mars 1778, la dernière que Jean-Jacques ait écrite , ou du moins qui ait ètè conservée , il mande au comte (jii'il attend son arrit/êe ou celle du commandeur, parce que Thérèse et lui ne peuvent se mettre seuls en route. Il revient sur les précautions exigées , la messe et V incognito : tf l'expérience , dit-il , m'a fait connaître l'inutilité it et les inconvénients de ces petits mystères , qui ne » sont qu'un jeu mal joué. Vous prétende/ , monsieur, « qu'on ne m'interrogera pas : on saura donc qu'il ne » faut pas ra'interrogcr ; car d'ailleurs c'est un droit » qu'avec peu d'égard pour mon âge s'anogentavcc moi » sans façon petits et grands. Je mettrai, je vous le « proteste , une grande partie de mon bonheur à vous » complaire en toute chose convenable et raisonna- » ble; mais je ne veux point là-dessus contracter » d'obligation. »

Ce voyage ne se fit point : on en ignore les raisons ; mais je crois que la S(!ule cause est la répugnance de Thérèse dont on voit la preuve dans cette lettre. Jean-

DE J. J. ROUSSEAU. 2ô0

Jacques y dit qu'elle aimerait mieiLx mourir que de s'exposer encore aux désagrcnieiits qu'elle avait éprouves jadis en voyageant. Quoi qu'il en soit c'est deux mois après (ju'il partit pour se rendre à Ermenonville, où sous beaucotqi de rapports il devait être mieux que chez M. Duj)rat , puisque l'on n'exigeait de lui ni la messe ni le eliangemcnt de nom. Mais il fallait à Jean-Jacques une grande intimité avec celui dont il acceptait un asile. Il connaissait depuis longtemps le comte Duprat; voici ce qu'on lit dans un recueil des romances de Rousseau. « M. le comte « Duprat ne manquait guère , lorsqu'il était à Paris , « d'aller tous les matins visiter M. Rousseau ; une sert mainc entière s'ètant passée sans qu'il y allât , « M. Rousseau prit l'alarme, et ayant démandé de « ses nouvelles avec beaucoup d'inquiétude , il ap- M prit qu'il était malade. Contraint par la loi qu'il ït s'était imposée de ne plus aller chez personne , >> mais dirigeant depuis ses promenades vers le nou- » veau bouh'vard , il passait tous les jours le long des tt murs de l'hôtel du comte Duprat. Un soir, après « s'être arrêté quehpie temps vis-à-vis une première « porte , le voilà tout-à-coup qui s'élance ef pénètre i> jusqu'à l'appartement du coMJte , (pii jouit alors de « la douce satisfaction de voirie penchant l'emporn ter sur les principes. «

' Le comte Duprat l'iaitlieutcnant-colonclduri'j^imrnt «l'Orlôans. L'n jour il alla voir Jcan-Jac<iucs en lial>il il'uuirornu-. K» l'apercevant Rousseau lui dit avec une sorte de triste sse : « El » vous aussi , vous faites le métier d'Iiomme de [guerre ! u

Je dois ajouter quo M. Dupr -.t ne dout;»it pont que lu mort 2 18...

2l0 HISTOIRE

Ces détails , monsieur, ne sont rien moins qu'étrangers au sujet qui nous occupe. Ils prouvent combien c'était une affaire épineuse et délicate à traiter que l'offre d'un asile à Rousseau : combien il fallait avoir sa confiance, et qu'on ne pouvait l'obtenir qu'après ime lon,n.ie fr<îquentatiou.

Dans toutes les maisons habitées par Rousseau , je ne vois que le château de Trye et le pavillon d'Ermenonville :ju'il eut à tUrc gratuit; à l'Hermitage il s'était charge des gages du jardinier de madame d'Êpinay; à Wootton il payait six cents livres à M. Davenport, qui ne voulait rien , et qui fut oblige de les recevoir, plutôt que de perdre son hôte-, il est vrai que ]M. David Hume a bien soin de faire remarquer que le loyer de Wootton devait être d'un bien plus haut prix, et de laisser entendre qu'il était difficile que Rousseau s'y méprît. Cette charitable insinuation se détruit d'elle-même quand on sait qu'il n'occupait

de J. J. Rousseau n'eût été volontaire. Interrogé sur cet événement par quelqu'un qui lui disait î rst-il vrai que l'auteur d'Emile se soit tué ? il répondit après un moment de silence , et comme contrarié et allecté de la question: Hôlùs! ce n'cst que trop vrai! Je tiens cette particularité d'un témoin ancien oîlicier qui servait dans le même régiment que M. Duprat , et «jui même était lié avec lui. Je ne mets point ce fait au nombre des preuves. Je ferai seulement remarquer que M. le comte Duprat, attaché ù Rousseau qu'il avait vu très-souvent peu de mois avant sa mort , était parvenu à lui faire accepter un asile ; qu' l vénérait sa mémoire ; qu'il ne croyait nullement l'outrag.T en disant ce qu'il croyait être la vérité ; enfin que son témoigmiçc est d'un homme de bonne loi et dcsintérissé.

DE J. J, ROrsSEAU. 2lf

que deux chambres et un vestibule au-dessus de l'appartement du maître de la maison, qui n'y venait c|ue tiès-rarement. Dans sa lettre du lo mai 1766, Jean-Jacques décrit à sa manière, et la maison, et le site, et le paysage. En supposant que le loyer de deux chambres et d'iui vestibule au second étage d'une maison de campagne située à cinquante lieues de Londres, valût plus de six cents livres, il suffit que Rousseau ait pu ne pas s'en douter.

De cette discussion il résulte comme faits certains ;

1". Que le seul témoin de la mort de Jean-Jacques est Thérèse Levasscur;

2". Qu'elle a donné sur ce qui se passa dans la dernière heure de sa vie , des renseignements contradictoires, qui détruisent la confiance qu'elle aurait pu mériter sans ces contradictions ;

3°. Que le procès-verbal exprimant le doute sur le fait principal , et contenant des erreurs reconnues actuellement, n'a plus le même degré de certitude;

4°. Qu'il constate à la fois une mort causée par une attaque d'apoplexie et des symptômes étrangers à cette n;ort ;

5<'.Qu'il est déinenli, quant à queli[ues circonstances, \>av le seul tt'mniii de ces circcnistances (pii ne pouvaient ni ne devaient être dans ce procès-verbal « ;

' Dans un proccs-vorlial on doit constater IV-tat présent des choses; c'est-.\-dire ce qu'on voit ou ce «ju'on entend. Si l'un y parle de ce (ju'on n'a ni vu ni entendu , on ne peut le faire que sur des dépositions jdont on fait mention. (V, aucun dt>s signataires du rapport n'était i Ermenonville dans la denùère lieure de la vie de Rousseau.

2l2 HISTOIRE

6°. Que la relation de M. René de Girardin, est et ne peut être faite que sur le dii'e de Thérèse ;

7°. Que la fille de M. de Girardin, interprète de l'opinion de monsieur son père ; a pensé et même écrit cpie la nouvelle du suicide de Housseau pouvait avoir des conséquences dangereuses par^ leur effet, et fâcheuses pour la mémoire de Jean-Jacques : conséquemraent que le devoir de M. de Girardin était de dérober à la connaissance du public ce qui pouvait a.\o\x des conséquences dangereuses et fâcheuses ;

8". Que le bruit d'une mort violente se répandit dans Paris aussitôt après l'événement ;

Me voici, monsieur, à la fin d'une tâche pénible que vous m'avez imposée : je n'ai fait que me justifier, et rappeler les motifs sur lesquels je fondais mon opinion. Je n'ai point prétendu démontrer une certitude; car je m'étais exprimé dans ces termes : « Nous trouvons qu'il y a dans les renseignements n qu'on a transrais sur la mort de Jean-Jacques , » assez de motifs pour présenter, sous le rapport his- » torique, cette version (celle du suicide) comme T> pi'obable ; et quant à nous , qui la croyons certaine, » nous le disons sans prétendre qu'elle doive le pa- « raître à d'autres. «

Votre opinion , bien propre à m'ébranlcr tlans la mienne , m'a forcé de faire de nouvelles recherches.

Je pens<î maintenant avec plus de raison que je n'en avais , que J.-J. Rousseau a déposé volontairement le fardeau de la vie.

PIECES JUSTIFICVTIVES.

Nota. M. «le Girardin termine la lettre qu'il m'a fait l'Iionneur de m'écrirc , par des notes qui sont <le véritahles pièces justificatives à l'appui de son opinion. La mienne n'en manque pas, et je vais les mettr.; sous les yeux^ du lecteur, après avoir rappelé celles qui me sont opposées.

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