‹ Histoire de J.J. Rousseau (volume 2)Chapitre 9 sur 15 · IV. Contrailictions. En-curs. Inexactitudes. Conjectures · texte numérisé non relu

IV. Contrailictions. En-curs. Inexactitudes. Conjectures

Dans une discussion comme celle qui nous occupe tous les deux , monsieur , il est permis à chacun de nous de ramasser les armes que laisse échapper son adversaire. J'appelle de ce nom les inexactitudes dans le récit des mêmes circonstances , que commettraient les témoins que vous m'opposez , et les contratlictions dans hvscpielles ils tomberaient , puisque nécessairement elles alfaiblissent leur témoignage.

— Ainsi madame de A'assy invo<(ue ci'lui de Î^I. Le Bègue de Presle, qui, dit-elle, était à Ermennnvillc à cette J'atale éftoffue. C'est une erreur; M. Le Bègue était à Paris : monsieur votre jière l'envoya chercher ( page 4^)); il arriva le lendemain de la mort ou peut-être le soir : mais enlin il n'était

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point à Ermenonville ; il le dit lui-raérac dans sa relation I.

— Vn mot sur M. de Presle , puiscfne je viens de le nommer.

V. Je ne répéterai pas , dit-il , ce que M, Rousseau « a dit pendant sa dernière heure , et encore moins » les propos Faux ou inexacts qu'on lui attribue. >> Madame Rousseau qui était seule avec lui, avait « trop d'inquiétude et de chagrins , pour retenir jus- » qu'aux expressions des réflexions morales ou relirt gieuses qu'a pu faire son mari ; si le trouble que r> doit causer dans l'esprit la destruction de l'organi- » sation , ou la cessation de la vie lui en a permis. « Ainsi M. de Presle démontre très-bien l'invraisemblance des belles réflexions rapportées par Thérèse , q^ui était seule , à M. de Giraixliu , qui ne les a point entendues de la bouche dans laquelle on les met. Il y a donc contradiction entre monsieur votie père et M. de Presle.

Mais ce dernier en commet une bien étrange. II admet la vcision où l'on présente Rousseau mort d'apoplexie, version à laquelle il a concouru luimêjne , et rapporte textuellement les indications du procès-verbal d'ouverture. Ainsi ce médecin ne doute point du genre de mort. Cependant il s'exprime en ces termes : « Quiconque a soufTert ou vu soullVir ces w grandes peines d'esprit et de corps , qui rendent « l'existence uu su])plicc continu , uc sera pas sur-

' C'est tic l'édition originale que j'extrais li's passap;es cités , cl noudcs fragments rap|)ortcs dans la lettre de M. de Girardio.

DE J. J. ROUSSEAU. iOl

« pris si on lui dit que monsieur Rousseau a vuarri- » ver sa dei-nière heure de sang-froid et même avec « une espèce de satisfaction, n Quand on est frappé d'apoplexie et qu'on meurt dans l'attaque , on ne voit point aiTÎver sa dernière heure. Il est vrai qu'on lit dans le procès-verhal , et que M. de Preslc répète que M. Ilousseau s'est plaint dans la dernière heure de sa vie de fourmillement cl de picotement très-incommode, d'une sensation de froid , etc. ( p. 26 de votre lettre ). Mais cette dernière heure dont chacun s'empare , appartient exclusivement à Thérèse. Aucun des signataires du procès-verhal ne se trouvait là. Le chirurgien était à Montagny , le médecin de Villeron , à Senlis , le docteur de Presle à Paris ; tous attestent ce qui s'est passé dans cette dernière hewv. Ce ne pouvait être que sur le témoignage de Thérèse. Il fallait donc le dire.

— Si Jean-Jacques éprouva tous les symptômes qu'on rapporte , il ne mourut point d'apoplexie ; s'il en fut frappé , il ne les éprouva point.

— Vous dites dans votre lettre (p. î3 ) que madame de Staël a tort de croire que Rousseau se lei'a le jour de sa mort en parj'aite santé, w TSon , répon- « dez-vous , il se plaignit d'avoir été indisposé toute « la nuit. Il ne sortit pas. >> Nous avons vu que M. de Girardin disait tout le contraire ( p. \?t) : <> sa » femme ( Tlu'rèse Levasseur) n'imagina même pas » qu'il fût incommodé : le lendemain matin, il se » leva comme à son ordinaire , alla se promener n au soleil levant. »

— tf J'accorderai , si l'on veut, que Rousseau a

« pris une tasse de cafc le jour de sa mort. « Quant à moi je ne veux rien , mais je dois faire observer que le procès-verbal , dont vous tirez vos principaux arguments , constate l'existence du café au lait dans l'estomac , trente-trois beures après la mort , et consèquemment vous oblige d'y croire.

— Après avoir rappelé le procès-verbal d'ouverture , le concours des gens de l'art pour cette opération , vous me demandez si c'est ainsi que Ton s'j- prend pour cacher un suicide. On y est bien force quand on se croit oblige de remplir les intentions de l'ami qu'on vient de perdre et qui désirait d'être ouvert après sa mort : et si l'on a la certitude d'obtenir un résultat qui détruise encore l'idée du suicide , pourquoi ne le ferait-on pas si c'est un devoir de détruire cette idée ?

— «^ A'oyez , ajoutez-vous , combien de gens il aurait fallu mettre dans la confidence ; et croyez-vous « qu'un secret confié à tant de personnes eût été un >^ secr( t bien gardé ? « Non assurément. Aussi le bruit du suicide se répandit-il si rapidement et si généralement dans la capitale , qu'on fut obligé de publier, pour le détruire, les procès-vei'baux , qui 110 produisii'cnt pas l'effet qu'on en attencbit ».

— " Personne à Ermenonville ne pense que Jean- »> Jacques se soit suicidé.»^ S'il en était autrement, monsieur de Girardin aurait été bien maladroit.

» Pourquoi se serait-il suicidé? Quel motif aurait

' Voyez-en les preuves (B. C. D) dans les [licccs jiistifica • t.vcs à la suite de cette réponse.

DE J. J. ROUSSEAU. id'd

« pu le porter à cet acte de désespoir ? » Le depoût de la vie , la perte de son indépendance , l'idée cruelle dont il était tourmente , la conduite de Thérèse. On a lieu mêine d'être étonné cpi'il n'ait pas pris ce parti-plus tôt -, par exemple, cpiand , la tête troublée , il allait à Notre-Dame pour y déposer un manuscrit sur le maître-autel.

w — Le procès-verbal détruit toutes les suppositions.» Une détruit rien, parce qu'il ne prouve rien , d'après l'examen cpi'en ont fait des médecins dont j'ai rapporté l'avis.

« — M. de Corancez et madame de Staël ( p. 1 1 ) ont w discuté sans doute sur le genre de mort de Rousrt seau. Le coup de pistolet a paru à cette dernière « une absurdité : elle aura forcé M. de Corancez w d'en convenir. Alors elle se sera emparée de la tasse » pour y mettre le poison. « Je répète que M. de Corancez et madame de Staël ne se sont point connus : ensuite je rétablis les faits. Madame de Stacl a publié sa lettre sur Jean- Jacques en 1788 , et M. tie Corancez son récit en 1798. Il aurait mal rempli l'engagement de reconnaître l'emploi de l'arme à feu comme absurde , puisque c'est le seul qu'il paraisse aduK'tlre. Je le répète , c'est à dix ans l'im de l'autre qu'ils ont écrit , et chacun en indi({uant un moyen (huèrent. C'est un fait . et il n'y a rien de si opiniâtre qu'un fait.

— ■ Vous supposez ( p. f» ) « que M. de Corancez

1^ était piqué de ce que Rousseau n't'tait point allé

« habiter à Sceaux l'appartement qu'il lui avait pro-

*> posé « : et c'est à ce motif puéiil ([ue vous attri-

bucz l'opinion qu'il s'est faite sur le peiirc de mort tie Pionsseau ! Voici coiniiicnt M. de Corancei s'exprime au sujet de cet appartement ou plutôt de la maison qu'il lui cédait, car c'était une maison entière. Cl Je duis observer que la préférence de madame Roussi seau pour Ermenonville était bien naturelle. Sceaux i> ne lui olTrait que l'iiabitation , et les moyens de « Rousseau pour soutenir son ménage étaient dcve- « nus insuffisants. M. de Girardin, M. Le Bègue de « Presle , et madame Rousseau , qui ne considéraient « que ce côté de sa situation , étaient donc louables V» de cbcrcber à elTcctuer ce parti. Le mal est qu'ils fl raisonnaient à l'égard de Rousseau comme on de- « vait le faire avec les autres bommes , sans faire « attention de combien il en différait. « J'ajoute qu'à Sceaux , il eût été totalement afliancbi des devoirs de société. Ermenonville oflraitbien plus de ressources : mais la difficulté, que je crois insurmontable, était de les faire accepter à Rousseau pour le reste de ses jours.

— « La dénégation de Thérèse (p. i3) importe « beaucoup. Elle a du poids , et elle eu acquiert » siu'tout par la réunion «les circonstances qui tendent « à en démontrer la véracité : dès-lors elle nous pa- « raît devoir être considérée comme décisive. « Le laisonnement serait victorieux si la réunion des cïrinnstatict's n'était pas hypothétique, d'après l'examen que nous en avons fait ; et surtout si Thérèse n'avait pas eu un intérêt direct et puissant à nier le suicide en supposant ce genre de mort. Vous dcvcx avouer, monsieur, en clfct , que si quelqu'un pouvait

ctrc compromis, dans cette catastrophe, et consequemmcnt, intc^ressé personnellement à la nier, c'était Thei'èse ; non qu'on l'eût accusée d'intervention , mais parce qu'elle était chargée du soin de rendre heureux l'homme illustre qui se l'était associée, ou du moins d'adodcir ses chagrins '. Aussi sa mémoire mériterait d'être flétrie, si elle n'eût épargne cette peine, par la manière dentelle s'est conduite pendant les vingt-deux années qu'elle a survécu à Rousseau. Son nom accolé à celui d'un nom célèbre rappellera sans cesse une longue erreur de Jean-Jacques, et sera comme une tache inexplicable. En revenant à la dénégation que vous regardez coiwne décisive , je vous ferai observer que vous oid)liez les contradictions de Thérèse , dans le récit des circonstances. Le défaut d'intelligence et de sagacité de cette femme explique ses contradictions. Si sa conscience , ses remords et son intérêt n'eussent pas arrêté la vérité sur le fait principal (le genre de mort), elle serait sortie de sa bouche. Avec \\\\ caractère comme le sien, nous devons convenir que jamais elle n'eût varié si elle n'eût point eu de reproches à se faire.

— « Comment se fait-il, me dites-vous , monsieur, » que vous vous joigniez à ceux qui l'accusent de » s'être ôté la vie? comment n'avez-vous pas senti » que ce pouvait être aussi un moyen inventé pour » le mettre en contradiction avec lui-même ? w Quoi-

• Colle qui pouvait ronilrc l'cxistcnro Je Rousseau supjiort;i]>le , au moins, iloit ropoussiT avec l'noFi;!»' lo soupçon tir l.i lui avoir rendue pénil)Io , oïlieusc, et di- r.ivoir mis il.ms l.t nécessité de s'en adrancliir.

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