II
C'est être injuste que de suivre une marche contraire.
Il condamne ceux qui changent de reUgion, et dit qu'un enfant doit être élevé dans celle de ses pères. Un auteur part de là pour le mettre en opposition avec lui-même et rappeler qu'il passa successivement des autels de Genève aux autels de Rome, qu'il abandonna? pour revenir à ceux de Genève ',
Rousseau changea de culte à 16 ans , c'est-à-dire au sortir de l'enfance et dans un âge où l'on ne réfléchit pas. A 42 ans il rentra dans la religion de ses pères , et plus tard dit qu'on n'en devait point changer. S'il l'avait fait depuis , il serait en conti'adiction. Il en est de même de son opinion sur la musique française, ainsi que nous l'avons fait remarquer.
Quel est l'homme qui , sur la fin de sa carrière , se rappelant les circonstances importantes dans lesquelles il s'est trouvé, ne se dise : je ne tiendrais pas entièrement la même conduite , si j'avais à recommencer, et ne prescrive à ses enfants de ne pas imiter son exemple, si ces circonstances se représentaient de nouveau ?
Il y a eu des critiques assez bonnes gens, assez simples pour opposer à V Emile, à VHélnJse , le Verger des Charnietles , Ncwcisse , des vers médiocres , mauvais même, et contester à Rpusseau son talent! on n'a rien à leur répondre si ce n'est de les envoyer à Lausanne au concert de M. de Treytorcns, et de
' L. Barrucl. Les Hclvicnnos .
QUATRIlîME PERIODE. {Ij
les mener ensuite à la première représentation du Devin du Village. — Mais ils ne voudront pas sortir du concert , et nous laisseront aller tout seuls au Devin.
Beaucoup de gens jurent in verba magistri et ne vérifient jamais rien. Ceux-là ne connaissent les reproches faits à Rousseau que par les critiques de ce dernier. Ils adoptent l'accusation. Elle se grave dans leur mémoire , ac(piicrt insensiblement tous les degrés de la certitude , et devient une vérité démontrée. Que de personnes jugent Jean- Jacques d'après l'ouvrage de Dussaux ! Nous avons cependant fait voir • combien celui-ci était de mauvaise foi , ou combien il avait l'esprit faux en rapportant le passage qu'il indique , et qui n'olFre pas un mot de ce qu'il assure s'y trouver.
On ne réfléchit point assez en général sur la facilité avec laquelle on accueille des préventions , en les laissant prendre racine de manière qu'il devient impossible de les détruire entièrement. C'est un chapitre intéressant à traiter, et auquel nous ne renoncerions pas si le talent pouvait être suppléé par une cruelle expérience.
Passons au reproche de faiblesse, et tâchons de découvrir les causes et les motifs de cette faiblesse dans un honmie qui lutta si souvent contre le sort avec tant de force , et s'exprima toujours avec une si étonnante énergie.
La première cause est sa situation ou plutôt son
• "Voyez la page 220 du !•-■•' volunu>.
isolement volontaire de la société , qui , amenant insensiblement la disposition de sou esprit , augmenta son effet par son effet même '.
Mais quelle e'tait la cause de cet isolement? car on ne peut se justifier d'une faute par une autre , et une faute ne peut servir d'excuse pour toutes celles qui en découlent naturellement , comme des conséquences d'un même principe.
D'après les ide'es que Rousseau s'était faites de la vertu (idées dont on peut juger par l'enthousiasme avec lequel il en parle ) , il vit bientôt que la pratique lui en était impossible en vivant dans le monde. Il sentit sa faiblesse , aima mieux fuir le combat que perdre la victoire, et les tentations, que d'y succomber. Aujourd'hui , comme alors , celui qui se ferait les mêmes idées n'aurait point d'autre parti à prendre.
De plus , le sentiment de son propre talent le convainquit que ce talent dépendait entièrement de la persuasion et qu'il se perdrait du moment où sa plume et son cœur ne seraient plus d'accord. En continuant de vivre dans le monde avec les gens de lettres , ses principes étaient sans cesse en opposition avec les leurs , et sans cesse froissés par le spectacle qu'il aurait eu sous les yeux. Il aurait fiillu rompre en visière à chaque instant, ou tacitement approuver, céder par degrés , et conséquemmcnt étoufler cl
' Expression dont se sert Jean-Jacques , livre YIIl des Confessions , en parlant de l'eflct toujours croissant rjuc pro- (luis.t le Devin du VUUkjc , sur le théâtre de Fontainebleau , à la première représentation.
QUATRIÈME PÉRIODE, TiO
cefcusacrë,foycr de son talent, et le talent lui-même. Dcs-lors plus de Jean- Jacques , des ouvrages médiocres, un nom dans l'oubli.
Ne pouvant donc être toujours en querelle, ne devant point céder, il s'isola du monde. Jusqu'ici il ne mérite aucun rcproclic ; mais, par sa Hmte ou par sa faiblesse, il se mit dans une situation où il lui tétait impossible de connaître la vérité dans ce qui le concernait.
Il se donna pour compagne Thérèse Levasseiir (bonne tout au plus pour être sa servante), et dont la famille fut long-temps à la charge de Jean- Jacques que même elle finit par dépouiller.
llousseau , qui avait refusé une pension de deux rois , était probablement sincère en ne voulant de cadeaux de personne. Madame Levasseur en recevait pour lui , qu'elle gardait pour elle , laissant croire qu'ils allaient à leur destination. L'indignation de Jean -Jacques peut se concevoir quand il apprit ce manège. 11 se sépara de la mère de Thérèse , qu'il aurait dû renvoyer avec elle. Ses ennemis parvinrent à circonvenir Thérèse ; elle eut avec eux ^cs entretiens secrets et confidentiels sur llousseau , suivit les conseils de sa mère , et Jean-Jac([ues fut entièrement dans la dépendance. 11 ne connut j)lus que par elle ce qui pouvait l'intéresser -, s'aperçut enfin <[u'il «'tait tronqié; et, puisqu'on avait séduit ctllc indigne femme , sur le conqile de hupielle il s'était justpi'alors si complètement abusé , il crut voir ini ctauplot général contre lui. Cette cruelle expérience provenant de la part d'un être Ixuné , abject par ses bas-
i'SO HISTOIRE DE J. J. ROUSSEAU,
ses inclinations, tiré par lui de la misère, dans lequel il avait pendant si long- temps placé toute sa confiance , lui fit conclure , non sans quelque apparence de raison, qu'il ne pouvait plus se fier à personne. C'est alors qu'il dut être navré. On voit par quels degrés il a nécessairement été conduit à la défiance. Des événements d'une importance plus grande concouraient à la rendre extrême. Il confie son secret à des amis : c'était une faute qu'il se repiochc amèrement , elle devient publique.
11 communique le manusciit (TE mile au magistrat chargé de la librairie , ainsi qu'au maréchal de Luxembourg. Il se ci'oit dans une sécurité d'autant mieux fondée que les épreuves de l'ouvrage, qui s'hnprimait en Hollande , sont lues par M , de Malesherbes avant de parvenir à l'auteur. Au moment de la publication , le maréchal de France et le magistrat redemandent les lettres qui prouvaient leur protection. Cette protection se borne à favoriser la fuite de Jean-Jacques. Y!' Emile paraît; l'auteur est décrété de prise de corps. Il part et cherche un asile qu'on lui refuse.
A qui donc pourra-l-il se fier? Il pouvait du moins laisser le soin de sa défense à ses propres ouvrages: mais il apprend qu'on en fait des éditions fautives , et ([u' Emile , celui qu'il, préférait aux autres , est réimprimé par Formey « et, sous son nom , mutilé, défiguré, corr/g^J. Pour une imagination ombrageuse, effa-
« Dans lin autre que Formey ce serait une impudence rare. Le sjmliatcttr n'eut d'autre motif que le xèlc de la religion.
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rouchée , cet excès d'impudence faisait partie du complot général. Ce devint donc, chez Jean- Jacques, une idée fixe que celle de ce complot. Du reste , quel en fut le résultat? c'est de fuir les hommes. Ce tort , si c'en est un , est personnel. A qui nuit Jean- Jacques en se séquestrant de la société, en ne voulant voir pcrsomie , en traitant mal les indiscrets ? pourquoi rechercher celui qui s'enferme , se dérobe à tous les regards , et de quel délit se rend-il coupable en refusant sa porte ?
Le souvenir des persécutions qui lui furent suscitées , des arrêts ou mandements lancés contre lui par le Parlement , l'archevêque de Paris , la Sorbonue , le gouvernement de Genève , celui de Berne ; de l'abandon de SCS protecteurs ; de la coiuhiite de ses prétendus amis qui le trahirent et publièrent les secrets qu'il leur avait confiés ; de l'obscure intrigue dont Thévenin fut l'instrument ; de l'empire de Thérèse Levasseur, et de l'usage qu'elle en fit ; le souvenir , disons-nous , de toutes ces circonstances , et de beaucoup d'autres ', sans justifier, dans toute leur éten-
' Tels sont le libelle anonyme, inliUilé : Sentiments des citoyens, et plein des culoninies les plus dégoûtantes, la lapidation de Motieis-Travers , l'expulsion de l'île S.iinl-Picrrc , la prétendue lettre du roi de Prusse, celle de Charles Borde, qui, sous un nom supposé , choisit bravement, pour tourner en ridicule son ancien ami , le moment où il cherchait un asile en Angleterre , etc. Je dois dire un mot de ce dernier, c'est-à-dire de M. Borde. C'était un homme d'esprit et do (aient, mais malheureusement il n'en avait pas autant que Jean-Jacipies : inde vicil'i labcs. Un de ses compatriotes,
<lue , les soupçons de Jean-Jacques , démontre qu'ils n'étaient pas sans fondement. On est obligé de convenir que la plupart des gens de lettres ne pouvaient lui pardonner sa supériorité. On est fâché de voira leur tête le patriarche delà littérature, et le plus bel esprit du siècle. Nous avons de Grimra un aveu bien impartial sur les persécutions qu'avait éprou-
M. A. Péricaud , aîné , vient de publier sur Cliarles Borde , une notice dans laquelle, je lui en demande Lien pardon , il est passionné, lorsqu'il parle des rapports de Borde et de Rousseau, sacrifiant entièrement le second au premier. C'est être clianccux que de justifier lorsqu'on accuse; et le hiograplic de Borde arrive à ce résultat. Il rapporte le passage des Confessions dans lequel Jean-Jacques , après avoir raconté que M. Borde l'aida de sa bourse et de ses conseils , termine en ces termes : a On verra vingt ans après , dans M. Borde , jusqu'où l'amour-propre d'un Lel esprit peut porter la vengeance lorsqu'il se croit négligé. » M. Péricaud ajoute qu'il lui serait facile de jltst'ifiev M. Borde, mais il ne s'en donne pas la peine , se contentant seulement de dire que nul ne connut mieux que lui les devoirs de l'amitié. Plus loin , l'auteur transcrit un autre passage où Rousseau dit que M. Borde fit d'affreux libelles contre lui. Au lieu de le nier ou d'en convenir, M. Péricaud dit , « que le misanthrope fait voir, dan.*: les » Confessions , jusqu'il quel point un esprit ombrageux peut » porter l'ingratitude et la mauvaise foi. » Réflexion un pou sévère à propos d'un homme dont on dit ne pas vouloir faire le panégyrique. Puis oubliant celte accusation de viauvaise ft)i qui fait conclure que Jean-Jacques calomnie Borde , en lui attribuant des libelles qu'il n'avait pas faits, M. Péricaud nuus apprend , « qu'en 1761, Borde publia la Prédiction tirée » d'un rietix manuscrit , et , en 1763, la Profession de foi » j)hilosophiquc. Borde, ajoulc-t-il , ne s'en tint pas Ji ces
QUATRIÈME PÉRIODE. i33
vécs Rousseau ' , et dont il ne fait aucun cloute. « Cette ame , dit-il , naturellement susceptible et « défiante , victime cPiine persécution peu cruelle , à » la vérité, mais du moins Jort étrange ; aigrie par )■) des malheurs qui furent peut-être son propre ouvra- » ge, mais qui n'en étaient pas moins réels ; toumientee rt par les tracassriies d'une femme qui voulait être » seule maîtresse de son esprit ; cette ame , à la fois » trop forte et trop faible , voyait sans cesse autour w d'elle des fantômes attache's à lui nuire. Sur tout ï) autre objet son esprit conserva jusqu'à la (in toute
» deux satires qui firent tant de peine à celui contre lequel » elles étaient écrites. En 1^66 , pendant les démêlés de Hume » et de Jean-Jacnues , il fit imprimer une lettre à J.-J. Pan- » soplic , c'est-à-dire J.-J. Rousseau , dans laquelle le pliilo- » soplic genevois est tourné en ridicule de la manière la plus » plaisante. » Toute plaisante qu'elle soit, elle n'est pas généreuse , car l'autour se joignait alors i tous ceux qui , sans connaître la querelle entre Hume et Rousseau , écrivaient contre ce dernier. Ce n'est pas ainsi qu'il se conduisait envers ses anciens amis. Borde fit imprimer à liondrcs celte excellente plaisanterie, et pendant que Jean-Jacques était à Wootton. Quelle vengeance a-t-il tirée de ces trois satires? Il a dit que M. Borde fit d'ail'reux libelles contre lui, sans les désigner, et j'avoue pour mon compte, que je n'en connaissais aucun des trois et que j'aurais pu croire que Rousseau se trompait. Je pourrais ajouter que je fais cet aveu à ma honte , si l'on était obligé de connaître tous les ouvrages de M. Borde. Je remercie son biographe de m'avoir prouvé que Jean-Jacciues était modéré dans sa plainte et qu'il ne fut envers son ancien ami ni ingrat ni de mauvaise foi.
f Correspondance , juillet 1778.
w sa force et toute son énergie n Entre plusieurs faits , rappelons encore celui qui démontre l'union des gens de lettres contre Jean-Jaccpxes , quand l'occasion s'en présentait. Il s'agit de sa querelle avec David Hume. La plupart des auteurs prirent , comme on l'a vu , fait et cause pour le dernier. Madame du Deffand , dans sa lettre du 20 octobre 1766 à Horace Walpole , s'exprime ainsi : «Je compte faire partir ce soir l'his- « toire de M. Hume et de Jean-Jacques. Les éditeurs » passent pour être le baron d'Holbach et M. Suard ; n mais tout le monde y reconnaît d'Alembert. v>
Ainsi l'exposé de Hume était vu , corrigé, augmenté par d'Alemliert, Suar<l , d'Holbach , Helvétius , fo/alement étrangei's à la f/uetY/le.
Dans cet exposé se trouvait une lettre iV Horace ïValpole à M. Hume. Fréron la critiqua dans ses feuilles, ce qui mit le duc de Choiseul , dit madame du Deffand > , dans une belle colère. Ainsi Jean-Jjrt:ques avait contre lui dans cette querelle, Voltaire, qui écrivit pour Hume , d'Alembert , le duc de Clioiseul, le baron d'Holbach , Ilelvétius , Suard et Marmontel. On exigea même une réparation de Fréron.
Madame du Deffand ( /e»7*c du 3i mai i-fy-]) i\\\ que o personne n'oserait chei'cher quelque ombre de » bon sens dans tout ce qu'a jamais fait Rousseau. 11 fl m'est revenu , ajoute-t-elle , que madame de Bouf- <^ fiers est la première à raconter toutes ses folies. t>
Aux circonstances qui prouvent, suivant Giimm, une persécution fort étrange, ajoutons un fait rap-
« Lcllrcs i W'alpolc , tome i , p. 1 13.
QUATRIEME PEKIODE.
porte pur cet auteur dont le témoignage est d'autant moins suspect , qu'il lut l'ennemi personnel de Rousseau. « Le retoiu' de cet honune singulier , dit-il ' ' » dans une ville qui , seule , lui convient dans l'inii- « vers , a fourni jKMuIant quelques jours un sujet île » conversation à Paris. II. s'est moniré plusietus fois « au café de la Régence , sur la place du Palais-Royal. « Sa présence y a attiré une fouk prodii^ieuse , et la »i populace s'est même attroupée sur la place pour le « voir passer. On demandait à la moitié de cette port pulacc ce qu'elle faisait là : elle répondait que c'éw tait pour voir Jean-Jacques. On lui demandait ce r> que c'élait que Jean- Jacques : elle répondait qu'elle o n'en savait rien , mais qu'il allait passer. « Que pouvait penser Rousseau en voyant cette foule sur son passage ? Qui l'avait rassemblée et dans quelle intention ? On est forcé de convenir qu'il y a eu un concours de circonstances qui justifient Pexpression de Grimm, quand il reconnaît une persécution Jort étrange , et doivent faix-e pardonner à celui qui en fut Pobjet d'y avoir cru. Quand il ne fut plus possi- ])le à l'ein ie denier le talent de Jean-Jacques , elle n'eut rien de mieux à faire qu'à le déclarer fou , en préparant tout pour qu'il le devînt.
Écoulons maintenant un orateur célèbre , qui se connaissait en bonnnes , et (il le portrait de Jcan-Jactpies Rousseau, dont il enviait moins le l ili ni ipie la vertu.
rt Ce ue sont point , dit Mirabeau en parlant île Jean- Jacques , ses grands talents que j'envierais à cet
• Correspondance , juillet 1778.
•i la..
i'd6 HISTOIRE DE J. J. ROUSSEAU,
homme extraordinaire , mais sa vertu , qui fut la source de son éloquence et l'arae de ses ouvrages. J'ai connu Jean- Jacques Rousseau , et je connais plusieurs p<'rsonnes qui l'ont pratique' ; il fut toujours le même , plein de droiture , de franchise et de simplicité , sans aucune espèce de faste , pi de double intention , ni d'art pour cacher ses défauts ou montrer des vertus. On doit pardoniier peut-être à ceux qui l'ont décrie de l'avoir mal connu : tout le monde n'était pas fait pour concevoir la sublimité de cette ame , et l'on n'est bien jugé que par ses pairs.
« Quoi qu'on pense ou quoi qu'on dise de lui pendant encore un siècle ( c'est l'espace et le terme que l'envie laisse à ses détracteurs ) , il ne fut jamais , peut-être , un homme aussi vertueux , puisqu'il le fut avec la persuasion qu'on ne croyait pas à la sincérité de ses écrits et de ses aciions. Il le fut malgré la nature, la fortune et les hommes, qui l'ont accablé de souffrances , de revers , de calomnies , de chagrins et de persécutions. Il le fut avec la plus vive sensibilité pour l'injustice et les peines. Il le fut enfin malgré les faiblesses qu'il a révélées dans les mémoires de sa vie. Jean-Jacques Rousseau arracha mille fois plus à ses passions qu'elles n'ont pu lui dérober. Doué peut-être de l'ame incorruptible et vertueuse d'un épicurien , il conserva dans ses mœurs la rigidité du stoïcisme. Quelque abus qu'on puisse faire de ses propres confessions , elles prouveront toujours la bonne foi d'un homme qui parla connue il junisait , écrivit comme il parlait, vécut comme il écrivit , et mourut comme il avait vécu. «
QUATRIEME PKfllODE. < 37
Il serait iutc'rcssaiit d'avoir iiu recueil d'observ^atioiis sur les variations <[u'ont c'prouvees dans leur lenomniee et dans l'opinion qu'on s'est faite sur leur compte, les hommes célèbres qui ont occupé le prejnier rang dans cette opinion. La postérité rectifie |)resquc toujours le jugement des contemporains , vcmge ceux envers lesquels ils furent injustes , détruit les répuUitions usurpées , remet chacun à sa place , ])arce qu'elle n'écoute ni les passions ni l'envie.
Un auteur qui savait étudier les hommes et les mœurs nous a laisse quelques remarques curieuses sur les écrivains les plus célèbres du siècle de Louis XIV. Le lecteur jugera si l'on peut en faire l'application à Jean-Jacijues Rousseau.
« J'ai connu particulièrement , dit-il ' , plusieurs de ceux ([ui avaient vu les deux Corneille : tous en portaient le même jugement. Ils ne parlaient pas si i'ayi)rablement de Bt>ileau et de Racine : en rendant justice à leur m('rite d'auteur, ils prétendaient que leur commerce n'i-tait nullement agréable. On ne pouvait parler avec Boileau (pie de lui. Il ne connaissait , disait-il , cpie trois génies dans le siècle , Molière , Corneille et lui. Il ne conq>tait Racine ([ue ji«Mir un belesjnit, à (pii il avait appris à faire diflicilement des vers. Telh^ était sa décision dans nue assemblée où se tnuivaient Boindin , Lafaye,t[ui me l'ont dit. Je ne crois pas ([ue personne l'asstn'ie jamais pour le génie à Molière et à Corneille, et le place au-dessus
« Mémoires sur la vie do Duclos, ccrii par lui menu- , l». 80.
Q la...
i38 HISTOIRE DE J. J. ROUSSEAU,
de Racine. lia sûrement bien mérité des lettres et de la langue pour le goût et l'expression. Le Lutrin et l'Art poétique seront toujours lus avec fruit , mais il n'a pas appris à Racine à faire des tragédies , ni à Quinault, c|u'il a tant dénigré , à faire des opéras. Il aurait dû citer encore La Fontaine dans l'Art poétique, et ne pas dire que Molière
Peut-êlre de son art eût remporté le prix.
Le peut-être est de trop. Molière a certainement obtenu la palme sur tous les anciens , et aucun moderne ne la lui a enlevée. Boileau avait naturellement de l'humeur, du fiel et de l'envie. Il disait un jour (à Fréret, de qui je le tiens), croyant se donner un éloge : jeune homme , il faut penser à la gloire , je l'ai toujours eue en vue , et n'ai jamais entendu louer quelqu'un , fût-ce un cordonnier, que je n'aie.ressenti «n peu de jalousie. Racine, différent à plusieurs égards de son prétendu maître , en connaissait le faible et le laissait se flatter d'une supériorité à laquelle le disciple savait bien que le public ne souscrivait pas. Il s'assurait par-là un prôneur dont la voix était comptée pour beaucoup ; car, quelque mérite qu'il eût, il ne dédaignait pas un certain manège dont il aurait pu se passer, et qui, sans ajouter à la renommée, nuit quelquefois à la réputation de l'auteur. Il était naturellement railleur, et aurait été satirique s'il n'eût pas craint la représaille. BoihMu , qui le connaissait bien, disait qu'il était le plus jualin des «leux. Racine était très-poli dans le monde , contraint avec ses égaux et afiectait la familiarité avec les
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grands. Il ne vivait guère en société littéraire et particulière qu'avec Boilcau , Molière et La Fontaine , )riénageaut fort les deux premiers qui étaient en faveur auprès du roi , et traitant très-légèrement La Fontaine , assez bon pour le souffrir, ou même pour n'y pas faire attention. On sait que Molière , excellé d(;s mauvaises plaisanteries de Racine et de lioileau sur La Fontaine, dit un jour : n Nos beaux-esprits ont beau se tréraous- '1 ser , ils n'effiu^eront pas le bonhomme. « L'abbé de Saint-Réal , homme très-instruit , sortant d'une conversation avec Racine et Boileau , entra dans une maison où il trouva Thomas Corneille , Fontenelle et quelques autres gens de lettres. Je viens , dit-il , me (lélasser avec vous de deux hommes que je quitte , Racine et Boileau , avec qui l'on ne peut parle?' que (le vers, et des leurs. Quoi qu'il en soit, ceux dont il s'agit ici ont aujourd'hui , chacun , leur place bien reconnue. Molière était le plus philosophe de tous les gens de lettres de son temps; et, quoi qu'en ait dit Boileau , on retrouve dans ses moindres pièces le cachet de l'auteur du Misanthrope. Boilcau restera un de nos bons auteurs classiques pour les vers. On lui a peutêtre trop accordé de son vivant : peut-être lui refusc-t-on trop aujourd'hui «. La gloire de Racine a plutôt augmenté que diminué , et se soutiendra. La Fontaine est, par son style , l'auteur le plus original
• C'est sans doute nnc allu<;ion A ces vers de IMarinonlcl :
Boilcau copie , on dirait qu'il invente.
Comm(> un miroir, il a tout répelé ,
Sans feu, sans verve el sans fécundilé, etc.
de la langue , et , par-là', moins susceptible de traduction. Quoique la naïveté fît le fond de son caractère et de son ouvrage, on y trouve quelquefois des vers de la plus haute poésie et des pense'es profondes. Jamais auteur n'eut moins d'amour-propre. Il se mettait sincèrement au-dessous de tous ceux dont il avait emjiruntè des sujets ou de simples traits , d'Ésope , de Phèdre , de Boccajcc f ce qui lui fit dire un jour par Fontenelle, qui l'aimait et l'estiinait beaucoup : Tais-toi, tu n'es qu'une bête qui a plus d'esprit qu'eux. «
Ces réflexions et ces particularités nous ont paru dignes d'être rapportées. Elles mettent à même de comparer la réputation des plus célèbres écrivains du siècle de Louis XIV, de leur vivant , avec celle que la postérité leur a faite.
Malgré Boileau , dont la voix était comptée pour beaucoup, Racine, ce prétendu bel esprit, est au premier rang au-dessus de son juge, ainsi que Molière et La Fontaine : celui-ci, en dépit de Racine injuste à son tour, est de la troupe d'élite, sur le même rang que son critique.
On a oublié la puérile vanité de Racine et de Boileau : on ne sait plus que leur commerce iCétait nullement agréable ; qu'on ne pouvait parler avec eux (pie d'eux et de leurs vers ; que leur société ne nx'ritait nullement d'être recherchée. Justice s'est faite; <'lh;se fera pour Jean- Jacques , avant les cent ans que JMirabeau accorde à l'envie.