‹ Histoire de J.J. Rousseau (volume 2)Chapitre 4 sur 15 · Les preuves judiciaires, ou procès-verbaux · texte numérisé non relu

Les preuves judiciaires, ou procès-verbaux

20, Les témoignages.

3». La réfutation que vous faites des motifs sur lesquels est appuyée l'opinion contraii'c à la vùti'C, et les nouveaux arguments que vous produisez en faveur de celle - ci. Nous allons tout passer en revue.

Avant d'entrer en matière vous me permettrez , monsieur, de poser la question par rapport à moi.

Je crois que llousseau s'est donné la mort, et je dois dire pourquoi j'en suis persuadé; mais ce n'est ni uu système que je défends, ni une cause que je plaide,

ni m^*me une opinion que je pre'tentls établir. Elle n'est pas nouvelle : je l'ai trouvée exprimée dans plusieurs ouvrages, adoptée par des personnages recommaudablcs : je l'ai examinée , et cet examen a déterminé ma persuasion. Je ne pouvais me dispenser il'en parler dans V Histoire de Rousseau : je l'ai l'ait ; mais jamais je n'aurais écrit spécialement sur ce triste sujet ; et ce n'est pas ma faute si j'y suis forcé.

11 est encore une autre considéi-ation grave et d'un grand poids ; je suis loin de me le dissimuler : c'est la certitude de déplaire à un grand nomlue de personnes dont j'apprécie le suffrage. Déjà même plusieurs se sont fait entendre. t« Prétendre, ont-elles dit, que la *) mort de Rousseau ne fut pas naturelle , c'est désho- « norer sa mémoire, c'est nuire à la cause de la « philosophie. »

Eh 1 quelle est donc cette philosophie que la vérité blesse ; qui, suivant les circonstances, prescrit ce qu'il faut dire ou taire ' et se fait un point d'honneur à sa gui.se? Quoi! le suicide déshonore! et depuis quand? Ce père cpii , de nos jours , près de monter à l'échafaud se tua pour conserver sa fortune à ses enfants, a-t-il perdu l'honneur? Ce major prussien, flétri par un geste de Frédéric ^ , tirant en l'air un de ses pistolets, et, de l'autre, se bridant la cervelle, a-t-il encore perdu l'honneur ? en dira-t-on autant de ce célèbre diplomate qui , dans le sein de la gran-

« Ce n'était ccrlaincnicnt pas colle de Rousseau : je n'ai pas l)CSoiii de le démontrer.

a Qui s'oublia au point de lever .^a canne sur cet officier d.uis une revue. Rousseau comble d'clogis l'action du major. 2 14.

158 HISTOISE

(leur et de l'opulence » , s'est ôté la vie ? On doit plaindre les hommes réduits par le desespoir ou l'extrême douleur à disposer de leurs jours ; mais s'il ne faut pas leur faire un mérite de cette action , on doit encore moins leur en faire un crime. Je crois donc la philosophie et l'honneur également désintéressés dans cette discussion ^.

Aux désavantages de ma position , que je viens d'exposer, se joint un eraharras qui les augmente encore. Votre opinion a pour hase le récit de monsieur de Girai'din. Or, est-il honnête, est il convenahle de le discuter? non , si nous nous arrêtons aux règles de la politesse ; oui , si , me laissant la liherté de chercher la vérité , vous m'accordez le dioit de la dire. En démontrant que monsieur votre père a dû cacher le suicide ^ ; que toutes les mesures qui le faisaient parvenir à ce but ont été non-seulement légitimes , msâs prescrites par les considérations les plus puissantes , alors l'assertion de M. de Girardin n'a plus rien que de louable; il est permis de la discuter sans manquer aux convenances. La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire , pi'ouve que vous me faites ces concessions, qui rentrent dans le droit naturel; car vous ne provoquez pas une discussion jiour parler tout seul.

• Le marquis de LondonJerry, plus connu sous le nom de Caslelreagli , qui se tua le 12 août 1822.

> Ce sont les deux sculs rapports sous lesquels nous envisageons le suicide.

3 On va bientôt voir que je ne suis point en contradiction avec ce que je viens de dire.

Il est essentiel de bien dtablir la question par rapport à M. votre pci'e , puisque vous la voyez sous un autre point tie vue que moi.

Supposons un instant que Rousseau se doit donne la mort, que devait faire M. de Girardin? cacher soigneusement ce fait. Il le devait à la mémoire de son hôte illustre et malhcui'cux -, il se le devait à luimême. La veritii, dans cette hypothèse, était un outrage , un scandale ; il fallait l'envelopper d'un voile épais. Reportons-nous au temps de cette mort : le suicidc était alors. flétri par les lois, et le cadavre de l'infortuné qui n'avait pu supporter le fardeau de la

vie , traîné sur une claie On ne pourrait donc

qu'applaudir aux précautions que M. votre père aurait prises pour garantir de la profanation les restes de Jean-Jacques.

Ce langage m'est dicté par madame votre sœur» dont vous rapportez la lettre (page 20 de la vôtre) ; elle s'exprime ainsi , en parlant à madame de Staol : Il On vous a trompée , en vous disant que Rousseau n s'est donné la mort, et cette erreur, ([ue vous ac- « créditez , peut avoir des consc(juences si dangc- « reuses par leur elfet , sij'dcheuscs pour la mànoire ■0 de Rousseau , que je crois remplir vu» devoir sacré n en me hâtant de la détruire. » Ce témoigiiage est aussi précis qu'irrécusahle.

Avec cette manière de penser et de voir, on est fcrcé de convenir <pie c'était un devoir sacré que d'ensevelir dans l'ouhli un fait ilont les conséquences étaient si dangereuses en elles-mênies et si fâcheuses pour la mémoire de Rousseau. Ce devoir, M. de Gi- 2 i\.

iGO HISTOIRE

rardin se le serait prescrit; il eût ete aussi sacré pour lui que pour madame la comtesse de Yassy.

Je puis donc répondre maintenant, monsieur, à ce que vous me faites l'honneur de m'écrire (page 8). « M. de Girardin, auquel vous supposez, me dites- » vous, on ne peut concevoir pourquoi , l'envie de » dérober au public la connaissance de ce suicide. » Bien loin de supposer l'envie à M. votre père , je lui en fais un devoir; et madame votre sœur en déduit les raisons si clairement , qu'il est facile de concevoir les motifs qui m'ont fait tenir le langage que vous me reprochez.

Mais, me direz-vous, pourquoi accréditer la croyance d'un fait qui a des conséquences si dangereuses en elles-mêmes , et si fâcheuses pour la mémoire de Jean- Jacques » ? Les temps ne sont plus les mêmes , cl les conséquences ont disparu ; mais il suffit que madame de Yassy les ait aperçues , pour qu'elle se soit hâtée de détruire la tradition du fiiit qui y donnait lieu.

Quant à la mémoire de Rousseau, je ne la trouve compromise en rien , par un acte de faiblesse ou de courage , suivant la manière de considérer le suicide '. Du moment où il admet la libre disposition de sa vie, dans certaines circonstances , il n'était pas en contradiction avec lui-même.

• Je dois prévenir un reproclic de contradiction : vous louez, me dirî»-l-on , M. de Girardin d'avoir caché la vérité le 2 juillet 1778, et vous la provoquez aujourd'iiui! Les dates font beaucoup quand les époques ne se ressemblent pas plus que les devoirs ni les positions.

' V. pièces justidcatives.

Loin d'intenter une accusation contre M. votre père , j'approuve et j'honore la conduite qu'il a tenue ( car madame de Vassy n'est que l'interprète fidèle de son opinion : c'est de son père qu'elle l'a reçue). Si le suicide était une chose indificrentc , pourquoi trouvez-vous que ce soit une accusation de ma part que de supposer à M. de Girardin l'intention de la dérober à la connaissance du public ? Si ce suicide avait, conmie le prétend madame de Vassy , des conséf/uences dangereuses , où donc est l'accusation , et sur quoi portc-t-elle? Sur ce que M. de Girardin a dû faire tout ce qu'il a fait? Si c'est réellement à vos yeux une accusation , M. de Girardin a donc eu des motifs de cacher le genre de mort.

Du reste , abordons franchement la question : aujourd'liui moins peut-être qu'alors , mais toutefois encore aujourtVhui , on ne convient d'un suicide que lorsque l'évidence empêche de le nier; et, je vous le demande , monsieur, si l'un de vos hôtes mettait chez vous un terme à sa vie , le publicriez-vous ? Que d'exemples je pourrais citer si je ne craignais de raviver de trop amères douleurs ?

Il est sans doute fort désagréable pour M. de Girardin que Rousseau soit mort chez lui ; mais enfin , en supposant cette mort volontaire , on ne peut intenter aucune accusation. En se mettant à la plaee Ac M. votre père , on sent combien vivement il dut être affecté , combien de soins il a ih'i prendre pour cacher un pareil événement; et cela sans être coupable en rien, avec la conscience la plus pure, les intentions les plus droites , les attentions les plus délicates : on 2 M...

doit approuver sans restriction sa conduite. Pouvait-il guérir son hôte de l'ennui de la vie , prévoir le projet de s'en délivrer, et le pre'venir? La catastrophe arrivée , il devait donc la taire , la nier, en dérober soigneusement la connaissance à ses enfants ? Aussi , vous me permettrez , monsieur, de vous dire que de tous les contemporains qui croient la mort de Rousseau naturelle, les enfants de M. de Girardin sont ceux qui doivent le plus y croire : pour eux c*est même un devoir de piété filiale. Je ne prétends ramener personne à mou opinion , mais je n'ai jamais eu dans l'idée qu'il vous fût possible de faire la moindre concession sur la vôtre ; aussi , monsieur, je la respecte : à votre tour, souffrez que je ne modifie la mienne qu'autant que la conviction résultera pour moi de vos raisonnements ou de vos preuves , et je passe à leur examen.

Page 1