‹ Histoire de J.J. Rousseau (volume 2)Chapitre 5 sur 15 · DES PREUVES JUDICIAIRES , OU PROCÈS-VERBAUI · texte numérisé non relu

DES PREUVES JUDICIAIRES , OU PROCÈS-VERBAUI

Après VOUS avoir soumis quelques observations sur les procès-verbaux en général , je m'occuperai plus particulièrement de celui qui vous paraît un argument victorieux.

De ce qu'un homme est revêtu d'un caractère public qui lui donne le droit de constater un fait , un délit , il ne s'ensuit pas que l'infaillibilité lui soit <lonnée avec le droit. L'intelligence nécessaire, la jtjstcsse du coup d'œil, l'impartialité, la probité requise, sont des conditions dont la réunion est malheureuse-

ment plus souvent ddsiree qu'obtenue. En realité , le témoignage de la plupart des faiseurs de procès-ver- Laux , depuis les gardes-champêtres et les gendarmes jusqu'aux juges inclusivement, qui verbalisent sur les dépositions et les procès-verbaux d'autrui , peut moins attester en lui-même le fait dmit on instruit , que l'opinion qu'on s'est faite , ou qu'on doit se faire , sur la manière dont s'est passé ce fait.... Eh! que de faits attestés par des procès-verbaux , bien revêtus de toutes les formalités requises , ont été reconnus ensuite faux et controuvés ! Je me contente , en preuve de cette assertion , d'indiquer une cause célèbre jugée sous nos yeux : c'est celle de la fausse marquise de Douhaut ; jamais il n'y eut une telle profusion de procès-verbaux bien en règle , pour constater une imposture.

De ces observations générales sur les procès-verbaux, passons à ceux qui semblent me condamner; examinons-les ensemble. Il y en a deux : mais quoique le second seul soit important , disons un mot du premier.

Le premier procès-verbal est dressé par M. Blondel, lieutenant des bailliage et vicomte d'Ermenonville; il déclare que, « par son réipiisiloirc , le pro- « cureur fiscal lui dit que M. J.-J. Rousseau est r> tombé dans une apoplexie séreuse , «ju'il a cte « gardé exactement jusqu'à ce joiu- et heure , et que ? w malgré les soins et les secours <pi'on lui a pro- » curés , il est mort réellement , et ({ue , comme » cette mort est surprenante , il requiert que le « genre de mort en soit constaté , autant qu'il sera

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r> possible ». « Le lieutenant , le procureur fiscal , le sergent , assistent à la vi^site du corps , faite par deux chirurgiens , et déclarent , d'ujie commune voix , que ledit sieur Rousseau est mort d'une apoplexie séreuse.

Je remarque i» que la question de l'apoplexie était ddcidée avant^ l'ouverture du corps, qui seule pouvait la constater ; 2» que Jean-Jacques , étant mort sur-le-champ , d'après le témoignage de Thérèse , seul témoin , et celui de M. votre père , qui entra le premier dans la chamhre , le rédacteur du procèsverhal n'auiait pas dû laisser entendre que l'existence de Rousseau se prolongea ; et conséqucmment qu'il y a de l'inexactitude à dire , que malgré les secours et les soins prodigués à Rousseau, il mourut réellement, puisqu'on ne douta point qu'il n'eût cessé de vivre.

Le procès-verhal essentiel est celui de l'ouverture du corps de Rousseau. Le procureur fiscal commence par affirmer que Jean-Jacques venait d'être frappe d'apoplexie : il requiert le lieutenant du hailliage de le constater. La visite se fait d'après les formes d'usage ; on déclare à l'unanimité que Li conjecture du procureur fiscal est fondée , et que Rousseau est mortd'apoplexie. Mais ce n'est encore qu'une ^rt'Aomyvtion : l'ouverture du corps va la détruire ou la changer en certitude. Cette opération se fait trcnte-troij heures après le décès , par M. Casterès , oJiirurgien , assisté de deux autres , et en présence de MM. Le

• On n'i'tait donc pas sur (1(> pouvoir le faire. On dira que jo suis liicn minutieux : comme c'est un devoir de l'èlrc dans un I)roc(' s-verLal , il est permis de rètre dans rcxamcn qu'on CD f..it.

DE J. J. ROUSSEAU. < b'5

Bègue de Picslc et Brusid de Villcron , médecins , tous convoques à cet effet ; car aucun n'avait c^te témoin de la catastrophe. Ils constatent que « l'esto- « mac ne contenait que le café que M. Rousseau avait » pris , suivant sa coutume , pour son déjeuner, vers >i sept heures , avec sa femme ; ^ ciiTonstance que je ne rappelle pas sans intention , comme vous le verrez bientôt. Voici l'article capital : « L'ouverture de la « tête , et l'examen des parties renfermées dans le » crâne , nous ont fart voir une quantité très-considé- « rablc (plus de huit onces) de sérosité , épanchée » entre la substance du cerveau et les membranes « qui le recouvrent, -o Je reviendrai sur ce fait , que j'ai soumis à l'examen de médecins habiles. Après l'avoir exposé , le rédacteur du procès-verbal ajoute cette réflexion : « Ne peut-on pas, avec beaucoup de * vraisemblance , attribuer la mort de M. Rousseau » à la pression de cette sérosité , à son infiUration v> dans les enveloppes , ou à la substance de tout le » système nerveux ? Du moins il est certain que l'on »> n'a point trouvé d'autre cause apparente de mort » dans le cadavre d'un giand nombre de sujets péris w aussi promptement. »

N'est-il pas sin;;ulier que des hommes de l'art doués de l'instruction et des c(»nnaissanccs nécessaires pour décider la question, n'osent pas le faire, et . qu'ils se demandent si l'on ne peut f rus atlribuer avec beaucoup de t'raiscinblance la mort de Jean-Jacques à la présence de cette st'rosité ?

Ainsi l'on a tranché la i[uestion avant la visite : on l'a proclatpée à l'unanimilé après la visite; et,

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quand le seul moyen de découvrii' la vérité (l'ouverture du corps) a lieu , l'on exprime le doute et l'incertitude !

Revenons à l'épancliemcnt de la sérosité, à laquelle on peut avec vraisemblance attribuer la mort de Rousseau. J'ai cru pouvoir, sans blesser les convenances , consulter des médecins sur ce procès-verbal , car il s*agit d'éclaircir la vérité. C'est en approcher que de signaler l'erreur qui la remplace.

Voici , monsieur, les observations qui m'ont été remises.

« Un homme qui est frappé d'apoplexie ne tombe t> pas comme un corps d'une seule pièce ; ses forces » l'abandonnent , ses genoux fléchissent. Dans la w supposition d'une chute violente , le front frappant » sur le sol , il y a contusion , déchirure ; le sang » coule, mais ne peut jaillir : s'il s'en échappe, *> c'est pendant la vie , après la mort il n'y a pas de )i raison pour qu'il continue de couler.

« Ce qu'on appelle apoplexie séreuse n'est qu'un » épanchement de sérosité dans les ventricules du » cerveau , rai-ement à sa surface. Cet épanchement » ne se peut faire brusquement ; il est le résultat » d'une maladie antécédente, dont les symptômes » doivent être , dans tous les cas , très-marqués. Sour> vent le passage de la vie à la mort laisse former w dans les cavités du cerveau un épanchement peu « abv^ndant qui n'est qu'un dernier effort d'exhala- « tion. Un épanchement de 8 onces de liquide dans t> le crâne est énorme , hors le cas d'hydrocéphale. Il « est plus extraordinaire encore de supposer celte

« quantité entre la surface. du cerveau et ses mem- « branes, surtout d'admettre que cette quantité de » liquide s'est produite spontanément et sans maladie » antécédente, et de faire dépendre la mort de l'in- ^ dividu de la pression exercée par le liquide , l'inn dividu ne s'étant plaint , pendant la dernière heure « de sa vie , que de symptômes que la compression foi-- « tement exercée sur le cei'veau annulerait s'ils exisj> talent ».

Signé Pf.troz , Doct. mécl. de la facuLlè de Paris.

Je n'ai pas besoin de tirer les conclusions de remarques qui, d'après l'expérience acquise depuis prés d'un demi-siècle , et les jjrogrès qu'a faits la méilecine, déterminent le degré de certitude du procèsverbal

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