DES TÉMOIGNAGES
De l'examen des procès-verbaux passons à celui des témoii^'uages.
Il n'y eut qu'un scid tc'moin des derniers moments de Jean-Jacques , et ce fut Thérèse Levasseur. Rousseau , qui parlait de sa mort luie heure avant qu'elle arrivât, et connue d'un événement certain ( ce qui ne peut avoir lieu dans une attaque d'npoplexie) , prie madame votre mère, que l'inquiétiule avait amenée près de lui , de le laisser seul , parce qiu^ la sensibilité de madame de Girardinne pouvait être à l'épreuve d'une scène pareille et de la catasUnphe
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qui devait la terminer '. Madame votre mère se retire aftissitôt. ti A peine sortie, elle entend fermer la « porte , ce qui rcmpéche de se représenter. »
Cette version de M. de Corancez est confirmée par monsieur votre père ( p. 44 de votre lettre ) , qui dans son récit fait voir Rousseau seul avec Thérèse , puisqu'il n'cptra qu'aux cris poussés par celle-ci voyant son mari tombé sans parole et sans mouvement. C'est à CCS cris que M. de Girardin s'approche. Il envoie aussitôt chercher du secours. Soins super- Jlus , la mort était déjà consommée.
Ainsi toutes les particularités qui précédèrent l'instant fatal , M. de Girardin les tient de Thérèse. C'est donc à celui de Thérèse que se réduisent tous les témoignages ; et l'on va voir que le sien même est infirmé , quant à quelques circonstances , soit par monsieur votre père , soit par le procès-verbal , soit par elle-même.
Dans sa lettre à M. de Corancez, Thérèse s'exprime ainsi : « Mon mari se leva à son ordinaire : il ne sortit » point le matin. Il fit apprêter par moi et la ser- » vante les choses nécessaires à sa toilette. Nous » déjeunâmes ; il ne déjeuna point. Il avait dîné la >i veille au château d'Ermenonville. Soit qu'il eût » tr(»p mangé , il se sentait indisposé. «
Écoutons maintenant INI. de Girardin ( p. 43 de votre lettre ) : « Le matin , Rousseau se leva connne à » son ordinaire, alla se promener au soleil levant,
■ Piirolos rapportées dans le récit de M. ilc Corancez (jog. 6i), qui sVnlrclinl avec madame de Girardin.
DE J. 3. ROUSSEAU. ■i69
n autour de la maison , et revint prendre son café » au lait avec sa femme. «
Ici Thérèse est démentie non- seulement par monsieur votre père , mais parle procès-verbal , qui atteste « qu'au bout de plus de trente heures de mort » (p. 25 ) , l'estomac ne contenait que le café au « /fl/'rqueM. Rousseau avait pris, suivant sa cou- « tume,pour son déjeuner , vers sept heures, avec » sa femme, n
Reprenons le récit de Thérèse : elle sortit un moment, w A mon retour , dit-elle , il n'était pas dix « heures, j'entendis , en montant l'escalier, des cris « plaintifs de mon mari. J'entrai précipitamment , et » je le vis couché sur le carreau : j'appelai du secours , >i il me dit de me contenir , qu'il u'avait besoin de « personne , puisque j'étais revenue : il me dit encore rt de fermer la porte et d'ouvrir les fenêtres , ce que w j'ai fait. Ensuite , j'aidai mon mari , de toutes mes « forces , à se mettre sur son lit ; je lui fis prendre « des gouttes de l'eau des Carmes : lui-même versa « les gouttes : je lui proposai un lavement , il le rc- « fusa : j'insistai ; il consentit à le prendre : il descen- « dit lui-même , et sans mon aidé , du lit , et alla tt se placer sur la garde-robe. J'allai à lui, en lui tc- « nant les mains. 11 rendit le remède ; et au niow ment où je le croyais bien soulagé , il tomba le » visage contre terre , avec une telle force, qu'il me >♦ renversa : je me relevai ; je jetai des cris perçants : n la porte était fermée. M. de Girardin, qui avait « une double clef de notre appartement , entra , et w non madame de Girardin : j'étais couverte du sing 2 i5.
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» qui coulait du front de mon mari. Il est mort en v> me tenant les mains serrées dans les siennes , sans » prononcer une seule parole. »
Dans le re'cit i que fait monsieur votre père d'après les détails que lui donna Thérèse alors ( puisqu'il n'entra qu'au moment où Rousseau venait d'expirer ) , Jean- Jacques a un entretien assez long avec sa femme , qui envoie dire au château cp.ie son mari se trouvait mal. Madame de Girardin se présente , et se retire sur les instances de Rousseau, comme nous l'avons dit. Enfin , il meurt en disant : Voyez comme le ciel est pur ; il n'y a pas un seul nuage , ne voyez-vous pas que la porte m'en est ouverte , et que Dieu m'attend.... C'est alors qu'il rend le dernier soupir et tombe sans mouvement.
De ces deux versions , je vous le demande , monsieur , quelle est celle qu'il faut admettre ? toutes deux viennent de la même source. Qui faut-il croire de Thérèse écrivant que Jean- Jacques est mort sans prononcer une seule parole, ou de Thérèse éloquente une fois en sa vie , mettant dans la bouche de Rousseau le discours que, d'après elle, rapporte M. de Girardin?
Le procès-verbal ne peut donner aucune lumière propre à concilier les deux récits. Seulement il faut remarquer qu'il se tait sur le trou fait au front de Rousseau , ou plutôt qu'il en parle d'une nianière suspecte , en disant que ce n'était qu'ime légère dé-
' Récit que je ne transcris jioint puisqu'il fait partie de la lettre à laquelle celle-ci sert de réponse. (P. ^2 cl suiv. )
DE J. J. ROUSSEAU. iJî
chirure : expression qui contrarie le témoignage de Thérèse couvei^te du sang de son mari; et celui de M. de Giraradin prévenant M. de Corancez que -flou^seau s'était fait un trou au front ».
N'est-il pas bizarre que cette tête d'où jaillirent tant de pensées sublimes , tant d'utiles, idées ; soumise au scalpel de l'anatomiste , échappe en quelque sorte à son examen, puisqu'il ne parle qu'en passant de la cavité' , et pour la li-aiter de legcre déchirure ?
Vous me reprochez , monsieur , de croire et de parler d'après des ouï-dire. Permettez-moi d'abord de vous faire remarquer que , dans cette affaire , nous n'avons, vous et moi, que des ouï-dire =«. Vous en tenez le r(icit de monsieur votre père , qui le tenait de Thérèse : moi , je le tiens de la même Thérèse qui ■a (icrit un tout autre récit.
Le seul témoin que nous ayons donc , vous et moi , monsieur , est une femme « qui n'a jamais bien ap- » pris à lire quoiqu'elle écrivit passablement ; à qui » llousseau s'efforça , pendant plus d'un mois , à « faire connaître les heures sur un cadran ; qui n'a » jamais pu suivre l'orch'c des douze mois de l'année; « ([ui ne connaissait pas un seul chillVe malgré tous v> les soins pris pour les lui montrer ; enfin qui , en » parlant , disait souvent le mot opposé à celui qu'elle 1^ voulait dire 3. »
Tel est le seul témoin de la mort de llousseau;
» Page 60 du récit «le Corancoi.
' A roxcopliou du procts-vcrbal qui, rt'duit à sa juste Taleur, ne vaut {■uère mieux.
5 Confessions , MU.
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témoin qui deux fois a fait le récit de cette mort avec des circonstances qui se détruisent mutuellement , ainsi que vous venez de le voir.
§ ni. .
EXAMEK DE L\ RÉFUTATIOÎT QUE VOUS FAITES DES MOTIFS SUR LESQUELS EST APPUYEE L'oPIMON CONTRAIRE A LA VÔTRE.
Ce titre , déjà trop long , ne désigne cependant pas tout ce qui me reste à dire. Je suis obligé de sousdiviser ce dernier chapitre , beaucoup plus étendu que les deux précédents ; car il n'y a qu'une preuve et qu'un témoin. L'une est suspecte, comme erronée, l'autre en contradiction avec e//e-même. Mais vous me faites , monsieur , beaucoup d'arguments : j'ai donc beaucoup à répondre. Procédons avec ordre. Je commence par vos observations; vous voudrez bien que je vous en fasse à mon tour. Voici la marche que je vous propose de suivre :
lo Nous examinerons vos arguments contre l'emploi supposé des moyens choisis par Rousseau pour s'ôter la vie.
20 De ces arguments , nous passerons à la réfutation des causes qu'on présume l'avoir déterminé.
3o De cette réfutation , aux objections que vous faites contre les témoignages.
Après avoir répondu à ces trois points de notre discussion , il me scia permis de la continuer en signalant à mon tour des conjectures gratuites , des erreurs graves , des contradictions qui résultent de l'incxacti-
tude des renseignements que vous avez recueillis , ou qui vous ont ete donnes. Enfin nous terminerons par jeter ensemble un coup-d'œil sur le caractère et les goûts de Ilousseau , parce que dans un fait historique où les probabilités remplacent la certitude , il faut que la jnasse des probabilités soit complète. Ainsi :
4" Conjectures, erreurs et contradictions.
5° Revue des circonstances de la vie de Rousseau qui ont un rapport direct avec l'objet de cette discussion.
I. Arguments contre l'emploi supposé du moyen clioisi par Rousseau.
M. de Corancez croit que Rousseau s'est lue d'un coup de pistolet ; et madame de Staël, qu'il s'est empoisonne. Ces deux versions pourraient se concilier, car Jean- Jacques , dans l'infusion qu'il fît lui-même , qu'il prit, et qui lui causa de vives souflrances , aurait pu ne pas mettre les doses nécessaires pour produire reflet attendu, la mort. Craignant qu'elle n'arrivât lentement, il aurait pris le moyen le plus prompt de terminer son existence. Je veux seulement, par cette observation , faire remarquer que les deux versions ne sont point contradictoires. Nous y reviendrons dans un autre article. Ocoupons-nous des objections que vous tirez de l'empbii même des moyens supposes, et il'abord tle l'arme à feu.
J'ai ete frappe de vos rc^flexions sur l'inexpi-rience
de Rousseau dans 'le maniement îles armes à (eu ; mais
elles rentrent , qu ant à l'application , dans le domaine
des conjectures. On ne manque pas d'exemples où ,
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pour la première fois , on a fait usage de ces armes contre soi. Les observations que. vous faites sur la difficulté que dut trouver Jean- Jacques à se procurer nn pistolet , sont lumineuses : d'où le tenait-il? par qui la commission fut-elle faite? où se trouva cette arme? on n'a rien à répondre à des observations , que par le fait qui les détruit , ou par une observât ion contraire» pourvu qu'elle soit appuyée sur le même degré de probabilité. Cette arme à feu, qu'cst-elle devenue, me demandez-vous ? Mais il est bien évident , monsieur, que le projet sensé , raisonnable de cacher l'événement, entraînait dans son exécution la disparition du pistolet, du poison, s'il en restait, de toutes les traces enfin d'une mort violente et prématurée , puisqu'il fallait que celle de Rousseau parût naturelle Vous raisomicz toujours comme si monsieur votre père devait publier la vérité dans tout état de cause , tandis que son devoir était de la taire ; et je l'ai prouvé par le langafie que tient madame votre sœur, et par des considérations sans réplique.
Revenons un moment sur l'inexpérience prétendue de Rousseau : sans doute , il n'était pas chasseur, mais enfin il avait manié le fusil. — « La seule précaution w dont j*aurais besoin , dit-il dans une lettre à madame » d'Épinay (août 1766) , ce serait un fusil ou des pis- « tolets ; mais je ne trouve personne qui m'en veuille » prêter. « — On lit dans les Confessions (liv. ix) que madame d'Épinay lui envoya un fusil, et que Doloyre l'étant venu voir, il rit avec lui de son appareil militaire.
Dans une autre lettre à madame fl'Épinay (t. 18,
p. 996 , édition de Dupont ) , il lui fait part des précautions qu'il a prises pour sa sûreté, et termine ainsi : « Enfin , sitôt que tous m'aurez envoyé des armes, je w ne sortirai jamais sans un pistolet en ime , même » autour de la maison. « Tout cela ne prouve pas qu'il en eût à Ermenonville, mais suffit cependant pour ne pas laisser sans remarque ce que vous me dites (p. 7) : « Rousseau n'avait pas d'armes ; l'on croit » même que l'usage lui en était totalement étranger. «
» Le pistolet , dites-vous encore , monsieur, eût w révélé la' cause de sa mort. *> Sans doute, mais M. René de Girardin ne devait pas rèvélerXc pistolet. Le silence entrait dans le sj^stème que toutes les considérations du moment lui faisaient un devoir d'adopter.
Quant à la nécessité de mettre Thérèse dans la confidence , je suis loin de la reconnaître. Vous savez comme moi combien cette femme manquait de clairvoyance et de sagacité. Rousseau put faire une infusion de plantes sans exciter ses soupçons; préparer l'arme à son insu , ne la lui faire voir qu'à l'instiuit même où il en fit usage. Ce ne sont pas là seulement des possibilités; ce sont des probabilités dans l'hypothèse du suicide. Je ne crois ilonc pas qu'elle ait pu l'aider dans une aussi fatale risoluiioti ; mais je pense qu'il était facile de lui eu faire un mystère , et même de l'exécuter sans qu'elle s'en soit doutée le moins du monde.
L'objection tir('e du bruit qu'a dû faire l'arme à feu ne me paraît pas insoluble. Je ne nie point <pie l'explosion n'ait pu être entemUu-. "Nous (htes que le
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concierge logeait au-dessous de l'appartement de Rousseau; que la fenêtre donnait sur une rue du village très-passagère ; enfin qu^il était dix heures du matin. Mais vous ne dites point que le concierge fût alors dans sa chambre, et qu'il y eût du monde dans la rue : à dix heures , au mois de juillet , les villageois sont à leurs travaux rustiques. Les rues les plus passagères de Paris sont quelquefois désertes dans certains moments, au temps des grandes chaleurs; à toute force il en peut être ainsi de la rue très-passagère d'Ermenonville.
Enfin un coup de pistolet, dites-vous, tire à bout portant décompose tous les traits ; d'accord : mais personne ne prétend qu'il fut tiré à bout portant. Il sufiit d'un intervalle entre l'extrémité de l'arme et la tète pour que la balle ne fasse pas les ravages dont vous parlez. Peut-être Thérèse , avertie seulement par le mouvement de Jean-Jacques et par l'aspect du pistolet , détourna-t-elle le coup et l'empêcha d'être à bout portant.' Ce n'est pas moi qui peux vous éclairer là-dessus.
De l'emploi de l'arme à feu , passant à celui du poison, vous prétendez que, devant être très-violent ' (dans la su})position qu'il eût produit la mort en trois heures environ) , il eût fait beaucoup de ravages. « Les traces en eussent été bien visibles à l'ex- » térieur ;. il eût altéré sensiblement les traits de la « figure. « Pour admettre ou contester ce résultat , il
' Je crois au ronfrairc qu'il nel'cl.iit pas assez pour amener pjomplement la mort.
faudrait savoir ce que vous et moi ignorons , c'est-àdire connaître la nature du poison , ce qui même ne suffirait pas pour prononcer sur ses effets , puisque les plus fameux médecins n'ont osé , dans un procès récent, décider cette question. Quand on chercha Condorcet et le cardinal de Loménie pour leur faire subir un jugement dont ils avaient prévenu l'issue en s'cmpoisonnant , on ne les croyait qu'endormis. Ils n'étaient donc pas défigurés.