II. ricfutation des cause s iircsumécs
Madame de Staël désigne une cause déterminante , si son existence était démontrée. C'est l'infidélité de Thérèse. Vous sentez si bien la gravité de cette cause , que d'un trait de plume vous la repoussez , en niant ({ue l'objet de cette vraie ou prétendue infidélité fût encore connu de Thérèse à l'époque de la mort de Rousseau.
Détruire le motif supposé, cène serait pas détruire le fait. J'avoue qu'il en serait ébranlé , et qu'une pareille mort sans motif serait inexplicable. Mais , de bonne fui , monsieur, n'y avait-il qu'un motif ? La trahison de Thérèse ; je ne l'abandomie point , quoitpu' vous tentiez de la justifier. Nous y reviendrous tout-à-l'heure.
M. Le Bègue de PreslCjdans sa relation, dit en propres termes , que la vie était à charge à Rniisse.au ; et , quoiqu'il fut dans ses principes de ne rien faire pour en avancer le terme , sa fin lui pai'aissait désirable '.
De combien de maux imaginaires pour nous , mais
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réels aux yeux de Rousseau , n'etait-il point affecte' ? L'estime de ses semblables, qu?il avait poursuivie, qu'il avait méritée par des ouvrages utiles et beaux, il croyait l'avoir perdue; que dis-J2? il s'imaginait qu'elle était remplacée par le me'pris et la haine. Il commit à la fois une double erreur, soit en attachant un trop grand* prix à l'estime de ses contemporains , soit en croyant que le plus grand nombre la lui refusait. Mais enfin il était tourmenté sans cesse de cette idée cruelle , au point même d'en avoir quelquefois la raison troublée. Ce complot chimérique dont il se croyait l'objet dans ses dernières années , le dépôt d'un ouvrage sur le maître-autel de Notre-Dame.... toutes ces circonstances ne font-elles pas voir que Rousseau avait le dégoût de la vie ? ajoutez la perte de son indépendance , imaginaire , sans doute , comme le reste , mais positive d'après la lettre de Thérèse, et présumable encore sans cette lettre ; car enfin il n'était pas chez lui , et depuis vingt ans s'était promis de n'être jamais chez les autres. Cette dernière circonstance aurait pu suflîre; elle a peut-être en effet sufli pour combler un désespoir que toutes les convenances , dont il avait le sentiment au dernier degré , lui faisaient un devoir de concentrer soigneusement en lui-même. Mais enfin , je pense , moi , qu'il a fallu combler la mesure; et qu'une cause subite, nouvelle, instantanée, en augmentant l'intensité des causes préexistantes , a déterminé Jean-Jacques. Celte cause à laquelle je reviens , après vous avoir fait voir que les autres ne me manqueraient pas, celte cause est l'infidélité de Thérèse.
Vous ne la niez pas , vous n'en reculez que la date. « Les inclinations de Thérèse (dites-vous, p. i3) » n'existaient pas encoie , puisque ce n'est que plu- » sieurs mois après le décès de Rousseau qu'elle a « fait connaissance avec cet homme qui, de palew frenicr, était devenu valet de chambre de M. de « Girardin. «
Beaucoup de personnes ont compris (et j'étais du nombre) que ce palefrenier n'était point encore au service de monsieur votre père ; mais vous ne dites , ni ne laissez entendre ce fait , énoncé pour la première fois depuis quarante -six ans. Je vais raisonner dans les deux suppositions , parce que dans toutes les deux il est impossible d'assurer que Thérèse ne connût point le palefrenier. Il y aurait plus de pxobabi- 'lité', si effectivement à l'époque de la mort de Rousseau , John n'eût point fait partie des domestiques de M. de Girardin. Encore, dans cette hypothèse, faudrait-il convenir que cette condition n'était pas rigoureusement nécessaire; car on dirait : Où donc était cet indivicUi , dont on n'aurait jamais parlé sans Thérèse ? dans le voisinage ? à Paris ? Qui peut assurer qu'il n'était point au nombre des connaissances de mademoiselle Levasseur, et qu'il ne soit point venu la voir à Ermenonville? 11 serait nécessaire de prouver que le palefrenier, en entrant au service postérieurement au décès de Rousseau, arrivait de loin.
Mais il était chez M. de Girar»lin,/»///i</a<' plusieurs mois après l'événement , Thérèse Jît connaissance Ui'cc cet homme qui, de pair/renier, était ilc\'cnu
valet de chambi-e : cette jnanière de vous exprimer fait croire que ce valet de chambre e'tait palefrenier pendant le peu de temps que Rousseau habita Ermenonville.
Madame votre sœur, dans sa re'ponse à madame de . Staël , s'exprime ainsi sur le fait en question : « Rous- « seau ne pouvait être instruit de l'infidélité de sa w femme , puisque ce n'est que plus d'un an après « sa mort qu'elle a eu des torts assez graves pour ne » pouvoir plus rester à Ermenonville. « Ces torts ne sont point spécifies : Thérèse en a eu de bien autrement graves , d'inexcusables envers M. de Girardin qu'elle a payé de la plus noire ingratitude. Si c'est là ce dont veut parler madame de Vassy , le valet de chambre y est étranger. S'il est au contraix-e question de lui , il restera toujours à prouver que cet homme' ne connaissait pas Thérèse du vivant de Rousseau, ce qui ne me paraît guère possible.
Que ce palefrenier fût au service de M. de Girardin dans le mois de juin 1778 (époque du séjour de Jean- Jacques chez monsieur votre père), ou qu'il y soit entré plus tard , on ne peut assurer avec certitude que Thérèse et lui ne se connaissaient pas.
Et puis, monsieur, permettez-moi de vous le rappeler, vous n'étiez âgé que de dix ans et trois mois lorsque ce commerce avait lieu. Thérèse et John avaient trop d'intérêt à se soutraire à tous les regards pour ne pas échapper à des yeux plus exercés que ceux d'un enfant.
Vous ne pouvez donc donner en preuve de l'assertion avancée par vous , qu'un ouï-dire qui n'est ar-
livç mc'jnc à vous que long-temps après l'événement, car vous n'étiez pas cPàge à être mis clans des confidences (le cette espèce ; et vous me réprimandez sur des ouï-dire , donnant ce nom à des raisons cpii en méritent un autre , ainsi que j'espère vous le prouver !
Du fait en lui-même passons aux considérations d'après lesquelles vous voulez le faire rejeter; car, quoiqu'une simple dénégation dût suffire, sur un homme obscur dont l'existence était d'une indifférence absolue, vous ne vous en contentez pas, et vous dites : Le fait est faux , puisque John et Thérèse ne se connaissaient pas : de plus , quand ils se seraient connus, il est invraisemblable. C'est du moins , si je ne me trompe , ce qui résulte de l'observation suivante.
u Comme l'illusion de madame de Staël (p. 12) se » serait dissipée si elle eût voulu commencer par « s'avouer que Rousseau avait alors soixante-six ans , « sa femme plus de soixante , et l'homme de l'état le >> plus bas, pour lequel on lui siqiposait de viles in- 11 clinations , cinquante et tant ! Lorsipi'il faut placer » l'amour et la jalousie dans un pareil cadre , l'on >> voit qu'il ne pi'ut nullement leur convenir. >>
En admettant les viles inclinations de Thérèse (dont vous ne reculez d'ailleurs que la date) , je ne reconnais point de jalousie dans Rousseau , mais un sentiment plus amer, s'il s'est aperçu delà liaison de sa fennne avec le j)alelVenier. Vous faites sentir combien il est absurde de placer l'amour entre ile pareils êtres-, l'amour n'est pas le mot , et votis me dispcnse- 2 16.
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rez de le dire. Du reste ,.vous savez comme moi qu'il y a des goûts singuliei-s; et celui d'un roi puissant, qui n'a jamais aime que les vieilles femmes , n'est pas des moins bizarres. Le goût de Tlierèse était plus naturel » , j'en conviens ; comme vous n'en contestez que la date , admettons pour un moment la version de M. Coindet , de M. Moultou, de madame de Staël, et vous conviendrez avec moi que Rousseau dut être navré de la trahison de celle qui lui était nécessaire ; du seul être qui eût toute sa confiance. Pour un instant encore, admettons le témoignage de Thérèse sur la répugnance de Jean-Jacques à rester à Ermenonville (répugnance qu'elle décrit dans la lettre dont vous vous servez contre moi); ses souvenirs, et les regrets qu'il éprouvait d'avoir quitte' Paris; ses soupçons sur les moyens employés par elle pour le faire sortir de cette ville , ne se seront-ils pas tout-àcoup retraces au moment de la ti'aliison , avec toute l'exagération cPune imagination malade, cfTarouchèe?... ne se serait-il pas alors vu seul à Ermenonville ; seul dans la nature , car Thérèse ne s'y trouvait plus pour lui , qui n'y vivait que par elle et pour elle ' ? îs'aura-t-il pas conclu sur-le-champ que le complot chimeiiquedont il nous attriste tant de fois ,
' Thérèse étant née en J721 , n'avait en juin 1778 que Cty ans. Si le palefrenier en avait plus de cinquante, la disproportion n'était pas aussi cboquante.
2 M. do Gir.irdin lui-même on convient, puisqu'il dit^ : » Thérèse était devenue si nécessaire à Rousseau , qu'il n'aurait u jamais pu en supporter la perle , et n'en pouvait pas soutenir » l'ahscnce. »
dans SCS rt'vcrios, dans ses lettres, s'cxecritait ^ et qu'il elait tombe entre les mains de ses ennemis.