III. Rcfutation des témoignages
J'appelle ainsi l'opinion de Corancez , celle de madame Staël , et les faits d'après lesquels ils ont admis une mort prématurée.
Vous paraissez mettre plutôt en doute la sagacité du premier que sa bonne foi , et les illusions de la seconde que sa sincérité. Cependant, en supposant comme vous le faites , et fort gratuitement , que tous les deux se concertèrent , vous rendez ce double témoignage suspect. Il importe de Vèclaircir et d'en apprécier la valeur.
Il est probable , monsieur, que vous ne connaisses la relation de M. de Corancez « que par des extraits : c'est la seule manière d'expliquer deux errcui's assez graves que vous commettez. l\ousseau remit à un clievalier de Malte qui l'était allé voir à Ermenonville, un papier dans lec^uel il demandait un asile
■ Cet ouvrage est fort rare parce que l'auteur ne le fit Urei* <ju'à cinquante exeniiilaires qu'il ilesliuuit à ses amis. 11 est san» frontispice , dédié à ses enfants, et porte ce litre : dc J. J. Rousseau, par Corancez : on y a joint quelques opuscules du
mcnie auteur. C'est un volunu' in-S" de i8i jiages, dont cent sont exclusivement consacrées à Rousseau. M. deCorancex destinait cet ouvrage à ses enlants et à sa famille, (jui ét.ïit uonil>reuse. Sur l'exemplaire tjue 'y possède est une inscription de sa main. Une très-pelile partie des détails sur Jean-.laeqnes fut insérée dans le Journal de Taris, dont l'auteur était l'un des propriétaires.
dans un hôpital ; ce chevalier de Malte , nommé M. de Flamanville, ayant rencontré Coranccz à l'Opéra , le lendemain ou le soir même de sa visite , lui communiqua ce papier. Vous dites, monsieur, à propos de ce fait : « Où est ce papier? M. de Coranw cez n'avance,pas qu'il l'ait lu , l'on peut douter de » son existence. » Il fait mieux ; après en avoir parlé , il ajoute : w Ce papier doit avoir ici sa place ; c'est )^ le même que celui imprimé dans le Journal de v> Paris, du 20 juillet 1778, 18 jours après la mort » de Rousseau. Ceux de mes lecteurs qui ne l'ont pas » lu , et sûrement ils sont en gi-and nombre , me sau- * l'ont gré de le mettre sous leurs yeux. Je dois faire « remarquer qu'il est daté du mois de février 1777 ; » mais que Rousseau , l'ayant remis au jeune clieva- » lier de Malte , lors de sa visite à Ermenonville , il » se trouve avoir réellement deux dates ; celle de fé- » vrier 1777 , et celle de juin 1778, époque <le cette » visite. » Après ce préambule , Corancez rapporte le billet qui occupe les pages 56 et 57 de son récit '. On ne peut donc douter de l'existence de ce papier, que les derniers éditeurs des œuvres de Jean- Jacques ont compris dans leur recueil.
(S Tous les raisonnements de M. de Corancez , ajou- » tez-vous ensuite , sont donc appuyés sur un propos « répété par un maître de poste, sur un prétendu » papier remis à l'Opéra par Rousseau à un chcva- >> lier de Malte, pour l'inviter à lui trouver un asile « dans un hospice -, c'est avec de semblables conjec-
' ?«ous le reproduisons dans les pièces justificatives.
Dli J. J. ROUSSEAU. <85
« turcs que voim entreprenez de détruire des faits fl incontostables ? «
Je reponds : i» Je n'ai point la prétention de détruire des faits incontestables ; je ne discute que ceux qui ne nie paraissent pas Inen prouves » : 2f' Ce que vous traitez de projws n'en est pas, un , c'est l'expression de la suqirisc et du chagrin , et l'expression invoîoiitairement proferc'e par un homme de bonne foi f?cnélré de ce qu'il éprouve : un propos suppose de l'intention , du calcul, l'envie d'exciter la curiosité' , et rien de tout cela ne se nionti-e dans l'exclamation de M. Payent. 3» Le prétendu papier est retrouve*. 40 Ce papier fut remis au chevalier de Malte, non à l'Opéra, où Rousseau n'allait plus depuis longtemps 3 , mais à Ermenonville. Ce n'est donc point
• Il n'y a même qu'un failinconlestaljlc : c'est l'oxislencc d'un l)rocès-vcrl)al qui aUcslo la présence d'une quantité considéra - Jj|e de sérosité dans le cerveau, c\. propose d'attribuer sans invraisemblance à celle cause la mort de Rousseau , sans oser le décider ailinnalivenienl. Voilà tout ee (ju'il y a d'incontestable. C'est un procès-verl>al , non ce qu'il atteste.
=• Celte exclamation a même quelcpie cliose de touchant, et fait naître une réllexion qui m'.i rrai>i>é, j>;irce qu'elle conlii-nt tous les reproches qu'on send)le avoir je droit de faire .'» Rousseau, et qu'on m'a rappelés pour m'empèchcr de répondre. » Qui l'aurait cru, s'écria M. Payen , que M. Rousseau se fût ainsi déu-uit lui-même! »
3 C'est à-dire depuis (ju'on avait suspendu les représentations d'Orphée. Quelqu'un lui ayant demandé pourquoi il ne le Miyait plus à l'Opéra, il répond l en elianlant :
J'ai perdu mou Euridice.
2 ' iG...
i 86 HISTOIRE
une conjecture : c'est un fait, et je n'arguë" nullement de ce fait pour arriver au suicide de Rousseau. Le sacrifice qu'il fiiisait en demandant son admission dans un hospice , prouve au contraire l'amour de la vie ; il a donc fallu , pour le detei-miner à se l'otcr , une circonstance inattendue qui l'a réduit au desespoir ; et cette circonstance, je la vois dans l abandon de The'rèse , de cette Thérèse que monsieur votre père fut ohligè de chasser de chez lui , quelque temps après la mort de Rousseau ; de cette The'rèse qui le calomnia pour prix de l'hospitalité qu'elle en avait reçue , et des peines qu'il s'était données relativement à la vente des manuscrits de Jean-Jacques dont elle toucha le produit; de cette Thérèse enfin que vous justifiez en avançant un fait tout-à-fait nouveau.
On ne peut donc mettre en doute la sincérité de M. de Corancez ; il termine les détails qu'il donne par ces réflexions : w Actuellement , si vous me demandez : « Enfin Rousseau s'est-il défait volontairement ? je « vous répondrai : Je n'en sais rien, mais je le crois. « Je vous ai donné tous les faits , je vous ai détaillé « toutes les circonstances ; je n'ai point voulu aller >i au-delà , formez vous-mêmes vos opinions. « Après .ivoir rapporté les circonstances dont il parle, il avait dit : Que se trouvant dans d'autres circonstances que M. de Girardin , il aurait à se reptyjcher , connaissant la 7>éritè , de ne pas la faire sortir tout entière.
"Nous partez de là , monsieur , pour le mettre en conlradiction avec lui-même; et vous dites: i< Après « avoir affirmé qu'il connaissait la vérité , l'on est >' fint sui-pris de l'entendre dire qu'il répondrait à
DE J. J. ROUSSEAL'. iS7
« ceux qui lui demanderaient si Rousseau s'est dé- « fait volontairement : Je n'en sais rien, mais je le « Cï'ois. S'il n'en savait rien , pourquoi rafïirmc-t-il ? « s'il n'en savait rien , pourquoi avancct-il que la « ve'ritc lui est connue ? «
"S'ous oubliez, monsieur, que M. de Corancez , quand il a dit qu'il connaissait la vérilè , ne parle pas du fait principal , mais de tous les faits accessoires dont il fut témoin , et des particularités relatives à la mort de Rousseau. Ainsi , il atteste l'exclamation douloureuse de Payen , l'cfFet qu'elle produisit sur M. de Girardin , l'ofire que lui lit M. votre père de voir le corps , l'annonce d'un trou fait à la tête , l'entretien qu'il eut avec madame de Girardin , et les détails qu'elle lui donna , ceux qu'il recueillit de Thérèse -, voilà ce qu'il appelle la vérité. Quant au genre de mort, il n'aflirme rien , parce qu'il ne sait rien ; mais il croit au suicide , parce qu'il trouve assez de motifs pour y croire : on peut être persuadé sans être convaincu '. Il n'affirme nullement que Rousseau se soit détruit , il dit au contraire qu'il n'e/i sait rien ; savoir un fait , c'est en connaître toutes les circonstances.
' C'i'st pour cola «juc rél.»l>lisscmcnt <Iii jury «"st un bionlait. De faux témuins peuvent atlcster une acrusiilion calomnieuse. Toutes les preuves juridiques sont acipiises. Tel délit est commis , tel homme est accusé. La conviction naît : elle a^it sur l'<'sprit; mais l'innocence a son langage , son accent irrésistilde. KUc se fait entendre, elle se fait sentir, et le jiu-y i)crsuadô l'emporte sur le jury conmincu. De ce contlit naîtrait au moins le doute, qui sauve l'innocence.
Je regrette comme vous, monsieur , que M. de Corancez ait refuse de voir le corps de Rousseau. Cependant , remarquez qu'en acceptant l'ofTre de monsieur votre père , c'était paraître douter de sa véracité, c'était vouloir vérifier ce qu'il venait de lui dire , conséquemment cpmmettre une impolitesse choquante. Permettez moi de vous faire observer qu'il est fort aisé de prétendre aujourd'hui que M. de Corancez devait adresser telle ou telle question; pouvait-il en faire qui contrariassent M. de Girardin , qu'il ne connaissait pas, et devant lequel il paraissait pour la première fois ? Il ne se doutiùt nullement que des discussions s'élèveiaient lui jour sur le genre de mort de Rousseau , persuadé qu'il avait avancé le terme de sa vie ; considérant que M. de Girardin était forcé de n'en pas convenir , de couvi'ir le suicide d'un voile épais ; approuvant les mesui'es qu'il prenait pour arriver à ce but , il senhiit que lui , jeune alors , t-trangcr , inconnu de monsieur votre père, n'avait aucun droit pour être mis dans la confidence.
Vous supposez (p. lo ) que le Genevois dont parle madame de Staël était M. ileCorancez. M. de Corancez était de Chartres ; ilavaitt'-pouséla fille de M. Roniilly de Genève; c'est de M. Coindet que parle madame de Staël sans le nommer; elle le désigne snfllsamment en disant que ce Genevois avait été sccrélaire de M. Necker.
Cette explication sufTît pour faire cesser la surprise que vous exprimez sur ce que M. de Corancez n'a pointfait imprimer la lettre de madame de Staël (p. II). ÎS'on-seulement il n'a point reçu de lettre de
DE 0. J. ROUSSFAV. ■189
cette fcjunic célèbre , mais il ne l'a jamais connue. Elle publia ses lettres sur Rousseau en 1 788. M . de Coranccz fit ijnprimcr sa relation ( sans la publier ) en l'an VI ( 1798 ) ; des fragments en furent insères dans le Journal de Paris ; et , par parenlhèsc, il est étonnant que M. votre père , qui vivait alors , et que vous n*avcz perdu que dix ans après , n'y ait pas répondu. Les suppositions que vous faites sur les confe'renccs entre madame de Staël ctCorancez sont donc dénuées de fondement. Tous deux ont écrit sur le gem^c de mort de Rousseau, mais à dix ans d'intervalle, sai>s parler l'un de l'autre , et chacun en croyant à l'emploi d^m mo)^en diffèrent : ce qui suflit pour prouver qu'ils n'écrivaient pas de concert.