‹ Histoire de J. Mc N. Whistler et de son œuvreChapitre 11 sur 30 · Dessin pour le portrait de ROSA CORDER · texte numérisé non relu

Dessin pour le portrait de ROSA CORDER

Chevalier et une Sibylle; des âgiires allégoriques : la Foi, l'Espérance, la Tempérance. Ces ouvrages appu^-és sur la légende et la m^-thologie, portés comme exécution au plus haut degré de fini, reproduisant des formes et des contours empruntés au xv^ siècle italien, présentaient im contraste absolu avec ceux que Whistler montrait à côté.

Le public dans son ensemble, quoi qu'il pensât de l'art de Bume Jones, condamnait celui de Whistler, mais le monde spécial qui admirait avant tout Bume Jones le condamnait d'une manière plus particulière, car l'opposition entre les deux artistes était tellement grande, que le dénigrement de l'un faisait comme partie de la manière d'admirer l'autre. L'homme qui écrivait sur les arts, alors le plus (. 'lèbre de l'Angleterre, Ruskin, allait en fournir la preuve. Je dis de Ruskin l'homme qui écrivait sur les arts, pour ne point lui appliquer la désignation de critique. Si le propre de l'esprit critique est de posséder cette souplesse et cette impartialité, qui mènent à comprendre les formes les plus diverses, en les envisageant chacune dans sa valeur relative, jamais homme n'a moins mérité que lui le nom de critique. Ses jugements sont extrêmes, allant de la louange hyperbolique au dénigrement injurieux; dans la peinture, le mérite intrinsèque des œuvres lui échappe le plus souvent, ses préférences et ses antipathies 'sont dictées par des raisons accessoires, prises hors du sujet. Mais c'était im grand écrivain, un maître de la langue, et ses livres, remarquables au point de vue littéraire, lui avaient valu ime énorme réputation et donné, dans les questions d'art, ime influence sans rivale sur le public anglais. Il avait pris part aux luttes des PréraphaéUtes, à leur éclosion, il avait été particulièrement l'ami et l'ad-

mirateur de Rossetti, qu'il avait défendu de toutes les manières. Il voyait toujours dans les Préraphaélites de grands peintres et ses préférences de littérateur lui masquant leur manquement sur le vrai terrain de la peinture, son admiration s'était étendue de Rossetti à Burne Jones.

Il faisait paraître périodiquement, sous le titre de Fors Clavigera, des lettres aux ouvriers de la Grande-Bretagne. Dans sa soixante-neuvième lettre, du 2 juillet 1877, il parlait de l'exposition de la Grosvener Galler3\ Voici le jugement qu'en premier il émettait sur Burne Jones : « Son travail est simplement le seul travail d'art à pré- « sent produit en Angleterre, qui sera reçu dans l'avenir « comme classique dans son genre — le meilleur qui a « été ou pourrait être. — Les produits d'ime imagination « la plus élevée chez Burne Jones, sous les conditions de « science et de beauté sociales qui nécessairement les « aident, les limitent et les colorent, sont au xix^ siècle « uniques en art, sans rivaux dans leur genre; et je sais « que ces choses seront immortelles, comme les meilleures « que le milieu du xix^ siècle, en Angleterre, puisse pro- « duirc. »

A cette extraordinaire apothéose succédait une condamnation tout aussi extraordinaire de Whistler : « Dans l'in- « térêt de M. Whistler, non moins que pour la protection « de l'acheteur, Sir Coutts Lindsay n'aurait pas dû admettre « dans la galerie des ouvrages où la suffisance mal édu- « quée de l'artiste approche de si près l'imposture volon- « taire. J'ai eu beaucoup de preuves jusqu'à ce jour de (( l'impudence des cockneys, mais je ne m'attendais pas « à entendre un faquin {coxcomb), demander deux cents

« guinées pour jeter un pot de peinture à la face du public. » Ce pot de peinture jeté à la face du public, se rapportait au nocturne en noir et or exposé par Whistler. La coutume, dans les expositions anglaises, est de tenir un registre où sont marqués les prix des tableaux à vendre, et le nocturne en noir et or y était porté pour deux cents guinées. Ce nocturne, parmi les autres, prêtait aux attaques et constituait évidemment un point \'ulnérable. Il représentait au milieu d'une nuit tout à fait noire, les éclats d'vm feu d'artifice dans le jardin de Cremome. Or, vouloir peindre la nuit noire est une entreprise hasardeuse, et il n'est pas étonnant qu'alors que les spectateurs se déclaraient encore à même de voir quelque chose dans les nocturnes en bleu et argent, des vues de la Tamise par le clair de lime, ils se reconnussent incapables de rien découvrir dans le nocturne en noir et or. Ruskin avait donc bien attaqué Whistler par le point faible. ]Mais les autres tableaux étaient là, et qu'il ait cru pouvoir appliquer l'épithète de coxcomb à un artiste ayant peint, entre autres, une œuvre comme le portrait de Carlyle, suffit à montrer ce que valaient ses jugements et ses condamnations.

Lorsque la première exposition de la Grosvenor Galler}se ferma, Whistler en avait donc obtenu de se faire connaître du grand public, sous sa forme la plus caractéristique. Le bruit fait autour de ses œuvres avait été considérable, la presse tout entière s'en était occupée, mais le résultat était après tout désastreux. Le public emportait de ses nocturnes l'idée d'une excentricité voulue, d'une mystification; les critiques n'avaient été qu'un dénigrement et sur le tout dominait le jugement insultant de Ruskin.

Whistler n'était point homme à se laisser décourager. Lorsque la seconde exposition de la Grosvenor Gallery s'ouvrit en 1878, on pouvait l'y voir sans changement. Il montrait de nouveau sept tableaux, dans le nombre deux figures de femmes dénommées Arrangements en bleu et vert et en blanc et noir et trois nocturnes des vues de la Tamise, l'un en bleu et argent, les deux autres en bleu et or et en gris et or. Ces œuvres, analogues à celles de l'année précédente, ne pouvaient que confirmer le public et les critiques dans leur condamnation, aussi demeurait-il après sa seconde exposition dans la situation défavorable où la première l'avait placé.

Cependant, il se sentait atteint par les attaques dirigées contre lui, autrement que dans son amour-propre d'artiste, il souffrait dans ses intérêts, il devait reconnaître qu'il ne pouvait plus vendre de tableaux. Les acheteurs riches, sur lesquels il avait auparavant compté, s'écartaient maintenant de lui. Il pouvait attribuer ce dommage subi au fait que ses œuvres n'avaient pas seulement été censurées au point de vue artistique, mais encore avaient été spécialement attaquées, comme ne valant pas le prix auquel elles étaient portées. C'est Ruskin qui s'était livré à mie dénonciation de cet ordre. En effet, dans sa violence» il ne s'était pas circonscrit au jugement artistique, dépassant les limites entre lesquelles critiques et artistes ont naturellement le droit de combattre, il avait insulté l'homme même traité de cockncy et de coxcomh et, entré sur le terrain commercial, qui n'a rien à voir avec le mérite artistique, il avait violemment déclaré que les œuvres produites ne valaient pas le prix demandé. Ruskin, par sa conduite, avait dégagé Wh.istler de la retenue qu'un artiste

eût pu être porté à observer envers un écrivain, violent dans ses attaques, mais demeuré sur son terrain. Il s'était placé vis-à-vis de Whistler dans la position du premier homme venu, ayant insulté im autre homme et cherché à lui faire subir un dommage pécuniaire, qu'en effet il subissait.

Or, d'après la loi anglaise, est qualifié de « libel » le fait d'attaquer quelqu'un publiquement par écrit, sans preuves ou raisons suffisantes, de manière à lui porter préjudice. Et le « libel » rend amenable devant les tribunaux et rend passible, envers la partie lésée, de dommages et intérêts qui, sur l'appréciation du jury, peuvent devenir fort élevés. Whistler jugea que tous les caractères du « libel » étaient réunis dans l'article de Fors Clavigera et la question se posa pour lui d'entamer des poursuites. Il hésita im certain tfemps, mais enfin le désir d'obtenir réparation, joint à son esprit de combativité, l'emporta et Ruskin fut actionné pour « libel ».

ly^rocès tint les audiences des 25 et 26 novembre 1878 à la cour de l'Échiquier, à Londres, devant le juge Huddleston et un jury spécial. Il s'agissait de décider si l'attaque de Ruskin était justifiée ou non. Par conséquent, il fallait savoir si le nocturne en noir et or n'était, comme le prétendait Ruskin, qu'un pot de peinture jeté à la face du public ou si, au contraire, comme le disait Whistler, c'était une œuvre d'art, d'un mérite suffisant pour permettre la demande de deux cents guinées. Or, cette question devait être tranchée par les jurés et on voit ainsi qu'elle se présentait en quelque sorte avec mi caractère désespéré. Douze bourgeois ou boutiquiers, sans notions artistiques, réunis à l' improviste étaient appelés à devenir

juges d'une question où le Londres relativement connaisseur avait, à la Grosvenor Gallery, prouvé son incompétence.

Whistler déposa au début de la première audience L'avocat de la partie adverse qui, selon la pratique anglaise, l'interrogeait, ayant voulu, faire rire à ses dépens, il le rabroua et, par ses ripostes, mit les rieurs de son côté. Comme l'avocat lui demandait s'il ne trouvait pas que le prix de deux cents guinées fût trop élevé, pour le nocturne en noir et or qu'il convenait avoir peint en deux jours, il répondit que ce n'était pas le travail des deux journées qu'il prétendait faire payer, mais la science appliquée à l'exécution de l'œuvre, acquise par le labeur de toute sa vie.

Puis vint, comme part importante du procès, la déposition des témoins qu'en manière d'experts chacune des parties produisait et qui devaient éclairer les jurés sur le vrai caractère du nocturne. Les principaux témoins de Whistler furent William Rossetti, le frère du peintre et Albert Moore. William Rossetti, parlant d'abord d'un des nocturnes en bleu et argent exposés à la Grosvenor Gallery, déclara qu'il y découvrait la très artistique représentation d'un pâle clair de lune. Le nocturne en noir et or attaqué n'était point, il est vrai, aussi beau mais c'était cependant une œuvre d'art et deux cents guinées étaient un prix justifié. Albert Moore, peintre délicat, ressentait pour Whistler une grande admiration. Sa déposition fut donc une louange complète. Les nocturnes avaient, à ses yeux, une tendance élevée, le prix de deux cents guinées, pour le nocturne en noir et or, n'était point exagéré.

Ruskin, malade, ne comparaissait pas, et de son côté

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