‹ Histoire de J. Mc N. Whistler et de son œuvreChapitre 12 sur 30 · PORTRAIT DE MA MÈRE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE MA MÈRE

vinrent déposer, comme témoins, Tom Taylor, le critique d'art du Times et Frith, un peintre membre de la Royal Academy. Tom Taylor, en parfait journaliste, se tenait à ces lieux communs qui pussent satisfaire le public : le nocturne en noir et or n'était donc point, selon lui, une réelle œuvre d'art, tous les ouvrages de M. Whistler demeuraient à l'état d'esquisses, non finis. Frith peignait des tableaux tels que la Journée du Derhy, où étaient montrés de nombreux personnages rendus minutieusement. Comme artiste, il se tenait au pôle opposé de celui où se trouvait Whistler. Il était donc tout naturel qu'il vînt dire que le nocturne en noir et or ne lui paraissait pas être une véritable œuvre d'art. Il ne valait pas deux cents guinées.

Cependant le témoin sensationnel que produisait Ruskin était Bume Jones; après la louange qu'il avait faite de lui, il était d'ailleurs naturel qu'il lui demandât son appui, Bume Jones, sans être le grand peintre que prétendaient ses amis, était un artiste d'aspirations élevées et un homme d'une parfaite honorabilité. Le souci de la vérité l'amena à reconnaître plus de mérite à Whistler qu'on n'eût été porté à l'attendre d'un homme nourrissant les idées qu'on lui connaissait. Au sujet des nocturnes en bleu et argeut, des clairs de lune, il disait d'abord : (( Le nocturne en bleu et argent représentant la Tamise, à Battersea, est une œuvre d'art, mais très incomplète. C'est une simple esquisse. M. Whistler avait éludé les difficultés de la peinture en ne poussant pas ses tableaux assez loin. Il possédait un sentiment sans rival de la couleur. Le nocturne était donc plein de maîtrise au point de vue de la couleur, mais il manquait de forme, chose aussi essentielle que la couleur. Le second nocturne en bleu et or, le pont de Battersea,

même meilleur que le précédent comme couleur, était encore plus dépourvu de forme. Le nocturne en noir et or n'égalait pas les précédents, ce n'était pas une réelle œuvre d'art. Ce n'était qu'un des nombreux exemples de l'insuccès à peindre la nuit. Il ne valait pas deux cents guinées (i). »

L'Attomey général qui défendait Ruskin, au cours de sa plaidoirie, résumait ainsi son opinion sur l'art de Whistler : « Il ne se rappelait pas que jamais autant d'amusement eût été procuré au public anglais que par les tableaux de M. Whistler. » WTiistler devait, plus tard, reprendre et citer souvent cette phrase, comme preuve du manque de jugement artistique de celui qui l'avait prononcée et des gens autour de lui, dont il reflétait l'opinion.

En somme l'ensemble des témoignages dut paraître aux jurés contraire au dire de Whistler, que le nocturne en noir et or était une œuvre d'art valant deux cents guinées. Le nocturne avait d'ailleurs été montré à l'audience et s'il avait antérieurement produit un si mauvais effet sur Ruskin et tant d'autres habitués à voir des tableaux, il avait dû maintenant rester incompris des jurés et leur sembler tme simple tache noire, sans valeur. Cependant, le verdict fut en faveur de Whistler. L'attaque de Ruskin était donc reconnue comme ayant le caractère du « libel », mais Whistler avait réclamé mille livres sterling de dommages et intérêts et le jury ne lui accordait qu'iin farthing, la plus petite pièce de monnaie anglaise, ime fraction de penny. C'est-à-dire que le jury condamnait moralement Ruskin pour la violence injurieuse de son attaque, mais

(i) The Times, 27 novembre 1878.

reconnaissait que son opinion sur la valeur artistique et vénale du nocturne était juste au fond. Les œuvres de Whistler étaient, aux yeux du jury, de telle nature que la dépréciation qu'on pouvait leur faire subir, au point de vue commercial, ne tirait pas à conséquence et ne devait être évaluée qu'à ime somme infime. Le juge, dans le même esprit, donnant jugement en faveur de Whistler, refusait de le décharger de ses frais. Les parties se partageraient donc les frais.

Le cas de Whistler contre Ruskin était devenu une cause célèbre. Le grand nom de Ruskin dans les lettres, l'imprévu qui amenait un peintre et un écrivain à porter leur débat devant im jury avaient tout de suite attiré l'attention. Le compte rendu du procès avait paru dans tous les journaux, accompagné de commentaires, et l'on peut dire que le public entier avait connu les débats, Whistler retirait donc de l'affaire, pour lui et ses œuvres, une grande notoriété, mais non point favorable. En effet, depuis qu'il s'était mis à produire, sans faire de concessions et qu'ainsi il était entré en guerre avec le public et la critique, chaque éclat qui contribuait à répandre son nom et à faire mieux connaître ses œuvres, loin de tourner en sa faveur tournait contre lui.

Poursuivant la guerre, il allait maintenant recourir à la plume. Il publiait, comme conclusion à son procès, un pamphlet, l'Art et les Critiques d'art, où il niait aux écrivains et aux critiques le droit qu'ils s'arrogeaient de régenter le monde des arts, en portant des jugements et en émettant des condamnations sur des choses où ils n'avaient aucune connaissance de la technique et du métier. Le pamphlet plein de verve, où Ruskin, Tom Taylor et autres

écrivains se trouvaient fort proprement accommodés avait du succès, et, par une sorte de compensation, au moment où on méconnaissait les mérites du peintre, on se plaisait à reconnaître l'esprit de l'écrivain. Mais, le résultat de tout le bruit fait sur son nom était que le public, comme saisi de son cas, venait à porter sur lui un de ces jugements qui finissent par descendre jusqu'aux dernières couches et restent ensuite irrévocables. Or, Burne Jones, dans sa déposition au procès, avait dit le mot résumant l'opinion générale. « C'était un artiste qui n'avait pas tenu les promesses de son début. » On s'accordait donc à reconnaître qu'il avait autrefois montré du talent, mais son talent s'était, disait-on, dissipé et perdu. Lorsque cette opinion fut, à la suite du procès Ruskin, généralement adoptée, il se vit dans mie terrible situation. Il ne se trouva plus personne pour lui acheter des tableaux et bientôt il fut aux prises avec les difficultés pécuniaires. Les frais de son procès à payer étaient devenus pour lui ime première cause d'embarras.

Il avait à cette époque quitté la maison habitée des aimées à Cheyne Walk, Chelsea. Il était venu en occuper, non loin de là, une nouvelle dans Tite street, construite par l'architecte Godwin, un de ses amis, et qui s'était appelée The White house, la Maison blanche. Il l'avait décorée à l'intérieur d'une façon simple, mais originale, en recouvrant les murs et les lambris d'une de ces combinaisons de coloris, cette fois-ci jaune et bleue, qu'il aimait. Le luxe de l'ameublement consistait dans la collection qu'il avait réunie de porcelaine bleue et blanche chinoise, disposée avec fantaisie sur des étagères. Cette porcelaine le délectait. Il y trouvait une de ces gammes de tons sobres

— LE VIEUX PONT DE BATTERSEA. (J^oclurne.)

et transparents vers lesquels il se sentait spontanément porté. En ce moment même, en 1878, il avait illustré le catalogue de la collection de porcelaine de Sir H. Thompson de reproductions de vases, de coupes, d'assiettes d'une fidélité et d'une précision comparables à celles des maîtres hollandais (i).

Il avait pris l'habitude de recevoir le dimanche ses amis et les amateurs de peinture désireux de connaître ses œuvres. Ce genre de réception était une pratique, alors adoptée à Londres par les peintres en renom, surtout smvie pendant les semaines qui précédaient l'envoi de leurs tableaux aux expositions annuelles. Whistler s'était en plus mis à inviter à déjeuner ce jour-là des gens d'esprit et des gens du monde. La chère était assez maigre, mais la conversation se poursuivait brillante. Ce genre de vie n'avait rien eu d'excessif, au moment où il l'avait commencé. Il vendait alors assez facilement sa peinture dans un monde restreint mais riche, qui trouvait ses productions originales et leur reconnaissait du mérite et tout paraissait lui indiquer que, dans l'avenir, ses ressources ne feraient que croître.

Cependant, la prospérité dont il avait joui cessa, à partir du moment où il eut engagé la lutte avec le public et la critique en voulant imposer sa nomenclature musicale et faire accepter ses nocturnes. Lorsque l'opinion fut soulevée contre lui, les œuvres qui, aux yeux de certaines gens, avaient pu avoir du mérite et de la valeur n'en eurent plus du tout et les acheteurs le délaissèrent. Dès

{i) A catalogue of blue and white Nankin porcelain, forming the collection of Sir H. Thompson, by M. Marks. London. EUis and Elvey. 1878.

lors, son établissement devenait ruineux. Il lutta un certain temps, pour se maintenir, avec l'esprit de combativité qui lui était propre, Le courage et la détermination n'y pouvaient rien. Il était comme un nageur qui, en cherchant à remonter un courant irrésistible, loin d'avancer est emporté à la dérive.

Bref, pour mettre fin à une situation devenue intenable, il dut abandonner, en 1879, sa maison de la White house. Tout ce qu'elle contenait fut vendu au profit de ses créanciers. Sa collection de porcelaines chinoises, les plaques de ses eaux-fortes, ses études de peintre étaient perdues et il ne lui restait, comme fortune, que son talent.

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