Portrait de Lady ARCHIBALD CAMPBELL
lorsque ayant manqué d'être réélu président, il donna sa démission de membre de la société, Keene fut un de ceux qui se retirèrent avec lui.
On voit ainsi que Whistler avec son originalité, de même que les quelques artistes qui, comme lui, sortaient de la règle, étaient mis et tenus en Angleterre à im rang inférieur. L'esprit dominant leur était contraire, la faveur publique s'écartait d'eux. Whistler, comme le plus puissant des originaux, avait, malgré tout, conquis parmi les jeimes artistes de l'influence. Des connaisseurs, des écrivains nouveaux venus, des gens divers savaient apprécier son art, mais, tous ensemble, ils ne formaient jamais qu'im groupe replié sur lui-même et étouffé par le peuple entier, qu'il semblait impossible de changer. Il faut donc se retourner maintenant vers la France et voir comment il y obtenait une approbation dont l'effet, par contre-coup, allait se faire sentir partout ailleurs.
Whistler, arrivé jeime à Paris, avait partagé la vie des artistes français. Il régnait, à l'époque où il se trouvait à Paris, un esprit de changement parmi les peintres; vme esthétique nouvelle se formait. C'est de là que devait venir chez lui, comme chez les peintres créateurs français de sa génération, l'aversion pour la « peinture d'histoire », où l'artiste se consacre à rendre des personnages et des scènes, qui ne se sont point directement offerts à ses yeux ou à son imagination, mais ont pris d'abord forme dans la littérature. Répudiant toute attache littéraire, Whistler s'était, dès son apprentissage, mis à rendre la vie. Courbet l'avait ensuite confirmé dans cette voie. Courbet avait été le premier des aînés à l'apprécier et à le louer. Il lui en avait été très reconnaissant. Entre eux, existait la dis-
tance qui sépare un homme arrivé à la grande renommée du jeune homme qui débute. Whistler, dans ses rapports avec Courbet, commencés en 1859 ^"t ^^i oiit duré longtemps, avait donc montré de la déférence et accepté la prééminence du maître, ce qu'il ne lui est arrivé de faire en aucun autre cas. Courbet a pu ainsi lui servir de modèle, en divers points, et exercer sur lui une véritable action. La maxime qu'il préconisait, « qu'un peintre ne doit rendre « que ce que ses yeux peuvent voir», a été partictdièrement suivie par Whistler qui, quelles qu'aient été ses inventions de coloris et ses imaginations de nomenclature, n'a jamais représenté que des motifs pris dans la nature autour de lui. Whistler était, en réalité, un Américain francisé. Le Times, après l'avoir longtemps méconnu, a cependant, dans l'article nécrologique qu'il lui a consacré, su très bien le définir lorsqu'il en a dit : « James Abbott Mac Neill « Whistler était Américain de naissance et Français par « son éducation artistique et ses sympathies ; et Français- « Américain il est resté jusqu'à la fin, malgré sa longue « résidence à Londres (i). »
Whistler, pendant ses années d'étude à Paris, avait donc reçu la profonde empreinte du milieu français et s'y était à ce point adapté, qu'il avait d'abord été considéré par ses camarades comme en faisant partie, sans que son origine étrangère fût aucunement remarquée. Fantin- Latour a bien montré cette naturalisation dans le monde artistique français, lorsque, groupant dans son Hommage à Delacroix exposé au Salon, en 1864, les hommes qui représentaient à Paris l'originalité et l'avenir, il mettait
(i) Thb Times, 18 juillet 1903.
Whistler avec Manet, Baudelaire, Bracquemont, Fantin et Duranty.
Quand Whistler vint s'établir à Londres, il y arrivait donc tout formé, à un âge où l'on ne change plus au fond, avec une manière d'être très spéciale. Aussi apparut-il que son esthétique différait de celle des artistes anglais. Il n'avait d'ailleurs pas plus d'affinités avec les Anglais, comme homme que comme artiste. Il était très brim, plutôt petit, mince, d'une grande mobilité de visage, impulsif, capricieux; il faisait des gestes, il parlait haut, toutes choses opposées au flegme britannique. Sa langue était bien du pays, mais alors, dès qu'il ouvrait la bouche, son accent le mettait encore à part et révélait l'Américain. Ressemblant si peu aux Anglais, il ne pouvait, sans secours étranger, arriver à se faire reconnaître par eux pour ce qu'il valait, et il ne pouvait non plus, avec son genre artiste à la française, se laver du reproche d'excentricité et atteindre à cet air grave que tout homme doit laisser voir en Angleterre, pour tenir rang, en quoi que ce soit.
Whistler était ainsi à l'état de dissident en Angleterre. Ce n'est que quand sa personne et ses tableaux revenaient en France que, placés dans le milieu où étaient leurs affinités, ils pouvaient trouver leur exacte mesure. C'est donc de la France que devait lui venir d'abord la juste appréciation de son talent. Il avait, avec la Fille blanche, au Salon des refusés, en 1863, produit une grande impression et laissé des souvenirs durables. Il envoyait aux Salons de 1865 et de 1867 des œuvres qui confirmaient l'opinion favorable, créée par la Fille blanche. En 1865, c'était la Princesse du pays de la porcelaine, dont Burger Thoré a dit : « Comme « fantaisie de coloris, cette princesse est affolante. » En
1867, c'était Au piano qui, refusé en 1859, n'avait pu alors être remarqué que par un groupe d'artistes, dans l'atelier de Bonvin, mais qui, maintenant reçu, recueillait l'approbation d'ime élite beaucoup plus étendue.
Whistler, à partir de 1867 jusqu'en 1882, restait quinze ans sans envoyer au Salon, à Paris. Pendant ce laps de temps, les procédés de la peinture avaient subi de grands changements. L'effort vers la manifestation de formes nouvelles, libérées de la tradition classique, avait abouti. Une transformation radicale s'était en même temps accomplie dans le régime des Salons et des récompenses à y décerner. Iv'Êtat se dessaisissait, en 1881, de ses droits traditionnels sur les Salons, pour les remettre aux artistes euxmêmes, constituant ime société légalement reconnue. Le premier soin des artistes maîtres d'eux-mêmes, fut de changer le mode de formation des jurys. Jusqu'à ce jour, les jurys avaient été composés de membres en partie nommés par l'administration des Beaux-Arts et en partie élus par les artistes, mais par les seuls récompensés, médaillés ou hors concours. Tous les membres du jury, d'après le nouveau règlement inauguré par la Société des Artistes français se constituant, durent être élus par le suffrage de tous les exposants sans distinction. Le premier jury ainsi formé se trouva, en majorité, composé d'hommes imbus de l'esprit nouveau qui, pour marquer leur rupture d'avec les anciens errements, comprirent, au Salon de 1881, Manet parmi les récompensés, en lui décernant ime médaille.
Whistler, de retour au Salon en 1882, trouvait donc devenus les maîtres ses anciens camarades du temps de son séjour à Paris, les refusés avec lui des années 1859 et 1863,
les hommes qui avaient fait entrer la peinture dans les voies nouvelles. Or, cette peinture des voies nouvelles était la peinture existant par elle-même et pour elle-même, s 'attachant à rendre directement la vie et la nature, ayant rejeté les persoimages de la mythologie, de l'histoire et de la légende, et trouvant la beauté dans les qualités de lignes et de palette. Cette peinture-là était celle même de Whistler, dont il avait pris la notion à Paris, qu'il préconisait sans succès en Angleterre où, contrairement à ce qui se passait en France, l'art appuyé sur la littérature se maintenait dominateur. Whistler revenait donc au Salon, en 1882, pour s'y trouver dans un milieu favorable. Ses tableaux devaient être bien accueillis maintenant, comme montrant la recherche de ces qualités avant tout picturales, que les autres recherchaient aussi.
Il apparaissait au Salon de 1882, avec le portrait en noir et blanc de M°^e Meux (i). L'œuvre, si originale, fut fort remarquée d'une élite, mais, précisément, son aspect imprévu l'empêcha d'être reconnue pour ce qu'elle valait, par la généralité de la critique et du public. Il envoyait au Salon, en 1883, un tableau exécuté depuis plus de dix ans, ayant eu ainsi le temps de prendre son caractère définitif et, d'ailleurs, un des plus importants et des mieux réussis qu'il eût peints, le Portrait de ma mère, et ce tableau lui obtenait, enfin, un succès éclatant. Il eut la bonne fortime de plaire à l'élite et à la foule. Cette vieille dame assise, dans sa pose si simple, arrêtait le commmi des
(i) Le Portrait de M"« '^ieux a été dénommé par erreur, dans le catalogiie du Salon, Portrait de M. Harry Men, titre qui n'a aucune signification.
visiteurs par son expression pathétique et quant aux artistes et aux connaisseurs, ils louaient l'assemblage et la transparence des gris et des noirs, où se révélait la maîtrise d'un homme obtenant des effets puissants par les moyens les plus sobres. Le jury décerna une médaille à son auteur.
L'obtention d'une médaille, quoiqu'elle ne fût que de troisième classe, était pour Whistler un avantage important. C'était, en France, la reconnaissance officielle de son talent qui, apprécié seulement à sa première manifestation publique en 1863 par une minorité d'artistes, arrivait maintenant à n'être plus disputé et à se voir consacrer. En outre, cette récompense décernée à Paris devait, par répercussion, exercer son influence à Londres. Whistler s'y trouvait, à cette époque, au point le plus bas, comme défaveur, où il pût tomber. Le groupe restreint de ses partisans était étouffé et impuissant, sans raisons saisissantes à opposer au dénigrement général. Mais cette médaille du Salon venait tout à coup fournir un argument probant. Contre le jugement des peintres de la Royal Academy et du public anglais, il y avait appel auprès des artistes français et du public parisien. Or, Paris a toujours joui dans le domaine de l'art, surtout dans celui de la peinture, d'une véritable prééminence, et y être reconnu ne saurait manquer de faire redresser les condamnations ayant pu se produire ailleurs. En effet, à partir du moment où Whistler eut recueilli une récompense officielle à Paris, sa position se trouva changée à Londres. Le soulèvement contre lui y avait été si général et si profond que la manifestation du changement ne se produirait que lentement et ne deviendrait tout à fait apparente qu'après plusieurs années