Portrait de THÉODORE DURET
et de nouvelles marques d'estime obtenues en France, mais déjà, au fond, le coup était porté.
Whistler exposait au Salon de 1884 les Portraits de Carlyle et de Miss Alexander. Son succès, de nouveau très grand, venait confirmer celui qu'il avait obtenu, l'année précédente, avec le portrait de sa mère. On n'eût pu trouver d'œuvres plus dissemblables, comme choix du modèle et comme arrangement de coloris, que ces deux portraits. Dans leur contraste, ils se complétaient l'un l'autre et montraient les formes diverses que le talent de l'auteur pouvait prendre. Le Portrait de Miss Alexander, exposé à la Grosvenor Gallery en 1881, avait été particulièrement maltraité par la critique anglaise. Les caricatures avaient tellement défiguré la jeune fille représentée que la pauvrette, incapable naturellement de comprendre le mérite intrinsèque de l'œuvre et ne voyant que la laideur qu'on lui prêtait, se sentait honteuse quand on la désignait comme l'original de l'œuvre ou que, reconnue comme telle, l'attention se fixait sur elle. Ce portrait, dans son arrangement imprévu de gris et de vert transparents, frappait au contraire tout particulièrement les artistes au Salon. Il était donc l'objet de nombreuses louanges, qui venaient s'ajouter à l'approbation générale recueillie par le portrait de Carlyle.
Continuant à prendre Paris pour centre de ses expositions, maintenant qu'il avait abandonné à Londres la Grosvenor Gallery et que la Society of British artists dans Sufïolk Street allait lui être fermée, il envoyait au Salon en 1885 les Portraits de Lady Archihald Campbell et de Théodore Dur et, en 1886 le Portrait de Sarasate et, en 1890, deux nocturnes. Les distinctions honorifiques conférées par le
gouvernement venaient maintenant s'ajouter à la récompense décernée par les artistes. En 1889, il était fait chevalier de la Légion d'honneur, en 1891 officier. Ces décorations montraient clairement l'estime dans laquelle il était tenu en France. Ce fut un nouveau coup porté à ses détracteurs en Angleterre.
La cause déterminante de son grand succès en France avait été en définitive la montre du portrait de sa mère au Salon, en 1883. Whistler, qui a toujours été très sensible au bon accueil qu'il a reçu en France, qui a toujours su témoigner de son estime pour tout ce qui était français, voulut, dans ces circonstances, que ce portrait, l'œuvre à laquelle il tenait le plus, appartînt à la France. Il déclara donc à ses amis de Paris, qu'il désirait le voir entrer au Musée du Luxembourg et que, puisque de la France lui étaient venues les récompenses qui avaient contribué à lui amener ailleurs l'opinion, il serait reconnaissant d'une dernière faveur qu'on pourrait lui faire, celle d'acheter le tableau, en fixant d'ailleurs un prix aussi réduit qu'on voudrait. La question d'argent ne se posait pas pour lui dans ce cas, le prix bas qu'on pourrait lui offrir lui était indifférent, c'est le principe de l'achat en lui-même auquel il tenait. En effet, le simple fait de l'achat d'im de ses tableaux par un tel personnage que le gouvernement français pour son musée national, prendrait le caractère d'une victoire artistique et lui vaudrait, auprès des Américains et des Anglais, une vraie consécration.
Lorsque le désir que Whistler éprouvait de faire entrer son œuvre au Musée du Luxembourg, sous la forme d'une vente à prix tellement réduit que son désintéressement ressortait évident, fut connu, on se montra prêt à y sous-
crire. I^ tableau avait été remis à Paris à ]\I. Joyant, de la Maison Boussod Valadon, qui entama la négociation. M. Roger Marx, inspecteur des Beaux-Arts, la conduisit au ministère et fit décider l'achat en principe, au prix de quatre mille francs. Le ministre de qui relevaient les Beaux- Arts, M. Bourgeois, écrivit alors à Whistler, pour lui dire qu'il serait heureux d'acquérir le portrait de sa mère, mais que la somme qu'il pourrait offrir lui paraissait si peu élevée, qu'il craignait qu'elle ne fût un obstacle à la conclusion de l'achat. Whistler répondit par la lettre suivante :
« 27 novembre 1901.
« Monsieur le IVIinistre,
« Vous me voyez fort heureux et éminemment touché de « l'honneur que vous me faites en me proposant l'achat « d'une de mes œuvres pour le Musée du Luxembourg.
« Le tableau, dont vous avez fait choix, est bien préci- « sèment celui que je pouvais le plus sensiblement souhai- « ter voir devenir l'objet d'une si solennelle consécration.
« Je m'empresse donc de vous faire savoir que l'obstacle « des conditions prévu par votre lettre n'en saurait être « un, puisque je m'en remets entièrement à vous, monsieur u le Ministre, pour le soin de les fixer vous-même, d'après « ce que vous savez des ressources mises à votre disposi- « tion, en pareil cas, par l'État.
« Ce flatteur témoignage de sympathie, couronnant les « gracieux honneurs qui me viennent de France, m'est trop « précieux pour que je veuille, en cette occasion, examiner « autre chose que lui-même.
« Veuillez agréer. Monsieur le IVIinistre, l'assurance de ii ma plus haute considération.
« James Whistler. x
Le ministre, M. Bourgeois, vint après cela en personne voir le tableau chez MM, Boussod Valadon. Il le loua fort et en ratifia définitivement l'achat au prix fixé de quatre mille francs, en s'excusant de la modicité de la somme. A la suite de cette transaction, où la courtoisie et la bienveillance avaient été égales des deux parts, le Portrait de ma mère prenait place au Musée du I^uxembourg.
Comme Whistler l'avait prévu, son entrée par achat dans un musée national français fut pour lui, dans le monde anglais, une vraie consécration. I^es artistes de Londres de la nouvelle génération maintenant grandie lui donnèrent un banquet pour célébrer l'événement.
La maison Boussod Valadon, ayant son siège principal à Paris et une succursale à Londres, était tout à fait acquise à Whistler, Elle avait, en 1887, édité une série de ses lithographies et tenait depuis longtemps de ses tableaux, qu'elle vendait, en surmontant le mieux possible la défaveur qui les atteignait alors. Whistler se résolut, en conséquence, à faire dans ses galeries de New Bond street une exposition d'ensemble de son œuvre peinte. Il pensait qu'après le travail qui s'était opéré en sa faveur en Angleterre, les marques d'approbation ofi&cielles recueillies en France, l'entrée du portrait de sa mère au Musée du Luxembourg, une telle exposition exercerait une action heureuse sur le public anglais. Il trouva dans le directeur de la succursale de Londres, M. D. C. Thomson, un auxiliaire dévoué, qui sut rechercher et réunir les tableaux. L'exposition s'ouvrit en mars 1902. Elle comprenait comme portraits : Carlyle, Miss Alexander, Rosa Corder, Lady Meux en rose, Lady Archibald Campbell, dénommée alors « la Dame au brodequin jaune». Comme œuvres diverses: l'Écran doré, la Petite