‹ Histoire de J. Mc N. Whistler et de son œuvreChapitre 26 sur 30 · Portrait de Lady MEUX · texte numérisé non relu

Portrait de Lady MEUX

fille blanche, la Symphonie en hlanc n° 3, le Balcon, la Jaquette de fourrure. Comme nocturnes : gris et argent, Quai de Chelsea; bleu et or, le Vieux pont de Battersea; noir et or, la Roue de feu; noir et or, la Fusée qui tombe; gris et or, la Neige à Chelsea; bleu et argent, la Tamise à Battersea; gris et or, le Pont de Westminster; bleu et argent, Bognor; bleu et or, Valparaiso. Comme vues en clair : Chelsea sous la glace; Crépuscule, en couleur chair et vert, Valparaiso ; Symphonie, en gris et vert, l'Océan; bleu et argent, la Vague bleue; rose et gris, Chelsea.

Le succès de cette exposition révéla le changement qui, au cours des années, s'était opéré dans l'opinion anglaise. On était amené ainsi à reconnaître de nouveau comment le temps sert les novateurs et les originaux. On pouvait constater une fois de plus que, pour que l'opinion publique se transforme, il faut cette action lente, qui amène à la vie une autre génération, naturellement portée à trouver bon ce qui avait paru mauvais à la devancière. Voilà donc ce même Whistler, qui venait présenter en bloc les œuvres condamnées en détail. Il ne faisait aucune concession. Là apparaissaient de nouveau ses nocturnes lès plus honnis. Dans le catalogue s'étalait plus que jamais cette nomenclature musicale, jugée à sa survenue monstrueuse. Sa première exposition d'ensemble, en 1874, dans Pall-Mall, avait soiilevé le public contre lui, mais, maintenant que l'accoutumance était acquise, que les spectateurs appartenaient en grande partie à ime autre génération, le résultat était tout différent et le succès se produisait avec éclat.

Certes, il y avait encore nombre de gens incapables de comprendre les nocturnes et qui ne voyaient toujours dans

la nomenclature musicale qu'une fantaisie bizarre, mais les œuvres claires, les portraits étaient acceptés et goûtés de tous. Et de nombreux artistes, tout un monde de jeunes gens admiraient l'ensemble sans restriction. Le plus surprenant était le ton changé des critiques et de la presse. On voyait surgir des écrivains nouveaux venus qui, partisans de Whistler jusqu'à l'enthousiasme, n'avaient plus que des louanges à exprimer. Les vieux critiques si impitoyables ne se retrouvaient plus : les uns étaient morts, les autres atténuaient leur blâme ou gardaient le silence. Lorsque l'exposition prit fin, Whistler sentait que sa situation en Angleterre allait être changée. Il serait désormais reconnu et apprécié. Il serait tenu pour un artiste créateur, avec la réserve, chez ceux qui persistaient plus ou moins dans le vieil état d'esprit, qu'à l'extrême point son originalité atteignait l'excentricité et frisait l'incompréhensible. En outre, il allait maintenant trouver des acheteurs pour ses œuvres et se tirerait ainsi de la gêne et des embarras d'argent, dont il avait eu fort à souffrir depuis sa ruine, à la suite du procès Ruskin.

Le portrait de Carlyle figurait à l'exposition chez MM. Boussod Valadon avec la mention, sur le catalogue : prêté par la corporation de Glasgow. Après être resté des années sans pouvoir se vendre, il venait en effet d'être acheté par la ville de Glasgow. Mais il faut raconter comment Whistler avait dû garder si longtemps ce portrait, ne serait-ce que pour enseigner la patience à ces artistes qui, dans l'avenir, pourraient être, eux aussi, méconnus et devraient attendre les acheteurs.

Il avait d'abord exposé le Portrait de Carlyle à Londres, en 1874, dans Pall Mail, en 1877, à la Grosvenor Gallery.

Il en demandait 400 guinées (10,500 francs). Aucun acheteur ne s'était présenté. Il l'avait aussi envoyé dans ces mêmes années à une exposition à Edinbourg. Le portrait avait attiré l'attention de certains patriotes qui, désireux d'assurer à l'Ecosse cette image d'un de ses grands hommes, se mirent à faire circuler des listes de souscription. Il s'agissait de réunir les 400 guinées demandées. Mais ils eurent soin d'expliquer, dans un préambule, que le mobile de leur action était uniquement le désir de posséder un portrait de Carlyle et point du tout celui d'avoir un tableau d'un artiste aussi décrié que l'était alors Whistler. Celui-ci, apprenant le commentaire désobligeant apporté à l'achat de son œuvre, y vit une insulte à sa dignité d'artiste. Il écrivit immédiatement pour élever le prix de 400 à 1,000 guinées. C'était mettre fin à toute possibilité de vente. En effet, les gens qui ne seraient peut-être pas parvenus à réunir même 400 guinées, pour im portrait ayant le désavantage d'être de Whistler, s'arrêtèrent immédiatement devant la demande qui paraissait, à cette époque, irréalisable et insensée de 1,000 guinées.

Le portrait revint à Londres. Whistler le remit alors à M, Graves, éditeur de gravures dans Pall Mail, qui s'assura le droit de reproduction et le fit graver à la manière noire, comme pendant au Portrait de ma mère qu'il gravait aussi. Puis Whistler, à la suite du procès Ruskin, tombé dans des embarras d'argent, obtint de M. Graves une avance de 200 guinées sur le prix de vente, toujours fixé à 400 guinées. Il voulut, en 1884, envoyer le portrait à Paris au Salon; à ce moment, j'étais à Londres, et se trouvant pris lui-même par l'exécution d'une de ses œuvres, il me pria de lui rendre le service de le faire partir. J'allai trouver

M. Graves. Il vit avec plaisir l'envoi du tableau au Salon, ce qui augmentait les chances de vente; cependant, pour garantir son avance de 200 guinées, il ne consentit à s'en dessaisir que contre un reçu que je lui donnai, portant engagement de le lui retourner après le Salon. Le tableau fut fort admiré à Paris par les artistes et les connaisseurs ; d'ailleurs, personne ne se présenta pour l'acheter et à la clôture du Salon, je le fis revenir chez M. Graves, qui me remit mon reçu.

M. Graves, désireux de vendre le tableau pour rentrer dans son avance, me demanda alors de l'aider à trouver un acheteur. Nous passâmes en revue les collectionneurs et amateurs de Londres que nous soupçonnions à même de pouvoir apprécier une œuvre de Whistler et il nous fut impossible d'en découvrir un seul dans des dispositions d'esprit à réellement acheter le Portrait de Carlyle. Je connaissais un riche négociant de Dublin, qui patronnait en Irlande les expositions d'art et achetait des tableaux; l'ayant justement rencontré à Londres, je l'amenai devant le portrait. M. Graves et moi le lui vantâmes avec tant de chaleur que nous le décidâmes presque à l'acheter. Cependant, il demanda à réfléchir. Il alla aux renseignements et marchands, amateurs, artistes, consultés, le détournèrent si bien qu'il renonça à l'achat et repartit pour Dublin sans chercher à me revoir. Je l'ai revu depuis. Whistler avait conquis enfin la faveur et vendait ses œuvres et il m'a exprimé le grand regret qu'il éprouvait maintenant d'avoir manqué le portrait. « Mais, m'a-t-il dit, je n'étais « pas assez connaisseur pour oser passer outre à l'opinion « générale hostile, et je pensais que M. Graves et vous ne « vantiez l'œuvre, vous que par amitié pour Whistler,

« M. Graves que par intérêt. » M. Graves ne réussit donc point à vendre le tableau, lorsque Whistler, ayant rétabli ses affaires, lui remboursa son avance de deux cents guinées et reprit son bien.

En 1888, il y eut à Glasgow une exposition universelle qui joignit aux produits de l'industrie une section des Beaux- Arts. Whistler y envoj'-a le portrait de Carlyle. Il en demandait maintenant mille guinées. L'exposition eut un grand succès. Elle fut visitée, on peut dire, par tous les Écossais et par de nombreux Anglais. Carlyle était mort depuis des années et son portrait attira particulièrement l'attention. Glasgow est une ville riche, qui compte des amateurs d'ordres divers. Il s'y fût trouvé sûrement quelque acheteur isolé ou quelque groupement prêt à payer un gros prix, pour im portrait de Carlyle qui eût été peint par un artiste en faveur et dont les œuvres se fussent vendues d'habitude très cher, mais on ne pensait pas encore, en Ecosse, qu'un tableau de Whistler pût valoir mille guinées. Aussi le portrait exposé, tout en étant très regardé, ne trouva-t-il point acquéreur et revint-il à Whistler, à Londres.

Cependant, l'attention restait maintenant fixée sur le portrait de Carlyle vu si souvent et les artistes écossais, qui avaient su l'admirer, se résolurent à une démarche, pour en amener l'achat par la ville de Glasgow. Ils présentèrent vm mémoire à la corporation ou conseil municipal où ils l'invitaient à l'acheter. Il fallait, disaient-ils, assurer à l'Ecosse ce portrait d'un de ses grands hommes, qui avait l'avantage exceptionnel d'être im chef-d'œuvre d'art. La corporation ainsi éclairée décida, en 1891, l'acquisition du tableau et l'envoi de quelques-uns de ses mem-

bres à Londres pour la réaliser. On savait que le prix était de mille guinées. La corporation, imbue des vieilles idées sur le peu de valeur vénale des œuvres de Whistler et désireuse de ménager les deniers publics, trouvant ce prix excessif, avait chargé ses envoyés d'en obtenir la réduction. Venus à Londres, ils voulurent donc marchander. Whistler, en même temps qu'il se dit touché de l'honneur qu'on lui faisait de rechercher son tableau, leur exprima son étonnement qu'une ville comme Glasgow essayât de lui disputer quelques guinées et il leur déclara que, s'ils ne se décidaient, hic et nunc, à lui payer son prix, il rélèverait ensuite considérablement et même vendrait le tableau ailleurs. Les envo^^és, sous le coup de cette menace, consentirent sans plus à donner les mille guinées et le portrait allait prendre place au Musée de Glasgow, dont il fait maintenant la gloire.

Ainsi il avait fallu près de vingt ans pour que le portrait de Carlyle trouvât acheteur, au prix qui paraît aujourd'hui si modeste de mille guinées et il avait été montré, sans pouvoir se vendre, à deux expositions à Londres, à deux en Ecosse, et au Salon à Paris.

Whistler Jetait resté longtemps ignoré des Américains, ses compatriotes. Il avait quitté son pays de naissance et il fallait naturellement tm long temps, pour que son nom et ses œuvres fussent connus sur une terre où il n'habitait plus. Le premier compatriote qui sut l'apprécier fut M. Georges Lucas, de Baltimore, un ami de son demi-frère l'ingénieur. Il était venu lui aussi habiter en France, à Paris; il l'avait recherché, en arrivant, et s'était lié avec lui. Il eut l'occasion de lui donner un coup d'épaule en signalant ses œuvres à M. Avery, de New- York, commis-

saire général des États-Unis pour la section des Beaux- Arts, à l'exposition universelle de 1867. M. Avery fit, en conséquence, figurer de nombreuses eaux-fortes de Whistler et quatre de ses tableaux, parmi lesquels la Fille blanche, dans la section américaine à l'exposition imiverselle de 1867. M. Averj^, éclairé dès lors sur la valeur de WTiistler, se mit particulièrement à rechercher ses eauxfortes. Il put ainsi, à une époque où elles n'étaient pas très rares, en commencer ime collection qui, povirsuivie pendant des années et entrée maintenant, par legs, à la bibliothèque de New- York, est devenue ime des plus précieuses qui sera certainement jamais formée.

En exceptant ces amis de la première heure et quelques autres, Whistler resta pendant des années inconnu des Américains qui n'avaient, du reste, aucune occasion de voir ses œuvres. lorsque le bruit fait par le procès Ruskin et par l'étrangeté des nocturnes et de la langue musicale eut répandu son nom parmi eux, ils ne surent d'abord le voir que sous les traits que leur présentait le miroir anglais. Il leur faisait l'effet d'im être excentrique, dont l'art était d'un mérite incertain et le talent hors des classifications. Cette sorte de jugement se maintint à peu près jusqu'au jour où le succès obtenu en France vint changer leur opinion. Lorsqu'ils virent que Whistler était définitivement placé en France au premier rang parmi les illustres, ils comprirent que ce devait être le plus grand artiste que leur pays eût produit. Ils surent dès lors, sous des formes diverses, lui donner des témoignages de leur estime et de l'orgueil qu'il leur causait. Whistler, à partir de ce moment, put se sentir aiix États-Unis tenu au rang d'homme contribuant à la gloire nationale.

I^es collectionneurs américains se sont mis à rechercher ses œuvres et, avec la décision qui les caractérise et en élevant les prix, ils ont fait passer d'Europe en Amérique une très grande partie de ses eaux-fortes et de ses tableaux.

Page 1