‹ Histoire de J. Mc N. Whistler et de son œuvreChapitre 3 sur 30 · NATURE MORTE (page · texte numérisé non relu

NATURE MORTE (page

mort, laissant de la fortune. Whistler avait abandonné sa part d'héritage à gérer à son demi-frère aîné, l'ingénieur, qui lui faisait une rente de quelque deux mille francs, et quoique, entraîné par le plaisir, il lui arrivât souvent de dépasser ses ressources et de tomber dans des embarras d'argent, il n'a jamais connu la vraie misère, comme tant d'autres. Tout en s'amusant, il travaillait, Bn effet quels qu'aient été les distractions, les luttes, les procès, les polémiques qui aient traversé sa carrière et pris ime partie de son temps, il n'a jamais été entièrement distrait de son art; toute sa vie il a été prêt au travail et souvent s'y est adonné, pour de longues périodes, avec acharnement. Comme artiste, à Paris, il s'était partagé entre l'eau-forte et la peinture. L'eau-forte a cependant été la première qui ait laissé des productions susceptibles d'une chronologie précise, car ses toutes premières œuvres de peinture sont aujourd'hui difficiles à retrouver et à classer. 1858 nous le présente au contraire avec une série d'eaux-fortes datées ; dans le nombre se trouvaient des vues prises au cours d'un voyage en Alsace-Lorraine poussé jusqu'en Allemagne, à Cologne, et fait de compagnie avec un jeime artiste Ernest Delannoy, devenu son ami intime. Ils étaient partis costumés avec des guêtres et de grands chapeaux de paille, de forme insolite. Whistler s'est représenté ainsi, sur l'eauforte servant de frontispice à la série. Leur voyage, faute d'argent, s'était achevé à pied, et avait été plein d'incidents. J'ai entendu raconter à Oulevey, camarade de Whistler à cette époque, que, dans une ville où ils s'étaient trouvés la bourse vide, les deux compagnons avaient fait battre le tambour, pour annoncer que des artistes distmgués venant de Paris, dessinaient des portraits à trois francs

en buste, cinq francs en pied et que l'annonce leur avait amené assez d'amateurs pour les tirer d'embarras. Si non è vero, è ben trovato.

Whistler, revenu à Paris, ajouta des plaques gravées antérieurement à celles qu'il avait dessinées au cours du voyage et, portant l'ensemble à l'imprimeur Delâtre, obtint ime première série de douze eaux-fortes, treize avec le frontispice, connue comme sa série française; tirée à im petit nombre d'exemplaires, elle fut offerte au prix de cinquante francs. L'auteur demeura son propre éditeur, il se chargea lui-même de la vente. Les additions faites aux vues d'Alsace-Lorraine, Liverdun, rue à Saverne, consistaient en motifs empnmtés à la vie populaire parisieime, la Vieille aux loques, la Marchande de moutarde, la Cuisine; en portraits, Annie et le Petit Arthur, sa nièce et son neveu Haden, Fumette, une petite modiste du quartier latin, représentée assise, dont il devait en outre graver séparément la tête, puis encore la Mère Gérard. Cette mère Gérard venait de la bourgeoisie, elle était instruite, elle faisait des vers ; de chute en chute, après avoir tenu lui cabinet de lecture, elle s'était vue réduite à vendre des fleurs, à la porte du bal Bullier. Whistler, attiré par son aspect pittoresque, avait voulu l'utiUser comme modèle et, pour en mieux disposer, l'avait tenue longtemps auprès de lui, la promenant par la ville et l'emmenant à la campagne, à l'étonnement des spectateurs. Il a peint d'elle, en outre du portrait à l'eau-forte, une tête exposée à la Royal Academy, à Londres, en 1861.

Il continua après cela à faire des eaux-fortes à Paris, entre autres. Finette, vme créole de mœurs légères qui dansait au bal Bullier, la Soupe à trois sous, un pauvre

restaurant fréquenté par les misérables. Un de ses motifs les plus estimés, la Forge, a été pris à Perros-Guirec en Bretagne, dans l'été de 1861. L'année 1859 '^'oit le commencement de ces motifs exécutés à Londres, les vues de la Tamise. Il atteint alors comme le point culminant de son art, par la perfection de la technique, la légèreté et la souplesse du trait, la vie de l'ensemble. Il pourra faire plus tard en se renouvelant des œuvres de style différent, parfaites dans leur genre, mais qui ne dépasseront pas cependant ces productions de début. Une de ses plus belles eauxfortes de la Tamise, Rotherhithe, où l'on voit deux têtes de matelots au premier plan et des mâts de navire avec l'eau de la rivière dans le fond est d'im travail si parfait, qu'elle suggère l'idée d'une œuvre produite dans le calme et le recueillement. Bien au contraire, Whistler a dessiné sur son cuivre dans une sorte de magasin où l'on faisait des réparations. A un moment une brique tombée du haut presque sur lui, l'amena à se retourner brusquement et la main qui travaillait, déviant, mettait perpendiculairement au milieu de la plaque, im long trait visible sur la gravure. Whistler s'adonnait à ses eaux-fortes dans les circonstances les plus diverses, traçant directement l'image sur son cuivre, sans préparations ou dessins préliminaires. La plaque de cuivre et la pointe étaient pour lui ce que sont pour les autres le papier et la plume ou le crayon. Aussi ses dessins sur papier sont-ils rares, tandis que son œuvre gravée est très considérable. Il faisait mouvoir sa pointe avec sûreté, chaque trait portait et tombait à sa place. Il pouvait ainsi mener rapidement à terme le travail entrepris. Le portrait du sculpteur Drouet, une œuvre caractéristique de cette époque, a été enlevé en deux

séances, cinq heures de pose. Il était réellement graveur d'instinct et de race. Le vrai graveur doit, sans dissimuler la nature de l'instrument qu'il emploie, en laissant voir au contraire que c'est bien tme pointe de métal dont il se sert, ôter à son procédé cette rigidité, ces contours secs, durs et arrêtés, qui paraissent inséparables de l'outil. C'est pourquoi il y a si peu de vrais graveurs. Parce que l'on peut savoir peindre et dessiner sans savoir graver, parce que les aptitudes nécessaires pour faire un graveur sont spéciales. Combien sont nombreux les artistes qui, n'ayant prêté à cette branche de l'art qu'une attention passagère ou qui manquant des aptitudes requises, n'ont donné par l'eau-forte que des œuvres indistinctes ! On ne s'aperçoit pas qu'ils aient manié une pointe. Ils ont simplement contrefait des dessins à la plume ou au crayon. Ils n'ont pas su graver. Or, les eaux-fortes de Whistler laissent voir tout de suite qu'elles sont dues à un homme hors de pair dans son art. Elles ont bien le caractère spécial des œuvres obtenues à l'aide d'une pointe rigide, d'une aiguille; cependant on n'y découvre ni dureté, ni raideur, elles sont toujours souples et légères.

V/^histler avait son atelier rue Campagne première. C'est là qu'il peignit, parmi ses œuvres de début (1857-1859), son portrait en buste et tête avec chapeau, gravé par H. Guérard. On y découvre l'influence de Rembrandt, dont il était alors très épris. Il avait été particulièrement séduit par la tête de jeune homme de Rembrandt, au Louvre, avec le large béret et les longs cheveux ondulés, et il se plut à exécuter son propre portrait dans les mêmes données. Il l'a en effet très empâté, l'opposition de l'ombre et de la lumière y est forte et le chapeau à grands bords et la

chevelure touffue, complètent l'analogie. Un second portrait, aussi en buste et tête avec chapeau, que nous reproduisons au frontispice de ce volume, moins rembranesque et où la personnalité de Whistler s'accentue, a dû être peint vers la même époque, un peu plus tard.

Il envoya pour la première fois au Salon en 1859, un tableau. Au piano. Il fut refusé par le jury. Il représentait la demi-sœur du peintre, M.^^ Seymour Haden, assise, jouant à im piano, contre lequel sa jeime fille Annie vêtue de blanc se tenait debout, appuyée. Le refus du jury empêchait Whistler de se produire devant le public, mais il' ne l'empêchait pas de recueillir l'approbation de ses camarades et de peintres en renom. D'autres débutants Fantin-Latour, Legros, Ribot s'étaient vus cette aiméelà écartés du Salon. Bonvin prit leurs tableaux à tous, pour les montrer dans son atelier. Courbet fut un de ceux qui les virent. Il fut surtout frappé par le tableau Au piano, dont il fit im vif éloge; Whistler trouva dans ses louanges un grand encouragement et il entretint dès lors avec lui des relations suivies.

Le tableau montré dans l'atelier de Bonvin avait attiré sur Whistler l'attention de tout im groupe. A partir de ce moment ses camarades, qui avaient déjà reconnu son talent comme aquafortiste, surent qu'il était également doué comme peintre. Les jeunes artistes destinés à se faire plus tard un nom, avec lesquels en ces années de début il avait surtout lié amitié, étaient Fantin-Latour, Legros, peintres, et Drouet, sculpteur. L'amitié était des plus étroites avec Faut in et pendant des années ils eurent une sorte de vie commune. Whistler, à Paris, alla occasionnellement jusqu'à partager la chambre de Fantin, puis, lorsqu'il se fut éta-

bli à Londres, il l'y fit venir et le présenta à ses amis et aux gens qui pouvaient lui être utiles.

La communauté de vie établie, pendant ces années, entre Whistler et Fantin se traduit par une sorte de pénétration de leurs recherches. Le plaisir que l'un peut prendre à la production de l'autre est poussé jusqu'au point où chacun prend à l'autre. Fantin s'est toujours plu à peindre des natures mortes et des fleurs, et quoique Whistler n'ait point partagé ce goût, nous le voyons cependant peindre, en 1859, une nature morte avec des fleurs. Le tableau, tout en laissant apparaître la personnalité de son auteur, est bien conçu et exécuté dans la manière des natures mortes de Fantin.

Il subsiste, entre autres souvenirs de leurs relations d'étroite amitié à cette époque, un dessin fait dans de plaisantes circonstances. Un jour d'hiver, en 1859, Whistler, entré chez Fantin, le trouva qui, pour se préserver du froid, s'était mis dans son lit tout habillé, en gardant étrangement son chapeau à haute forme sur la tête et qui se livrait ainsi à son travail et dessinait. Whistler s'amusa à crayonner la petite scène sur un papier que Fantin a conservé. Fantin, de son côté, plaça, quelques années plus tard, Whistler au premier plan de sa grande composition de l'Hommage à Delacroix, exposée au Salon en 1864 (i), où sont groupés les hommes qui représentaient alors à Paris l'originalité et l'avenir. Whistler se trouve là de compagnie avec Manet, Fantin, Legros, Bracquemont, Baudelaire et Champ fleur^'. Fantin envoya au Salon de 1865 im autre groupement d'artistes sous le titre le Toast, où

(i) Maintenant dans la collection Moreau, au Musée des Arts décoratifs, à Paris.

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