RUE A SAVERNE
Whistler figurait habillé d'une robe japonaise. Il détruisit ensuite le tableau, mais auparavant y coupa, pour la conserver comme portrait, la tête de Whistler. Elle passa ainsi en la possession de M. Avery, de New- York.
La correspondance de Whistler et de Fantin fut, pendant des années, de 1861 à 1865 surtout, fort active. Les lettres de Whistler, écrites dans un français rapide, témoignent pour Fantin d'une vive amitié. Whistler prend le plus grand intérêt à tout ce qui le concerne. Il lui marque ses efforts à Londres, pour le faire connaître et lui trouver des acheteurs. Il le tient en outre informé de ses propres voyages et déplacements; il lui donne des détails sur ses travaux, sur les tableaux qu'il projette ou exécute, en accompagnant le texte de croquis.
On apprend par cette correspondance que Whistler, dans l'été de 1862, se mit en route pour Madrid avec le désir d'y voir l'œuvre de Velasquez. Il s'arrêta à Guéthary, entre Biarritz et Saint-Jean-de-Luz, séduit par la beauté du lieu et y passa im assez long temps. Il y entreprit plusieurs tableaux, mais la pluie et les variations de la lumière l'empêchèrent d'en mener aucim à terme. Le séjour de Guéthary ne lui procura rien qui vaille, car il ne parvint point à y travailler fructueusement; il devait retourner à Paris sans être allé à Madrid et il manqua en outre de se noyer en se baignant. Il fait à Fantin un récit plein de verve de cet accident : « La mer ici est ter- « rible. Je fus emporté par un courant féroce, qui m'en- « tramait dans ces brisants en question et s'il n'avait pas « été pour mon modèle à la chemise rouge, je laissais la « toile inachevée. C'est que je fichais mon camp raide. « La mer était énorme. Le soleil se couchait, tout prêtait
« à l'occasion, je voyais la terre s'éloigner. Une vague de « quinze pieds m'absorbe, je bois un tonneau d'eau salée, « passe à travers, pour être avalé par une seconde de « vingt pieds, dans laquelle je fais la roue et suis engouf- « fré dans une troisième. Je nageais, je nageais et plus je « nageais, moins j'approchais. Ah! mon cher Fantin, de « sentir ses efforts inutiles et des spectateurs qui se di- « saient : « Mais ce monsieur s'amuse, il doit être rudement « fort ! )) Je crie, je hurle de désespoir — je disparais trois ^ « quatre fois. Enfin, on comprend. Un brave entrepreneur « de chemins de fer accourt et il est roulé deux fois sur « la plage. — Le baigneur (mon modèle) entend appeler, « arrive au galop, saute dans la mer comme un terre- « neuve, parvient à m'attraper une patte et les deux me « retirent. »
Sa correspondance nous le montre vme première fois à Amsterdam, en 1863, exprimant son admiration pour la Ronde de nuit, et son dédain pour Van der Helst, qu'il qualifie de médiocre, nec plus ultra.
lycs Salons, avant 1863, ne revenaient que tous les deux ans; il y en avait eu un en 1859, il î^'y ^^ ^^^ donc point en 1860. En 1861, Whistler dut se tenir à l'écart, car il ne figure pas parmi les exposants et je n'ai pu découvrir qu'il ait été refusé cette année-là et, dans ce cas, quel tableau il aurait envoyé. Comme 1862 n'avait pas de Salon, ce ne fut qu'en 1863 qu'il répéta sa première tentative de 1859 d'exposer. Cette fois-ci, il présenta une œuvre, fruit d'un grand effort, dépassant par ses dimensions toutes celles qu'il eiit jusqu'à ce jour produites, la Fille blanche. Elle fut encore refusée par le jury, ennemi alors de toute originalité et ancré dans les vieilles traditions. Mais cette
année-là, sur l'intervention de l'empereur Napoléon III, les refusés furent admis à exposer au Palais de l'Industrie, le lieu même où se tenait le Salon officiel et où un emplacement leur fut attribué. Il y eut ainsi, par exception, en 1863, un Salon des refusés, qui est resté célèbre. On y voyait Bracquemont, Cals, Cazin, Chintreuil, Fantin-Latour, Harpignies, Jongkind, Jean-Paul I^aurens, I^egros, Manet, Pissarro, VoUon, Whistler.
La Fille blanche fut, au Salon des refusés, le tableau le mieux accueilli par les artistes et la critique. C'était ime jeune Irlandaise que Whistler avait prise pour modèle. Il a en outre, gravé à l'eau-forte, d'après elle, une tête connue sous le nom de Jo. Courbet, l'ayant trouvée auprès de Whistler en 1866 à Trouville, a eu aussi l'occasion de la peindre avec sa magnifique chevelure. Il en a fait deiix portraits, l'un qui s'est appelé la Belle Irlandaise, l'autre qui a figuré à l'exposition de ses œuvres à l'École des Beaux-Arts, en 1882, sous le titre de Jo, femme d'Irlande.
La Fille blanche en pied, de grandeur naturelle, vêtue de blanc, se profilait sur un rideau blanc. Ses cheveux dénoués lui tombaient sur les épaules et elle tenait, de la main gauche, le long du corps, ime fleur blanche. Bile avait une expression de figure profonde et mystérieuse. Paul Mantz en a dit, dans la Gazette des Beaux- Arts : « La « Fille blanche de M. James Whistler est tm morceau plein « de saveur. Il se dégage de l'œuvre un charme étrange. » Et Burger-Thoré dans son Salon : (( L'image est rare, « conçue et peinte comme une vision, qui apparaîtrait « non pas à tout le monde, mais à un poète. » Bmest Chesneau, dans son livre l'Art et les Artistes modernes, publié en 1864, a exprimé son attrait : « Je me sens un faible
« tout particulier pour cette œuvre, qui n'est pas sans (( défaut, mais qui révèle des qualités pittoresques supé- « rieures, luie imagination amoureuse de rêve et de poésie. » Femand Desnoyers, dans une brochure qu'il publia sur le Salon des refusés, l'a ainsi décrite : « lya peinture la plus « originale, la plus singulière est celle de M. Whistler. La (( désignation de son tableau est la Fille blanche. C'est le « portrait d'une spinte, d'un médium, l^a figure, l'attitude, « la physionomie, la couleur sont étranges. C'est tout à « la fois simple et fantastique. Le visage a une expression « tourmentée et charmante, qui fixe l'attention. Il y a « quelque chose de vague et de profond dans le regard de « cette jevme fille, qui est d'iuie beauté si particulière « que le public ne sait s'il doit la trouver laide ou jolie. Ce « portrait est vivant. C'est ime peinture remarquable. »
Whistler, arrivé à l'année 1863, avait donc, comme graveur et comme peintre, montré son originalité et produit des œuvres hors ligne. Il s'était ainsi senti porté, dès ses débuts, vers les deux arts de l'eau-forte et de la peinture et il les avait tout de suite cultivés parallèlement. C'est bien là, en effet, le mot qui convient, car les deux arts chez lui n'empiètent point l'un sur l'autre. Soit qu'il peigne, soit qu'il grave, il exécute, chaque fois, devant le modèle ou la scène vue, tme œuvre originale, destinée à ne point être répétée par un autre procédé que celui auquel elle doit naissance. Il poursuivra toute sa vie les deux arts de la même manière. Le graveur et le peintre formeront constamment le double aspect de sa personnalité.
Whistler, à partir de 1859, avait fait la navette entre Paris et Londres, partageant son temps entre les deux villes. Bn 1863, il fixe sa résidence à Londres.