‹ Histoire de J. Mc N. Whistler et de son œuvreChapitre 5 sur 30 · A LONDRES · texte numérisé non relu

A LONDRES

Whistler en venant vivre à Londres y rejoignait sa famille. Il y trouvait un de ses demi-frères ingénieur, sa demi-sœur, M™® Seymour-Haden, et sa propre mère qui, ayant quitté l'Amérique, y demeurait avec son second fils William; celui-ci devait s'y faire une position comme médecin.

Alors qu'il se tenait encore principalement à Paris, Whistler avait déjà travaillé à Londres et il s'y était produit aux expositions. En 1859, il avait commencé ses vues de la Tamise à l'eau-forte et, cette même année, il avait envoyé des oeuvres gravées à l'exposition de la Royal Academy. En 1860, il y mettait son tableau Au piano.

En 1862 il donnait, comme illustrations, au journal hebdomadaire Once a week quatre dessins gravés sur bois par Swain et il en donnait deux autres au périodique Good words, gravés aussi sur bois par Dalziel. Les dix années qui suivent son établissement à Londres voient survenir des créations variées et puissantes. Il prodmra, dans les divers genres vers lesquels ses dons le portaient, des œuvres, où il développera la pleine originalité de sa nature.

Il avait été vivement frappé par la gamme décorative du coloris japonais. Il va se l'approprier en peignant plusieurs tableaux, où il placera des costumes et des accessoires japonais, reproduits dans toute la franchise de leurs tons. Puis il deviendra un grand amateur de la porcelaine bleue et blanche chinoise, qui sera ensuite recherchée à Londres, en partie à son exemple. On a prétendu que ce goût particulier était d'abord venu à Rossetti, de qui Whistler l'aurait tenu. Toujours est-il que le goût leur a été commun, qu'ils se sont livrés simultanément au plaisir de la collection et la question de savoir quel a été l'initiateur ne saurait, je crois, être tranchée. Ce qm est certain, c'est que Whistler aimera à orner sa maison de la porcelaine bleue et blanche chinoise et qu'il l'introduira, comme objet décoratif, dans les intérieurs arrangés par lui ou meublés d'après ses conseils.

En 1864 il peint, sous ces influences, l'Écran doré, ime jetme femme assise, vêtue à la japonaise se profile sur un fond semé d'objets au coloris varié. Il peint, dans le même temps, la Princesse du pays de la porcelaine, beaucoup plus importante que la précédente. La femme, de grandeur naturelle, se tient debout, vêtue d'une robe japonaise à couleurs éclatantes. Le titre indique que l'artiste a voulu

Ï^^SEiM.

FUMETTE.

se maintenir dans la fantaisie. I^a princesse demeure, avec son costume oriental tout ce qu'il y a de plus européen, par son visage et l'expression mélancolique et alanguie de ses traits, Whistler avait fait poser en cette occasion, qui devait rester unique, M^is Christine Spartali, une Grecque, fille du consul général de Grèce à Londres et le tableau est en réalité son portrait. Christine Spartali avait une sœur, Marie, devenue M"^^ Stillman. Celle-ci a été élève de Rossetti qui, l'employant comme modèle, l'a introduite, plus ou moins modifiée, dans nombre de ses tableaux et a fait, directement d'après elle, une de ses œuvres les plus connues, Fiammetta. Il se trouve ainsi que la Princesse du pays de la porcelaine présente, par l'air de famille particulier, commun aux deux sœurs Christine et Marie Spartali, un type propre à Rossetti. C'est sans doute cette circonstance qui a fait dire que Whistler, à un moment donné, avait subi son influence. Mais la conformité apparente entre les deux artistes n'est due qu'à l'emploi de modèles d'une physionomie semblable, très tranchée; car, en regardant de près aux procédés, on ne découvre point chez Whistler d'emprunt fait à Rossetti. La Princesse du pays de la porcelaine reçue au Salon en 1865, fut la première œuvre de son auteur exposée à un Salon officiel parisien. Whistler a encore peint, dans la donnée des tableaux précédents, The Lange leizen exposé à la Royal Academy en 1864 et le Balcon, l'œuvre peut-être la plus franchement japonaise qu'il ait faite, exposée à la Royal Academy en 1870. Des femmes vêtues de robes japonaises multicolores sont groupées sur un balcon.

Il peint à la même époque, mais alors en se tenant à son ancienne manière et en n'introduisant dans le tableau

de japonais qu'un éventail, la Petite fille blanche dénommée aussi Symphonie en blanc n^ 2, exposée à la Roj-al Academy en 1865. Cette petite fille blanche comme la Fille blanche, montrée au Salon des refusés, à Paris en 1863, tirait son nom de son vêtement blanc. C'est une œuvre pleine de charme, d'ime grande intensité de vie. La jeune fille sujet du tableau, blonde et mélancolique, est debout, un bras appuyé sur le manteau d'une cheminée, l'autre tombant le long du corps, un éventail japonais à la main. Au-dessus de la cheminée, est peinte une glace dans laquelle la tête se reflète. Swinbume, après avoir vu le tableau dans l'ateUer de Whistler, composa pour le célébrer un poème Devant le miroir, compris plus tard dans ses Poèmes et Ballades :

Corne snow, corne wind or thunder

High up in air I watch my face and wonder

At my bright haïr.

Nought else exists or grieves The rose at heart, that heaves "With love of her own leaves,

And lips that pair.

I cannot tell what pleasures

Or what pains were, WTiat pale new loves and treasures

New years will bear; "What beam wiU fall, what shower With grief or joy for dower, But one thing knows the flower,

The flower is fair.

Il peint encore la Symphonie, en blanc, n° 3, exposée à la Ro5'al Academy en 1867. Deux jeimes femmes enveloppées dans les phs flottants de longues robes blanches, sont nonchalamment appuyées sur un canapé, dont le ton s'harmonise avec celui qu'elles forment elles-mêmes,

pendant qu'un éventail sur le plancher et les fleurs d'une azalée dans un angle mettent des points colorés sur le blanc général de la toile.

Il entre à cette époque en plein dans la peinture de poTtrait, à laquelle il s'adonnera maintenant jusqu'à la fin et qui formera ime part décisive de sa production. Il a conçu ses portraits d'une manière essentiellement artistique. Il n'a pas seulement voulu y rendre des physionomies et des types humains, il s'est aussi appliqué à y réaliser des combinaisons de coloris et des arrangements de pure peinture. Il exécute, dans ces données, deux portraits particulièrement importants, ceux de sa mère et de Carlyle. Les tableaux de la Petite fille blanche et de la Symphonie en blanc n^ 3, avaient été peints dans ime gamme de tons très clairs, en pleine lumière; ils représentaient des jeunes femmes dans tout l'éclat de leur fraîcheur. Ayant maintenant à rendre des vieillards, il choisit, comme moyen approprié, un arrangement de tons sévères, où le noir se mariera avec le gris, formant une enveloppe générale. Il faisait de préférence poser ses modèles debout, il les peignait presque toujours en pied, mais il ne pouvait penser à infliger à des vieillards la station debout prolongée. Il a donc trouvé pour eux une pose de repos très simple, que cependant on n'avait pas encore vue. Il les a placés de profil, assis sur une chaise. On ne peut manquer d'être ému devant le portrait de sa mère. Cette vieille dame dans son attitude si naturelle, les mains croisées si simplement sur les genoux, est comme l'image même de la vieillesse, avec sa dignité, sa tristesse et sa résignation.

Quoique la pose dans le portrait de Carlyle fût au fond la même que dans celui de sa mère, il avait évité la répé-

tition pure et simple de son premier effet, en faisant appuyer la main droite du modèle sur une canne, en lui mettant son chapeau de feutre sur les genoux et en lui drapant les jambes d'un manteau. Il ne faudrait pas donner à Carlyle le crédit de s'être fait peindre par Whistler, après avoir reconnu son mérite et pour avoir son portrait exécuté par un grand artiste. Carlyle, qu'on a dit fermé aux charmes de la peinture, s'était abandonné à Whistler surtout en qualité de voisin et parce qu'il habitait à Cheyne Walk, Chelsea, une maison proche de la sienne. Whistler après avoir fait sa connaissance, lui avait demandé de peindre son portrait et le vieillard jouissait, comme d'un délassement, des heures qu'assis et causant, il passait chez le peintre. C'est ainsi que, probablement sans qu'il s'en soit rendu compte, il a laissé faire le plus beau portrait qu'on ait de lui.

Chelsea où Carlyle et Whistler habitaient, à Cheyne Walk, était alors un paisible quartier, une sorte de faubourg isolé de lyondres. Cheyne- Walk consistait en une rangée de vieilles et pittoresques maisons, donnant sur une plantation d'arbres, avec ime pelouse qui touchait presque la Tamise. I,es motifs s'offraient là tout naturellement à un peintre. La Tamise, la vieille église de Chelsea avec son clocher carré, le pont de gros poteaux de Battersea, que Whistler devait introduire dans ses eaux-fortes et ses tableaux, étaient tout le temps à Cheyne- Walk devant ses yeux. Ce lieu tranquille et original plaisait aux artistes et, outre Carlyle et Whistler, Rossetti, Swinbume, George Meredith y ont, à cette époque, résidé. On a érigé une statue à Carlyle, en face de la maison qu'il avait occupée et où il est mort.

Après avoir peint le portrait de sa mère, en 1871-1872 et au moment où il peignait celui de Carlyle, Whistler avait entrepris les portraits des filles aînées de M. W.- C. Alexander. Il avait fait poser les deux sœurs presque simultanément, peignant l'aînée (Agnès-Mary) dans un arrangement plutôt sombre de gris, et la seconde (Cicely- Henrietta) dans une harmonie claire, de gris et de vert. Mais comme il venait de peindre sa mère en tons sombres et qu'il peignait Carlyle de même, le portrait de l'aînée des deux sœurs se trouva constituer, la troisième œuvre d'une même gamme. Il aimait à varier le plus possible ses effets et le portrait de la seconde, en clair, différent des autres fut celui sur lequel il s'appliqua de préférence, pour le mener tout de suite à son point d'achèvement. Le portrait de l'aînée, resté en retard n'a pu ensuite être repris, par suite d'une maladie du modèle et quoiqu'il soit d'une belle venue, il se présente toujours à l'état inachevé.

D'après l'habitude anglaise, où la fille aînée a seule le droit de prendre le nom du père sans prénom spécial, c'est le portrait sombre, qui eût dû recevoir le titre de Miss Alexander, mais inachevé, il est demeuré presque inconnu et c'est l'autre, en clair, de la seconde fille, auquel le titre a été définitivement donné. Miss Alexander (Cicely-Henrietta), debout, vêtue d'ime courte robe blanche, avec des ajustements noirs et gris, tient son large chapeau à plumes à la main. Le ton clair du tableau, d'une gamme particulière, lui donnait un caractère sui generis qui le destinait d'abord à être très mal traité par la critique anglaise. Le père de la jeune fille, M. W. C. Alexander, homme riche et éclairé, s'était, un des premiers en Angleterre, senti attiré par les productions de l'art japonais et il en avait rempli

sa maison. Il avait su en même temps comprendre Whistler, lui laissant toute latitude de peindre ses filles selon ses idées et son invention. Aux portraits des deux aînées, Whistler devait même ajouter celui de la troisième, Grâce, mais il n'est résulté de ce projet qu'un petit croquis.

Whistler inaugure maintenant une de ses gammes de coloris les plus osées et les plus personnelles, celle des noirs absolument noirs, donnés pour fond aux tableaux. Le noir n'est point introduit ici comme repoussoir, en opposition avec des parties claires. Il est mis comme une couleur propre, portée à toute sa puissance et destinée à rester la note dominante. Je crois que le tout premier tableau qu'il ait peint ainsi est l'Arrangement en blanc et noir n^ i, exposé à la Grosvenor Gallery en 1878 et longtemps demeuré dans la collection du D'" Linde, à Lubeck. Il représente une jeime femme connue, en Allemagne, sous le nom de l'Américaine. Elle est debout, de face, pleine d'action et de mouvement, un boa autour du cou, les deux bras appuyés sur les hanches. Le fond de la toile est d'un noir profond, M. Heilbut, dans le journal d'art de Berlin Kunst und KUnstler, a donné la description de la collection du D^ Linde, et venant à parler de l'œuvre de Whistler, en a dit : « Cette fille américaine, dans son étrangeté, ne sort « pas du fond mais bien plutôt nous y entraîne. Elle se « tient là, devant nous, jusqu'à ce qu'habitués à l'ombre « qui l'enveloppe, nous puissions distinguer entre les « formes générales, les détails qui, sans être peints, finis- « sent par être évoqués. L'origmalité de Whistler appa- « raît ici dans sa plénitude. » Le tableau fait maintenant partie de la collection de M, Charles Freer, à Détroit.

La combinaison du noir ime fois trouvée devait devenir

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