VUE DE LA TAMISE. (Rotherhithe
la manière préférée de Whistler, celle qu'il répéterait le plus souvent. Elle lui permettait, en effet, de rendre saisissables, sur la toile, les formes enveloppées et fantastiques, qui répondaient à sa vision. Concurremment à l'Américaine il peignait alors, en arrangements de noirs, Miss Rosa Corder, une artiste peintre, désinvolte, de trois quarts, de dos ; la Jaquette de fourrure, une jeune femme debout, mélancolique et élégante ; l'acteur Irving, dans le rôle de Philippe II, campé sur ses jambes, de la façon comme saccadée, qui lui était propre à la scène. En 1877, il peignait encore sur fond noir, M^^^^ Louis Huth, une femme pleine de distinction.
Pendant les années où Whistler produisait ces nombreux tableaux, il avait ajouté à ses eaux-fortes et de ce temps sont des vues et des personnages divers. Il publiait en 1871, chez EUis and Green, à Londres, une série de seize planches, connue comme sa série anglaise, formée principalement de vues de la Tamise, successivement produites. En haut de la rivière, l'église de Chelsea, les ponts de Hungerforth et de Westminster, les magasins où se déchargent les marchandises, l'enfilade des allèges et des gabarres à sec sur la rive; plus bas, les navires amarrés contre les docks ou les bateaux de pêche, apportant le poisson au grand marché de Billingsgate.
Ces vues de la Tamise sont de ces rares créations qui, dans leur minutieuse exactitude, ont été maintenues puissantes et donnent l'âme même des choses. Elles ressemblent à ces tableaux des maîtres hollandais d'une extraordinaire fidélité, qui font que, quand on se trouve en présence des scènes représentées, par une sorte de transposition, on en attribue la réalité vivante comme au peintre
même, si bien que devant une prairie hollandaise avec des troupeaux, on s'écriera : « Voilà un Cuyp ! » Des exclamations analogues ont été poussées par des critiques familiers avec les œuvres de Whistler, particulièrement les nocturnes, l'Allemand Muther et le Français Gustave Geffroy, qui nous apprennent, chacun à part soi et sans s'être concertés, qu'en traversant la Manche, la nuit, arrivés sur la côte anglaise, à l'apparition des lumières pointant dans la brume et l'obscurité, ils s'étaient écriés : « Voilà un Whistler ! » Les vues de la Tamise ont du suggérer des exclamations semblables, avant le changement survenu dans les lieux.
Cependant, chose singulière ! elles frappèrent d'abord le public anglais par un côté d'inattendu et de nouveauté. Les artistes avaient néghgé d'abaisser les yeux sur cet aspect familier des choses. Le Londres bâti et affairé avait été méconnu, comme vulgaire et prosaïque. Quand on voulait peindre ou dessiner la Tamise on remontait vers Richmond, vers Henley où l'on découvrait ces campagnes, auxquelles on attribuait seules les mérites de la dignité et du pittoresque. Mais comme ce sont les artistes qui tirent d'eux la beauté et le charme que laissent voir leurs œuvres, dès que Whistler eut reproduit ces aspects de la Tamise à Londres, qui avaient paru si ternes et si vulgaires, on s'aperçut combien ils offraient d'attrait et, après lui, de nombreux imitateurs donnèrent, par la pointe et le pinceau, le Londres fluvial négligé jusqu'alors.
Whistler ne s'était pas borné à représenter la Tamise et ses bords à l'eau-forte, il les avait encore reproduits dans des tableaux, tels que le Vieux pont de Battersea, la Tamise gelée, Chelsea sous la glace. Dans les étés de 1865 et de
i866, il joignait Courbet à Trouville, qui y peignait des plages avec de vastes ciels et, sous son influence, il en peignait aussi; sur l'une d'elles il a même placé l'image de Courbet. Il exécutait enfin de véritables marines, en particulier, à Valparaiso, dans l'Amérique du Sud, où un voyage par raison de santé l'avait conduit.
Pendant les années qui suivent sa venue à lyondres, il produit donc de nombreuses œuvres, de plus en plus originales et variées. Il tient divers chemins qui conduisent comme à des terres inexplorées. Mais la grande originalité et la véritable invention en peinture, ne se font point accepter tout d'abord; elles demandent généralement, pour être admises, un long temps et ime lutte prolongée. Whistler, à mesure donc qu'il se développait, loin d'obtenir la faveur publique, voyait au contraire lui manquer la bienveillance et l'encouragement qu'il avait pu d'abord, en partie, rencontrer. Si ses premiers tableaux envoyés à la Royal Academy avaient été reçus sans difficulté, si son tableau Au Piano, exposé en 1860, avait été tout de suite acheté par un des membres de l'Académie le plus en vue, John PhilUp, le portrait de sa mère, présenté en 1872, avait été d'abord refusé par le comité de réception. Ce n'est qu'ensuite qu'un vieil académicien, Sir William Boxall, en menaçant de quitter le comité et de provoquer un scandale, avait pu faire reprendre et exposer le tableau. A cette épreuve et au ton de la critique, Whistler sentait que le terrain lui manquait à la Royal Academy, qui jouissait alors à Londres d'im véritable monopole, pour l'exposition des tableaux, semblable à celui que le Salon possédait à Paris.
La Royal Academy, la critique, le public, à mesure que
ses productions, en se succédant, permettaient de mieux voir ses particularités et ses tendances, lui devenaient donc hostiles et prenaient envers lui une attitude décidément malveillante. Il y avait, chez lui, un homme de combat. Loin de faiblir devant l'hostilité survenue, il allait au contraire, se raidir. Il avait ce caractère du lutteur qui, à mesure que les obstacles grandissent, hausse sa volonté à leur niveau et, non content de la résistance, porte l'offensive dans le camp adverse. Il ne se pliera donc à aucmie concession et il entre dans luie véritable guerre, qui durera près de vingt ans, contre les artistes ses adversaires, contre la critique, contre la presse, contre le public.
Une mesure que lui suggérait sa détermination de suivre plus que jamais sa voie propre, était de se présenter tout entier au public. Aussi faisait-il, en juin 1874, 48 Pall-Mall, une exposition d'ensemble de son œuvre. Si les tableaux montrés en succession, au cours des dix dernières années, avaient eu pour conséquence d'exciter une désapprobation grandissante, il était évident que, groupés maintenant, leur originalité devait ressortir d'autant plus vivement et alors causer une hostilité accrue en conséquence. Ce résultat ne pouvait manquer de survenir de lui-même à son exposition d'ensemble, quoi qu'il eût pu essayer d'ailleurs pour l'atténuer. Mais loin de rien faire qui eût pu diminuer l'effet défavorable à prévoir, il allait au contraire, par la nomenclature spéciale introduite dans le catalogue, fournir au public une nouvelle cause d'irritation.
Il avait pris l'habitude, depuis un certain temps, d'appliquer en sous-titre à ses œuvres des désignations empruntées à la langue musicale. Cette pratique avait même été une des raisons de ses difficultés à se faire recevoir à la