‹ Histoire de J. McN. Whistler et de son œuvreChapitre 29 sur 46 · ER · texte numérisé non relu

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plus haute considération.

« James WHISTLER. »

Le ministre, M. Bourgeois, vint après cela, en personne, voir le tableau chez MM. Boussod Valadon. Il le loua fort, et en ratifia définitivement l'achat au prix fixé de 4.000 francs, en s’excusant de la modicité de la somme accordée À la suite de cette transaction, où la courtoisie et la bienveillance avaient été égales des deux parts, le Portrait de ma mére prenait place au Musée du Luxembourg.

Comme Whistler l'avait prévu, son entrée par achat dans un musée national français fut pour lui une vraie consécration. Les artistes de Londres de la nouvelle génération maintenant grandie, lui donnérent un banquet pour célébrer l'événement. Il n'allait plus éprouver de difficultés à vendre les œuvres

qu'il produirait et, quoiqu'il n’en retirât point personnellement avantage, c'était avec satisfaction qu'il assisterait aux ventes à des prix désormais élevés de ses anciens tableaux, si longtemps dénigrés et achetés jusqu'alors à des prix réduits.

La maison Boussod Valadon ayant son siège principal à Paris et une succursale à Londres, était tout à fait acquise à Whistler. Elle avait en 1887 édité une série de ses lithographies et tenait depuis longtemps de ses tableaux, qu’elle vendait en surmontant le mieux possible la défaveur qui les atteignait

alors. Whistler se résolut en conséquence à faire dans ses gale-

ries de New-Bond street une exposition d'ensemble de son œuvre peinte. [l pensait qu'après le travail qui s'était opéré en sa faveur en Angleterre, les marques d'approbation officielles recueillies en France, l'entrée du portrait de sa mére au Musée du Luxembourg, une telle exposition exercerait une action heureuse sur le public anglais. Il trouva dans le directeur de la succursale de Londres, M. D. C. Thomson, un auxiliaire dévoué, qui sut rechercher et réunir les tableaux. L'exposition s’ouvrit en mars 1892. Elle comprenait comme portraits : Miss Alexander, Carlyle, Rosa Corder, Lady Meux en rose, Lady Archibald Campbell dénommée alors la Dame au brodequin jaune. Comme œuvres diverses : L'écran doré, La petite fille blanche, Lasymphonie en blanc n° II, Le balcon, La jaquette de fourrure. Comme nocturnes : Gris et argent, quai de Chelsea ; bleu et or, le vieux pont de Battersea; noir et or,.la roue de feu; noir et or, la fusée qui tombe; gris et or, la neige à Chelsea ; bleu et argent,

las. Fatnisé ar-Battérséa: Gris ét or, le pont de Westminster;

Bleu et argent, Bognor; bleu

et or, Valparaiso. Comme vues en clair: Chelsea sous la glace; Crépuscule en couleur chair et vert, Valparaiso; Symphonie en gris et vert, l'Octan; bleu et argent, la vague bleue; rose et oris, Chelsea.

Le succès de cette exposition d'ensemble révéla le changement qui, au cours des années, s'était opéré dans l’opinion anglaise. On était amené ainsi à reconnaître de nouveau,

comment le temps sert les no-

vateurs et les originaux. On

Arrangement en jaune et gris. pouvait constater une fois de plus Musée d'Amsterdam. DE Er

que, pour que l'opinion publique

se transforme, 1l faut cette action lente, qui amène à la vie une

nouvelle génération, naturellement portée à trouver bon ce qui avait paru mauvais à la devancière. Voila donc ce même Whistler, qui venait représenter en bloc les œuvres condamnées en détail. Il ne faisait aucune concession. Là apparaissaient de nouveau ses nocturnes les plus honnis. Dans le catalogue

s’étalait plus que jamais cette nomenclature musicale, jugée à sa survenue monstrueuse. Sa première exposition d'ensemble en 1874, dans Pall-Mall, avait soulevé le public contre lui, mais maintenant que l’accoutumance était acquise, que les spectateurs appartenaient en grande partie à une autre génération, le résultat était tout différent et le succès se produisait avec éclat.

Certes il y avait encore nombre dé gens incapables de comprendre les nocturnes et qui ne voyaient toujours dans la nomenclature musicale qu’une fantaisie bizarre, maisles œuvres claires, les portraits étaient acceptés et goûtés de tous. Et de nombreux artistes, tout un monde de jeunes gens admiraient l’ensemble sans restriction. Le plus surprenant était le ton changé des critiques et de la presse. On voyait surgir dans les journaux les plus divers des écrivains nouveaux venus qui, partisans de Whistler jusqu’à l'enthousiasme, n'avaient plus que des louanges à exprimer. Les vieux critiques si impitoyables ne se retrouvaient plus; les uns en effet étaient morts, les autres gardaient le silence ou atténuaient leur blâme. Lorsque l’exposition prit fin, Whistler sentait que sa situation en Angleterre allait être changée. Il serait désormais reconnu et apprécié. Il serait tenu pour un artiste créateur, avec la réserve, chez ceux qui persistaient plus ou moins dans le vieil état d'esprit, qu'à l'extrême point son originalité atteignait l’excentricité et frisait l’incompréhensible.

Le portrait de Carlyle figurait à l'exposition, chez MM. Boussod Valadon avec la mention, sur le catalogue : prêté par la

corporation de Glasgow. Après être resté des années sans pouvoir se vendre, il venait en effet d’être récemment acheté par la ville de Glasgow. Mais il faut raconter comment Whistler avait dû garder si longtemps ce portrait, ne serait-ce que pour enseigner la patience à ces artistes qui, dans l’avenir, pourraient étre eux aussi méconnus et devraient attendre les acheteurs.

Il avait d’abord exposé le Portrait de Carlyle à Londres en 1874, dans Pall-Mall, en 1877, à la Grosvenor Gallery. Il en demandait 400 guinées (10.500 francs). Aucun acheteur ne s'était présenté. Dans ces mêmes années, il l'avait aussi envoyé à une exposition à Édimbourg. Le portrait avait attiré l’attention de certains patriotes, qui, désireux d’assurer à l'Écosse cette image d’un de ses grands hommes, se mirent à faire circuler des listes de souscription. Il s'agissait de réunir les 400 guinées demandées. Mais ils eurent soin d'expliquer dans un préambule, que le mobile de leur action était uniquement le désir de posséder un portrait de Carlyle et point du tout celui d’avoir un tableau d’un artiste aussi décrié que l'était alors Whistler. Celui-ci, apprenant le cominentaire désobligeant apporté à l'achat de son œuvre, y vit une insulte à sa dignité d'artiste, il écrivit immédiatement pour élever le prix de 400 à 1.000 guinées. C'était mettre fin à toute possibilité de vente. En effet les gens qui ne seraient peut-être pas parvenus à réunir même 400 guinées, pour un portrait ayant le désavantage d’être de Whistler, s’arrétérent immédiatement devant la

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demande, qui paraissait à cette époque irréalisable et insensce, de 1.000 guinées.

Le portrait revint à Londres. Whistler le remit alors à M. Graves, éditeur de gravures dans Pall-Mall, qui s’assura le droit de reproduction et le fit graver à la manière noire, comme pendant au Portrait de ma mère qu'il gravait aussi. Puis Whistler, à la suite du procès Ruskin, tombé dans des embarras d'argent, obtint de M. Graves une avance de 200 guinées sur le prix de vente toujours fixé à 400 guinées. En 1884 il voulut envoyer le portrait au Salon à Paris; à ce moment j'étais à Londres et se trouvant pris lui-même par l'exécution d’une de ses œuvres, il me pria de lui rendre le service de Île faire partir. J'allai trouver M. Graves. Il vit avec plaisir l'envoi du tableau au Salon, ce qui augmentait les chances de vente, cependant pour garantir son avance de 200 guinées, il ne consentit à s'en dessaisir que contre un reçu que je lui donnai, portant engagement de le lui retourner après le Salon. Le tableau fut fort admiré à Paris par les artistes et les connaisseurs, d’ailleurs personne ne se présenta pour l'acheter et à la clôture du Salon je le fis revenir chez M. Graves, qui me remit mon reçu. |

M. Graves désireux de vendre le tableau pour rentrer dans son avance, me demanda alors de l'aider à trouver un acheteur. Nous passimes en revue les collectionneurs et amateurs de Londres, que nous soupçonnions à même de pouvoir apprécier une œuvre de Whistler et il nous fut impossible. d'en

découvrir un seul, dans des dispositions d'esprit à réellement

acheter le Portrait de Carlylk. Je connaissais un riche négo-

ciant de Dublin, qui patronnait en Irlande les expositions d’art et achetait des tableaux ; l'ayant justement rencontré à Londres, je l’amenai devant le portrait. M. Graves et moi le lui vantâmes avec tant de chaleur que nous le décidimes presque à l'acheter. Cependant il demanda à réfléchir. Il alla aux renseiognements et marchands, amateurs, artistes consultés, le détournérent si bien qu'il renonça à l'achat et repartit pour Dublin, sans chercher à me revoir. Je

l'ai revu depuis. Whistler avait:

conquis enfin la faveur et vendait ses œuvres et il m'a exprimé le grand regret qu’il éprouvait maintenant d’avoir man-

Arrangement en couleur chair et rouge.

qué le portrait. « Mais, m'a-t-il dit, je n'étais pas assez connaisseur pour oser passer outre à l'opinion générale hostile, et je pensais que M. Graves et vous ne louiez l'œuvre, vous que par amitié pour Whistler, M. Graves que par

intérêt. » M. Graves ne réussit donc point à vendre le tableau, lorsque Whistler, ayant rétabli ses affaires, lui remboursa son avance de deux cents guinées et reprit son bien.

En 1888 il y eut à Glasgow une exposition universelle, qui joignit aux produits de l’industrie une section des Beaux-Arts. Whistler y envoya le portrait de Carlyle, il en demandait maintenant mille guinées. L'exposition eut un grand succés. Elle fut visitée on peut dire par tous les Écossais et par de nombreux Anglais. Carlyle était mort depuis des années et son portrait attira particulièrement l'attention. Glasgow est une ville riche, qui compte des amateurs d’ordre divers. Il s’y fût trouvé sûrement quelque acheteur isolé ou quelque groupement, prêt à payer un gros prix pour un portrait de Carlyle qui eût été peint par un artiste en faveur et dont les œuvres se fussent vendues d'habitude très cher, mais on ne pensait pas encore en Écosse qu’un tableau de Whistler pût valoir mille guinées. Aussi le portrait exposé, tout en étant trés regardé, ne trouva-t-il point acquéreur et revint-il à Whistler, à Londres.

Cependant l'attention restait maintenant fixée sur le portrait de Carlyle, vu si souvent et les artistes écossais, qui avaient su l’admirer, se résolurent, à une démarche, pour en amener l'achat par la ville de Glasgow. Ils présentérent un mémoire à la corporation ou conseil municipal où ils linvitaient à l’acheter : il fallait, disaient-ils, assurer à l'Écosse ce portrait d'un de ses grands hommes, qui avait l'avantage

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En 1888 il y eut à Glasgow une exposition universelle, qui joignit aux produits de l'industrie-une section des Beaux-Arts. Whistler y envova le portrait de Carlyle, il en demandait maintenant mille guinées. L'exposition eut un grand succés. Elle fut visitée on peut dire par tous les Écossais et par de nombreux Anglais. Carlvle était mot depuis des années ct Son portrait atira particuliérement l'atténtion. Glasgow est une ville riche, qui compte des amateurs d'ordre divers. Il s’y fût trouvé sûrement quelque acheteur ok cu quelque groupement, prêt à paver un gros pris gaur an portrait de Carlvle qui eût été peint par un artiste ef Émeur et dont les œuvres se fussent vendues d'habitude trés éfr, mais on ne pensait pas encore en Écosse qu'un table: de Whistler pût valoir mille guinées. Aussi le portrait etpasé. tout en étant très regardé, ne trouva-t-il point acgudteur & tevint-il à Whistler, à Londres.

Cependant l'attention restait maintenant fixée sur le portrait de Carlyle, va si souvent ét les artistes écossais, qui avaient su l’admirer, se résolurent, à une démarche, pour en amener l'achat par la ville de Glasgow. Ils présentérent un mémoire À la corporation où conseil municipal où ils l’invitient à l'acheter : il fallait, disaientsils, assurer à l'Écosse ce portrait d'un de ses grands hommes, qui avait l'avantage

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exceptionnel d’être un chef-d'œuvre d'art. La corporation ainsi éclairée décida, en 1891, l'acquisition du tableau et l'envoi de quelques-uns de ses membres à Londres afin de la réaliser. On savait que le prix était de mille guinées. La Corporation imbue des vieilles idées sur le peu de valeur vénale des œuvres de Whistler et désireuse de ménager les deniers publics, trouvant ce prix excessif, avait chargé ses envoyés d'en obtenir la réduction. Venus à Londres, ils voulurent donc marchander. Whistler, en même temps qu'il se dit touché de l'honneur qu'on lui faisait de rechercher son tableau, leur exprima son étonnement qu'une ville comme Glasgow essayät de lui disputer quelques guinées et il leur déclara, que s'ils ne se décidaient, bic et nunc, à lui payer son prix, il l’éléverait ensuite considérablement ou même vendrait le tableau ailleurs. Les envoyés, sous le coup de cette menace, consentirent sans plus à donner les mille guinées et le portrait allait prendre place au musée de Glasgow, dont il fait maintenant la gloire.

Ainsi il avait fallu près de vingt ans pour que le portrait de Carlyle trouva acheteur, au prix qui paraît aujourd’hui si modeste de mille guinées, et il avait été montré sans pouvoir se vendre, à deux expositions à Londres, à deux en Écosse, et au Salon à Paris.

Whistler était resté longtemps ignoré des Américains, ses compatriotes. Il avait quitté son pays de naissance et il fallait naturellement un long temps pour que son nom et ses œuvres fussent connus sur une terre où il n’habitait plus. Le premier

compatriote qui sut l’apprécier fut M. George Lucas, de Baltimore, un ami de son demi-frère aîné, l'ingénieur ; il était venu lui aussi résider en France, à Paris; en arrivant il l'avait recherché et s'était lié avec lui. Il eut l’occasion de lui donner un coup d'épaule, en signalant ses œuvres à M. Avery de New-York, commissaire général des États-Unis pour la section des Beaux-Arts, à l'Exposition universelle de 1867, à Paris. M. Avery fit en conséquence figurer de nombreuses eaux-fortes de Whistler et quatre de ses tableaux, parmi lesquels la Fille blanche, dans la section américaine, à l'Exposition universelle de 1867. M. Avery, éclairé dès lors sur la valeur de Whistler, se mit particulièrement à rechercher ses eauxfortes. Il put ainsi, à une époque où elles n'étaient pas très rares, en commencer une collection qui, poursuivie pendant des années, est devenue une des plus précieuses qui sera certainement jamais formée ".

En exceptant ces amis de la première heure et quelques autres, Whistler resta pendant des années inconnu des Américains, qui n'avaient du reste aucune occasion de voir ses œuvres. Lorsque le bruit fait par le procès Ruskin, et par l’étrangeté des nocturnes et de la langue musicale eut répandu son nom parmi eux, ils ne surent d’abord le voir que sous les traits que leur présentait le miroir anglais. Il leur faisait l'effet d’un être excentrique, dont l’art était d’un mérite incer-

1 Cette collection se trouve maintenant à la Bibliothèque publique de New-York, à laquelle elle a été donnée par M. Avery.

tain et le talent hors de classification. Cette sorte de jugement se maintint à peu près, jusqu’au jour où le succés obtenu en France vint changer leur opinion. Lorsqu'ils virent que Whistler en France était définitivement placé au premier rang parmi les illustres, ils comprirent que ce devait être le plus grand artiste que leur pays eût produit, car il n’était encore arrivé à aucun des leurs d’obtenir une telle consécration. Ils surent, dés lors, sous des formes diverses, lui donner des témoionages de leur estime et de l’orgueil qu'il leur causait. À partir de ce moment, Whistler put se sentir aux États-Unis tenu au rang d'homme contribuant à la gloire nationale.

Les collectionneurs américains se sont mis, dans ces dernières années, à rechercher ses œuvres et, avec la décision qui les caractérise et en en élevant les prix, ils ont fait passer d'Europe en Amérique, un très grand nombre de ses eaux-

fortes et de ses tableaux.

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