LES DERNIÈRES ANNÉES
Whistler devait se montrer comme artiste dans ses dernières années, de même qu'à son début, sous le double aspect d’aqua-fortiste et de peintre, avec cette addition que l’aqua-fortiste s'était doublé du lithographe. Il avait continué, pendant les années que nous venons de traver-
ser, à ajouter de nouvelles eaux-fortes à la liste déjà longue des anciennes. M. Wedmore, dans le catalogue dressé en 1886 des eaux-fortes de Whistler‘, inscrivait 214 numéros, dans une seconde édition publiée en 1899”, comprenant les pièces nouvelles produites à cette date, le nombre montait à 268. En 1902, un amateur américain publiait un
i Whistier”setchings by Frederick Wedmore. À. W. Thibeaudeau. London, 1886. 2 Whistler’setchings by Frederick Wedmore. P. and D. Colnaghi. London, 1890.
catalogue à New-York", où il ajoutait aux pièces déjà décrites, tant en pièces omises que nouvelles, plus de cent numéros et portait le total à 372. Aussi bien on a pu en faire au Carlton Club de Chicago, une exposition comprenant 320 sujets divers ou variantes et plus récemment une autre, à Londres, chez MM. Obach de 249 pièces. Les œuvres produites en dernier lieu sont principalement des vues prises en France à Tours, Bourges, Loches, Paris; en Belgique à Bruxelles, en Hollande, et à la revue navale de la flotte anglaise à Spithead, lors du jubilé de la reine Victoria.
Les eaux-fortes produites en dernier par Whistler, séries ou pièces détachées, montrent l’extrême point que son originalité devait atteindre. Dés ses débuts, on avait reconnu en lui le oraveur d'instinct, l’homme que ses propensions destinaient à se servir de préférence d’une pointe pour dessiner. Il était allé tout de suite, dans les circonstances les plus diverses, prendre, le cuivre à la main, des images devant la nature. En développant cette coutume, il est à la fin arrivé à fixer les effets les plus éphémères et ce que les autres ne font généralement qu'à l’aide d’un crayon et d’un calepin, 1l le faisait, lui, avec la pointe et le cuivre. Il emportait en voyage des cuivres tout préparés dans ses malles, ensuite arrivé sur un lieu d’élection, en mettait dans sa poche, pour s’en servir à l’improviste. Il a pu ainsi exécuter des séries de sommaires esquisses, de rapides
! Catalogue of etchings by J. M°N Whistler compiled by an amateur. New York. Wunderlich, 1902.
croquis. On est loin: avec lui du graveur classique, travaillant dans son atelier sous une glace dépolie.
Les dernières eaux-fortes présentent de ces images saisies comme au vol, en plein air. Il a produit ainsi de légères vues marines, à l’occasion de la grande revue de la flotte anglaise à Spithead: Le travail a été exécuté sur un bateau en marche. Le nombre des traits a été réduit au minimum. Les images obtenues n’en donnent pas moins une sensation étonnante de l’espace. Elles laissent voir les cuirassés au loin, à l’état minuscule et cependant toujours puissants et robustes. La houle est marquée par quelques rides de l’eau. Des pavillons tout seuls à une drisse, s’agitent de telle sorte qu'ils font sentir la force de la brise. La qualification qui vient d'elle-même à l'esprit devant cette suite de Spithead, est celle d’impressionniste et, en effet, l’eau-forte y rend de ces apparitions fugitives, de ces sensations de mouvement, qu'on ne s'était point encore permis de lui demander.
Prises au hasard des lieux et des circonstances, les eauxfortes de sa dernière période présentent naturellement une grande variété dans le degré d'exécution et la somme de travail, à côté de croquis tout à fait fugitifs, se trouvent des motifs rendus avec leurs détails. Les vues de Hollande rentrent dans cette dernière catégorie. Whistler aimait beaucoup la Hollande. I y est allé à maintes reprises. Il y a pris des vues à l’eau-forte qui, par leur technique, se rapprochent plutôt de celles de Venise, ce qui s'explique par une sorte de similitude des sujets, malgré
la différence des climats. Il trouvait en Hollande, comme à Venise, des monuments et des maisons sur des canaux et les procédés appliqués aux premiers motifs devaient revenir plus ou moins avec les seconds, par suite du fond commun existant entre eux.
Whistler, dans son raffinement, en était venu à ne plus pouvoir souffrir le tirage de ses eaux-fortes par aucun imprimeur. Les gravures de sa dernière période ont été toutes obtenues par lui avec un soin extrême et présentent l'impression arrivée à son dernier degré de délicatesse. Les esquisses et croquis les plus légers ont été très peu tirés. Le travail subtil de la pointe n’a guére permis de faire mordre le cuivre et, sous l’action de la presse, les traits se sont rapidement effacés. Beaucoup des dernières pièces sont donc destinées à rester trés rares. | Er |
Whistler a montré la plupart des œuvres peintes dans les dernières années de sa vie à de nombreuses expositions, tant à Paris qu'à Londres. Lorsqu'en 1890 la Sociélé nationale des Beaux-Arts se forma à Paris avec ses expositions au Champ-de- Mars, en abolissant chez elle l'octroi de médailles et de récompenses, contrairement à la Société des artistes français qui continuait aux Champs-Élysées les anciens Salons avec leurs pratiques, il s’y rallia et la choisit pour y exposer les œuvres principales qu'il voulait faire connaître en France. Il montra ainsi en 1891 au Champ-de-Mars le Portrait de Miss Rosa Corder et la Marine de Valparaiso. Il y envoyait en 1892 un des por-
Miss Rosa Corder.
traits peints à Londres, à son retour de Venise, de Mme Meux, devenue maintenant Lady Meux, le portrait clair, Harmonie en gris et rose, avec plusieurs de ses nocturnes.
En 1894 il avait au Champ-de-Mars une exposition variée, des nocturnes, deux marines et, dominant le tout, le portrait en pied, de grandeur naturelle, du comte Robert de Montesquiou-Fezensac. Ce portrait avait été exécuté à Paris où Whistler, après trente ans, venait de nouveau résider. Montesquiou est en habit noir, — c'était le troisième habit noir que Whistler peignait, — sa pelisse jetée sur le bras gauche et la main droite appuyée sur une badine. Le portrait était désigné en sous-titre Noir et or, d’après l’arrangement des couleurs réalisé. Cette œuvre est une de celles où l’on peut le mieux voir, comment le souci que l’auteur avait d'obtenir des combinaisons de coloris, se produisait sans nuire au rendu des traits humains. Elle vient ainsi prouver que les deux qualités, la réussite d’une beauté de coloris et l'expression de la vie, pouvaient s’obtenir parallèlement et s'adapter l’une à l’autre, sans se nuire. Le portrait de Montesquiou est certes d'une belle coloration dans les noirs, cependant l'original s’y montre bien avec son caractère double. On sent dans cet être maigre et élancé le gentilhomme et, en même temps, le personnage plein d'artifice. La pose est tout un poëme. L'homme qui tient ainsi sa badine d’une main contournée et aftecte un tel air indifférent, révèle magnifiquement au pauvre monde son dilettantisme quintessencié.
Dans son atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs, où il avait exécuté le portrait de Montesquiou, Whistler peignait encore un portrait en pied de M. George Vanderbilt. Je le vis un soir, tard, dans l'atelier. Je n’en distinguai bien que le bas des jambes très minces. Généralement les peintres arrangent les parties du corps qui leur paraissent hors des règles, pour les ramener au type commun, mais Whistler avait évidemment laissé aux jambes de son modèle leur réelle minceur. Il l'avait d’ailleurs fait avec art, car elles ne présentaient rien de disgracieux et donnaient bien l’idée qu’elles suffisaient à supporter le poids du corps. Je n'avais vu ce portrait que fugitivement, une seule particularité celle des jambes m'avait frappé, puis je l’oubliai, n'ayant aucune raison spéciale de me le rappeler.
Je me trouvais des années après à Cologne et, pour rentrer à Paris, pris le train venant de Berlin. Un voyageur se tenait
debout dans le corridor du long wagon où je montai. Je tus
frappé de la minceur particulière de ses jambes. Je pus m'assurer, en le regardant attentivement, que je ne l'avais jamais vu, cependant ses jambes minces m'étaient connues. Après avoir cherché assez longtemps à m'expliquer, sans ÿ parvenir, comment je pouvais connaître une partie d’un homme que j'étais sûr de n'avoir jamais rencontré, le portrait de Whistler me revint tout à coup à l'esprit. Je me dis, ce doit être là M. Vanderbilt. J’allai aux renseignements ; en effet, c'était bien lui qui venait de Berlin.
Je racontai à Whistler comment j'avais reconnu en voyage un de ses modèles, à une particularité vue dans un de ses tableaux. Il en éprouva un grand plaisir. Il y trouvait la justification de son esthétique et de ses pratiques. C'était bien la preuve, comme il le soutenait, que les recherches de coloris ne l’empêchaient pas de rendre le modèle vivant dans toute sa vérité.
Whistler participait aussi aux Expositions internationales de peinture tenues dans la salle Petit, rue de Sèze. Il y montrait à plusieurs reprises, des séries complètes de ses tableaux. On pouvait grâce à ces envois s’ajoutant à ceux du Champde-Mars, connaître à Paris la gamme entière de ses nocturnes. Des productions du pinceau conçues en dehors des données courantes, avec une appellation spéciale, ne sauraient en aucun lieu, parler au grand public. Les nocturnes ne furent donc pas au fond plus appréciés du public parisien qu'ils ne l'avaient été de celui de Londres, mais l’indignation et le mépris qu’ils avaient soulevés à Londres n’eurent aucun équivalent à Paris. Les arrangements de couleurs et de tons, les effets de lumière ou d'ombre, depuis longtemps acceptés comme partie légitime des recherches des peintres, ne sauraient plus paraître étranges. Si cependant les appellations de Whistler tirées de la musique semblaient toujours singuliéres, elles n'étaient d’ailleurs tenues par les Parisiens, habitués à l'originalité des artistes, que pour une fantaisie ne préjugeant en rien de la valeur des œuvres. Les nocturnes n’obtinrent donc point à Paris, en bien ou en mal, la grande notoriété qu’ils avaient acquise à Londres. La
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