‹ Histoire de J. McN. Whistler et de son œuvreChapitre 5 sur 46 · À TT · texte numérisé non relu

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Fantin-Latour travaillant dans son lit.

Une de ses plus belles eaux-fortes de la Tamise Rotherhithe, où l’on voit deux têtes de matelots au premier plan et des mâts de navire avec l’eau de la rivière dans le fond, est d’un travail si parfait qu'elle suggère l’idée d’une œuvre produite dans le calme et le recueillement. Bien au contraire, Whistler a dessiné sur son cuivre dans une sorte de magasin, où l’on faisait des réparations. À un moment, une brique tombée du haut presque sur lui, l’amena à se retourner brusquement et la main qui travaillait déviant, mettait perpendiculairement, au milieu de la plaque, un long trait visible sur la gravure.

Whistler s’adonnait à ses eaux-fortes dans les circonstances les plus diverses, traçant directement l’image sur son cuivre sans préparations ou dessins préliminaires. Pour lui, la plaque de cuivre et la pointe étaient ce que sont pour les autres, le papier et la plume ou le crayon. Aussi ses dessins sur papier sont-ils rares, tandis que son œuvre gravée est très considcrable. Il faisait mouvoir sa pointe avec sûreté, chaque trait portait et tombait à sa place. Il pouvait ainsi mener rapidement à terme le travail entrepris. Le portrait du sculpteur Drouet, une de ses œuvres les plus caractéristiques de cette époque, a été enlevé en deux séances, cinq heures de pose.

Il était réellement graveur d’instinct et de race. Le vrai graveur doit, sans dissimuler la nature de l’instrument qu’il emploie, en laissant voir au contraire que c’est bien une pointe de métal qu’il manie, ôter à son procédé cette rigidité, ces contours secs, durs et arrêtés, qui paraissent inséparables

de l'outil. C’est pourquoi il y a si peu de vrais graveurs. Parce que l’on peut savoir peindre et dessiner sans savoir graver, parce que les aptitudes nécessaires pour faire un graveur sont spéciales. Combien sont nombreux les artistes qui, n'ayant prêté à cette branche de l’art qu'une attention passagère ou qui manquant des aptitudes requises, n’ont donné par l’eauforte que des œuvres indistinctes. On ne s'aperçoit pas qu'ils aient manié une pointe. Ils ont simplement contrefait des dessins à la plume ou au crayon. Ils n’ont pas su graver. Or, les eaux-fortes de Whistler laissent voir tout de suite qu’elles sont dues à un homme hors de pair dans son art. Elles ont bien le caractère spécial des œuvres obtenues à laide d’une pointe rigide, cependant on n’y découvre ni dureté, ni raideur, elles sont toujours souples et légéres.

Whistler avait son atelier rue Campagne-Première. C’est là qu'il peignit, parmi ses œuvres de début (1857-1858), son portrait en buste, gravé par H. Guérard. On y découvre l'influence de Rembrandt, dont il était alors très épris. Il avait été particulièrement séduit par la tête de jeune homme de Rembrandt, au Louvre, avec le large béret et les longs cheveux ondulés, et il se plut à exécuter son propre portrait dans la même donnée. Il l’a en effet très empâté, l'opposition de l'ombre et de la lumitre v est forte et le chapeau à grands bords et la chevelure touflue, complètent l’analogie.

Il envoya, pour la première fois au Salon, en 1859, un tableau, Au piano. I] fut refusé par le jurv. Il représentait la

demi-sœur du peintre Mme Seymour Haden assise, jouant à un piano, contre lequel sa jeune fille Annie, vêtue de blanc, se tenait debout appuyée. Le refus du jury empéchait Whistler de se produire devant le public, mais il ne l’empêchait pas de recueillir lapprobation de ses camarades et de peintres en renom. D’autres débutants, Fantin-Latour, Legros, KRibot s'étaient vus cette année-là écartés du Salon. Bonvin prit leurs tableaux à tous pour les montrer dans son atelier. Courbet fut un de ceux qui les virent. Il fut surtout frappé par le tableau Au piano, dont il fit un vif éloge. Whistler trouva dans ses louanges un grand encouragement et il entretint dés lors avec lui des relations suivies.

Le tableau montré dans l'atelier de Bonvin avait attiré sur Whistler l'attention de tout un groupe. A partir de ce moment, ses camarades qui avaient déjà reconnu son talent comme aquafortiste, surent qu'il était également doué comme peintre. Les jeunes artistes destinés à se faire plus tard un nom, avec lesquels, en ces années de début, il avait surtout lié amitié, étaient Fantin-Latour, Legros peintres et Drouet sculpteur. L'amitié était des plus étroites avec Fantin et, pendant des années ils eurent une sorte de vie commune. Whistler à Paris alla occasionnellement jusqu’à partager la chambre de Fantin, puis, lorsqu'il se fut établi à Londres, il l'y fit venir et le présenta à ses amis et aux gens qui pouvaient lui être utiles.

Il subsiste, entre autres souvenirs de ces vieilles relations, un dessin fait dans de plaisantes circonstances. Un jour

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d'hiver, en 1859, Whistler entré chez Fantin le trouva qui, pour se préserver du froid, s'était mis dans son lit tout habillé, en gardant étrangement son chapeau à haute forme sur la tête, et qui ainsi se livrait à son travail et dessinait. Whistler

Au piano.

s'amusa à crayonner la petite scène sur un papier que Fantin a conservé. Fantin, de son côté, plaça, quelques années plus tard, Whistler au premier plan de sa grande composition de l’'Hommage à Delacroix, exposée au Salon en 1864, où sont groupés les hommes qui représentaient alors à Paris, l’originalité et l'avenir. Whistler se trouve là de compagnie avec

Manet, Fantin, Legros, Bracquemont, Baudelaire et Champfleury. Fantin, en 1865, envoya au Salon, un autre groupement d'artistes sous le titre, le Toast, où Whistler figurait habillé cette fois-ci d’une robe japonaise. Il détruisit ensuite le tableau mais auparavant y coupa, pour la conserver comme portrait, la tête de Whistler. Elle appartient aujourd’hui à M. Avery, de New-York.

La correspondance de Whistler et de Fantin fut pendant des années de 1861 à 186$ surtout, fort active. Les lettres de Whistler, écrites dans un français rapide, témoignent pour Fantin d’une vive amitié. Whistler prend le plus grand intérêt à tout ce qui le concerne. I] lui marque, par le menu, ses efforts à Londres pour le faire connaître et trouver des acheteurs à sa peinture. Il le tient en outre informé de ses propres voyages et déplacements; il lui donne toutes sôrtes de détails sur ses travaux, sur les tableaux qu’il projette ou exécute, en accompagnant le texte écrit de croquis.

On apprend, par cette correspondance, que Whistler dans été de 1862, se mit en route pour Madrid, avec le désir d'y voir l’œuvre de Velasquez. Il s'arrêta à Guéthary, entre Biarritz et Saint-Jean-de-Luz, séduit par la beauté du lieu et y passa un assez long temps. Il y entreprit plusieurs tableaux, un entre autres important, — une vue de mer — dont il donne un croquis, mais la pluie et les variations de la lumière l’empéchèrent d'en mener aucun à terme. Le séjour à Guéthary ne lui procura rien qui vaille, car il ne parvint point à y travailler

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