‹ Histoire de Jacques-Benigne Bossuet et ses œuvresChapitre 130 sur 260 · LIVRE VIII. — CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. — CHAPITRE VU

dans ces terres ténébreuses dont il est parlé dans rEcriture ^ et dans l'ombre de la mort; s'il tous reste quelque pitié de votre âme malheureuse^ venez voir d'où la main de Dieu a retiré la princesse Anne^ venez voir où la main de Dieu Ta élevée »

)» Jamais plante ne fut cultivée avec plus de soin , ni ne se vit plus tôt couronnée de fleurs et de fruits

» Pour la plonger entièrement dans l'amour du monde ^ il fallait un dernier malheur : quoi ? la faveur de la cour. La cour veut toujours unir les plaisirs avec les affaires. Par un mélange étonnant^ il n'y a rien de plus sérieux, ni ensemble de plus enjoué. Enfoncez : vous trouvez partout des intérêts cachés, des jalousies délicates qui causent une extrême sensibilité, et dans une ardente ambition, des soins et un sérieux aussi triste qu'il est vain. Tout est couvert d'un air gai, et vous diriez qu'on ne songe qu'à s'y divertir. Le génie de la Princesse Palatine se trouva également propre aux divertissements et aux affaires. La cour ne vit jamais rien de plus engageant; et sans parler de sa pénétration ni de la fertilité infinie de ses expédients, tout cédait au charme secret de ses entretiens. Que vois-je durant ce temps? Quel trouble 1 quel afi&*eux spectacle se présente ici à mes yeux ! La monarchie ébranlée jusqu'aux fondements, la guerre civile, la guerre étrangère, le feu au dedans et au dehors; les remèdes de tous côtés plus dangereux que les maux; les princes arrêtés avec grand péril, et délivrés avec un péril encore plus grand; ce prince, que l'on regardait comme le héros de son siècle, rendu inutile à sa patrie, dont il avait été le soutien; et ensuite^ je ne sais comment, contre sa propre inclination, armé contre elle; un ministre persécuté, et devenu nécessaire, non-seulement par l'importance de ses services, mais encore par ses malheurs, où l'autorité souveraine était engagée. Que dirai-je? Etait-ce là de ces tempêtes par où le ciel a besoin de se décharger quelquefois? et le calme profond de nos jours devait-il être précédé par de tels orages? Ou bien étaient-ce les derniers efforts d'une liberté remuante, qui allait céder la place à l'autorité légitime? Ou bien était-ce comme un travail de la France prête à enfanter le règne miraculeux de Louis? Non, non : c'est Dieu, qui voulait montrer qu'il donne la mort et qu'il ressuscite , qu'il plonge jusqu'aux enfers et qu'il en retire ', qu'il secoue la terre et la brise, et qu'il guérit en un moment toutes ses brisures'. Ce fut là que la Princesse Palatine signala sa ûdélité et fit paraître toutes les richesses de son esprit. Je ne dis rien qui

* Isai,, IX, 15.

' Dominus mortificat, et vlvificat; deducit ad infères, et reducît. I lleg»f

"Commovisti terram, et conturbasti eam i saUa contritiones ejus, quia commota est. Psal. ux, 4.

ne soit connu. Toujours fidèle à l'Etat et à la grande reine Anne d'Autriche, on sait qu'aTec le secret de cette princesse, elle eut encore odui de tons les partis : tant elle était pénétrante, tant elle s'attirait de confiance'^ tant il lui était naturel de gagner les cœurs. Elle déclarait aux chefs des partis jusqu'où elle pourait s'engager, et on la croyait incapable ni de tromper ni d'être trompée. Mais son caractère particulier était de concilier les intérêts opposés, et en s'élevant au-dessus, de trouver le secret endroit, et comme le nœud par où on peut les réunir. Que lui servirent ces rares talents? que lui servit d'avoir mérité la confiance intime de la cour? d'en soutenir le ministre deux fois éloigné, contre sa mauvaise fortune, contre ses propres frayeurs, contre la malignité de ses ennemis, et enfin contre ses amis, ou partagés, ou irrésolus, ou infidèles? Que ne lui promit-on pas dans ces besoins? Mais quel fruit lui en revint-il? sinon de connaître par expérience le faible des grands politiques ; leurs volontés changeantes ou leurs paroles trompeuses; la diverse face des temps; les amusements des promesses; l'illusion des amitiés de la terre, qui s'en vont avec les années et les intérêts; et la profonde obscurité du cœur de l'homme, qui ne sait jamais ce qu'il voudra, qui souvent ne sait pas bien ce qu'il veut, et qui n'est pas moins caché ni moins trompeur à lui-même qu'aux autres. 0 étemel Roi des siècles, qui possédez seul l'inmiortaUté, voilà ce qu'on vous préfère; voilà ce qui éblouit les âmes qu'on appelle grandes ! Dans ces déplorables erreurs, la Princesse Palatine avait les vertus que le monde admire^ et qui font qu'une âme séduite s'admire elle-même : inébranlable dans ses amitiés, et incapable de manquer aux devoirs humains. La reiûe sa sœur en fit l'épreuve dans un temps où leurs cœurs étaient désnnis. Ua nouveau conquérant s'élève en Suède. On y voit un autre Gustave non moins fier, ni moins hardi, ou moins belliqueux que celui dont le nom fait encore trembler l'Allemagne. Charles Gustave parut à la Pologne surprise et trahie, comme un lion qui tient sa proie dans ses ongles, tout prêt à la mettre en pièces. Qu'est devenue cette redoutable cavalerie qu'on voit fondre sur l'ennemi avec la vitesse d'un aigle? Où sont ces âmes guerrières^ ces marteaux d'armes tant vantés, et ces arcs qu'on ne vit jamais tendus en vain? Ni les chevaux ne vont vîtes, ni les hommes ne sont adroits, que pour fuir devant le vainqueur. En même temps, la Pologne se voit ravagée par le rebelle Cosaque, par le Moscovite infidèle, et plus encore parle Tartare, qu'elle appelle à son secours dans son désespoir. Tout nage daus le sang, et on ne tombe que sur des corps morts. La reine n'a plus de retraite ; elle a quitté le royaume ; après de courageux, mais de vains efforts^ le roi est contraint de la suivre : réfugiés dans la Silésie, où ils manquent des choses les plus nécessaires, il ne leur reste qu'à considérer de quel côté allait tomber ce grand arbre ébranlé par tant de mains^ et frappé de tant

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